lundi 12 avril 2010

Le Divan de Raoul, 2ème séance



Un mois s’est écoulé… Malgré les soins intensifs, me voici encore face à ma psychose taurine et en proie au doute paranoïaque :

- C’est grave docteur ?

- Allongez-vous et dites-moi ce qui vous vient à l’esprit…

- Voilà Docteur, j’ai fait un rêve, c’était dans une plaza , une plaza austère, comme seuls la Castilla Vieja, l’Aragon, le pays Basque et Alès (Gard) savent en bâtir. De ces plazas aux murs d’appareil cyclopéen dont le porche d’entrée semble avoir été dessiné par Vauban et dont les déambulatoires ressemblent à des couloirs de prison. Les spectateurs avaient des visages uniformément fermés sans l’ébauche d’un sourire comme si on avait cloné trois mille fois, la gueule du père Deibler (*1). Le président est arrivé, petit, ventripotent, avec son calot à pompon, il me rappelait quelqu'un mais la mémoire me fait défaut (*2). Sa garde rapprochée me semblait par contre « bien méritante » .
Les trompes ont résonné, le paseo s’est ébranlé, bizarre le paseo ! Les alguazils en moto, les picadors en tracteur, et l’arrastre en camion benne de chez Nicolin (*3). Seule la cuadrilla à pied était en traje de luce ; mon voisin me souffla :

- Ce sont les conservateurs qui l’ont imposé…

- Comment ça ?

- Ah, vous ne savez pas ? On a modernisé le règlement depuis Janvier 2015… il fallait dépoussiérer tout çà, réduire tout ce folklore, on leur a laissé le costume, mais à la prochaine révision en 2018… Avouez que le Jean serait bien plus commode.

- Et les types avec les sifflets ?

- Ce sont les arbitres, ils remplacent les assesseurs, ils sont là pour sanctionner les dépassements de ligne ; on peut suspendre un piquero pour plusieurs corridas en cas de récidive, il y en avait assez de ces espagnolades ! Ce qu’on veut nous, c’est des couilles sur le sable ! Et des cornes à faire pâlir d’envie les cocus.

Je risquai un timide :

- Et l’art dans tout ça ?

La riposte fut terrible :

- Les arènes c’est pas pour les gonzesses ! S’ils veulent de la musique et des danseuses z’ont qu’à aller à l’opéra d’Avignon, (*4) on y joue le lac des cygnes !

J’arrêtai là, la polémique, comme dirait mon ami Victor (*5)

Un nouveau coup de trompe, voici le fauve, impressionnant, je remonte de trois rangs dans les gradins, six cents kilos et plus, de muscles totalement construits en « Toutaliment massif » et une armure à rendre jaloux un cerf, les arbitres ont sauté dans les « bourladeros » et les deux tracteurs ont failli couler une bielle !
Les trois piques réglementaires ont été dispensées, l’une s’est même soldée par un pneu crevé malgré le caparaçon du tracteur, dans la poussée on pouvait lire sur le muscle tendu l’estampille « N.F » qui rassura mon voisin :

- L’an prochain on les exigera Bio me dit-il

La faena, après le brindis conventionnel, se déroula suivant la norme de qualité ISO 15958, comme me le précisa mon voisin. Il s’agit de six derechazos, six naturelles, trois pechos et éventuellement une ou deux molinetes avant l’entrée à matar. A l’analyse des résultats, l’ordinateur de la présidence accorda une oreille et la vuelta s’effectua dans l’indifférence générale.

Ici je me suis réveillé tout moite, en sueur et je ne sais pourquoi, moi qui ne vais jamais au stade, m’est venue l’idée de prendre une carte de supporter de l’O.M… C’est grave Docteur ?

- Disons que c’est sérieux… Cette répulsion semble s’apparenter à une tendance paranoïaque quelque peu hallucinatoire, doublée d’un refus systématique de céder à l’idéologie dominante, vous avez raison devenez supporter, mais vous allez en chier !

Raul




(*1) Grande famille Française spécialisée dans le raccourci historique
(*2) Encore l’Allemand !
(*3) Notable Montpelliérain spécialisé dans la poubelle et la Bouvine
(*4) Ville sans intérêt taurin…ni lyrique d’ailleurs !
(*5) Il s’agit de Paul Emique Victor, bien sûr !

samedi 10 avril 2010

Ceux que j'ai vus là-bas...



L'Oeil qui riait
A Ghardaia, les femmes Mozabites n'ont pas de burqa ou de niqâb, ni même de hijab. Elles n'ont que oualou, un petit trou, tout petit trou pistrou sans frou-frou car une fois mariées, personne ne doit les reconnaître. Et pis c'est tout ! Un petit trou en face d'un oeil donc, seule fenêtre sur le monde extérieur et pour éviter quand même tout cassage de pipe prématuré au saut d'un caniveau... Au bureau des guides, un petit monsieur au calot gris nous emmène en visite. Il nous prévient : vous pouvez photographier les enfants mais surtout pas les femmes. C'est sans compter sur l'Européen chiant de base, moi, qui lui demande innocemment :
- Et pourquoi ne peut-on pas les photographier ?
- Parce que, c'est leur droit le plus strict... si elles ne veulent pas...
- Mais... elles ne veulent pas... toutes ? Comment on le sait ? On peut le leur demander individuellement quand même ?
- Ah non, il ne faut pas leur parler !
- Alors... comment savoir, si d'aventure il n'y en aurait pas une qui, sans vous avertir, aurait changé d'avis ?
Non, parce que le petit guide là, il commence à peser avec son autoritarisme de macho... et moi je suis en vacances, tout détendu pour le pousser dans ses retranchements exigus...
- Non, non... croyez moi, c'est pas possible... (il boude déjà...)
- Sinon ? Son mari serait très méchant ? La société la considèrerait mal ? Pourtant comme c'est anodin une photo, hein, pas de contact charnel, rien...
Là, il ne répond plus, me décoche seulement son oeil noir, alors je renchéris :
- Surtout qu'en plus, recouvertes comme elles le sont... il n'y a aucune crainte de révéler quoi que ce soit ou même de les reconnaître ! On ne vole même pas leur image ! Ce ne sont que des formes blanches... Ah non, je sais... ce sont les maris qui, tétanisés par la peur qu'un autre les trouve jolies, ont inventé cette règle camouflante, pas vrai ? Mais pour se reconnaître entre elles ? Comment font-elles ? N'ont pas non plus le droit de papoter avec une amie rencontrée ?
- Alors là vous avez la mosquée à gauche... (il fulmine... je le mine...)
- N'empêche, fait Elsa qui termine sa médecine dans six mois, elles ont intérêt à changer d'oeil à chaque sortie parce qu'il y en a un qui travaillerait toujours et intensément, tandis que l'autre...
- Ouais puis t'as pas le relief, fait Nicolas son copain bientôt chirurgien transplanteur de foie, tu ne sais pas à quelle distance est ce que tu vois, essaye tu verras, enfin... ou pas...
Il déprime, doit maudire ces Européens qui ne s'intéressent qu'à ce dont il ne veut pas nous parler. Du coup à chaque fois que je croise une femme drapée jusqu'au scalp, je la salue bien bas très aimablement et ostensiblement, rien que pour faire chier notre guide qui ne voudrait pas que les choses, les gens, les goûts et les couleurs se mélangeassent. Et bien sûr, je les photographie, les Mozabites, car je n'en verrai pas tous les jours. Faut voir comme mon salut les effraie, elle fusent, giclent hors de ma vue, rasant les murs, tête tournée. Alors moi, j'exagère, je les rasete, je les recorte, les oblige au quiebro et Nicolas me dit que je suis le "Ghostbuster" de Ghardaïa avec mon zoom violeur d'identité. Ouais ! Je suis le violeur de Mozabites ! Lui est armé aussi d'un reflex mais il est jeune, sage, respectueux, bien élevé... Tout moi à son âge... Pfff... comme on évolue...
Ah ! il y en a encore une qui se pointe, je me prépare, j'oblique, la salue bien à l'avance, bonjour madame... touriste français... et là, surprise, elle ne se détourne pas, je la fixe dans le "trou-pistrou riquiqui du neunoeil", il est plissé, avec une lueur amicale : elle me sourit ! Eh ben voilà ! Je n'en demande pas plus à la femme Mozabite, moi, je suis heureux, y'a eu un semblant d'échange humain malgré les cultures éloignées ! On se dépasse, puis on se retourne en même temps, à dix mètres l'un de l'autre. Machinalement, je tends mon pouce pour lui signifier d'un geste : Super ! C'était pas grand chose, mais j'ai apprécié votre attitude dont je suis bien content qu'elle vienne contredire la psycho-rigidité du Mozaguide-là, le minimoy qui croit tout savoir sur la nature humaine...
Et dans son tour complet, fait sans interrompre sa déambulation, elle me décoche un hochement de tête, comme pour me dire : je t'ai reconnu, je sais qui tu es, je comprends ton style, tu m'aurais plu comme ami, j'aurais bien aimé discuter avec toi un moment. Si, j'en suis sûr. Non, je n'affabule pas - et j'imagine c'que je veux, surtout quand ça me fait plaisir - Et c'est pas parce qu'on a fumé un narguileh de tabac à la pomme juste avant, que je délire. Non. La Mozabite sympathique, ça existe. Je l'ai rencontrée. Et, non, je ne ferai pas de jeu de mots douteux avec son suffixe, même si vous l'attendez depuis la première ligne. Ne comptez pas sur moi.
Alors évidemment, il aurait fallu que je mette la photo d'une de ces femmes en haut de cet article, mais pour les raisons que l'on sait, j'ai trouvé le portrait de cet homme forcément plus expressif ! Mais ici dans "Portraits d'Algérie" deuxième série de mon voyage, vous les apercevrez :
http://marcdelon.darqroom.fr/gallery
Maintenant pour en savoir plus, vous cultiver quoi, cliquez là :
http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/reportage/2006/09/29/reportage-01

dimanche 4 avril 2010

Ce que j'ai vu là-bas...

De ce que j'ai vu là-bas, de cette symphonie de roses, d'orange et de beiges, certains, j'en suis sûr, n'ont vu que du bleu. Celui de leur carrosserie, et aussi l'anthracite de leur moteur avec lequel ils sont affectivement reliés. Parfois, cela parlait tellement bielles, pistons et amortisseurs, que je me demandais s'ils se rendaient vraiment compte du lieu où ils étaient. La plupart, avaient toujours le nez sous le capot ou dans le coffre, où l'on venait comparer l'agencement astucieux des rangements et l'efficacité des équipements installés. Sûr, ça donne des idées et des astuces. Mais j'avais parfois envie de leur crier :
Oh ! Vous avez vu où on est ? Comme c'est beau ? Incroyable ? Quasi magique ? Là... regardez, sous vos yeux, cette lumière irréelle... levez votre nez du système intégré de chauffage de l'eau pour la douche et regardez cette lumière à couper le souffle avant que le soleil passe le sommet de la dune, vite ! Mais, non... heureux le nez dans le moteur... respect... du baroudeur pur sucre... Je ne voudrais pas tenter de me faire passer pour le poète de service, seul doué d'une sensibilité apte à cerner toutes les magies d'une telle expérience, non... je ne voudrais pas... mais pour certains j'ai des doutes profonds, quand même. Ils l'assumeraient, d'ailleurs, je suis sûr. Ils confirmeraient que le désert a pour eux, unique vocation de terrain de jeux, leur bac à sable à eux, seul capable de procurer du plaisir de pilotage en liberté avec petits copains ; qu'il ne réveille aucun imaginaire littéraire à la con style quête de soi, écoute du Moi, épanouissement du... enfin, tous ces trucs de tafioles, là. Ben pourquoi pas ?!
Pour l'amateur d'images, du moins celui que la photographie a assez motivé pour fréquenter cette cohorte de mécanos-bricolos ne voulant pas se mouler dans l'ambiance qu'insuffle le désert mais au contraire y transporter bières, blagues grasses et mode de vie européen, ces raids 4x4 sont à la fois bénis et maudits...
Bénis, car, s'ils n'y étaient pas ces bricoleurs passionnés, eh bien cela ne serait même pas la peine de projeter d'y aller. Ils y sont efficaces et on a sacrément plus besoin d'eux, qu'un handicapé de la clé à pipe de douze comme moi, qui sillonne les dunes un peu hagard, en bon contemplatif distrait par tous les détails à ne pas rater.
Maudits pour le photographe, car imaginez-vous être au milieu d'un extraordinaire matériau à immortaliser que vous traversez secoué comme une boule de loto dans un mélangeur, ratant une multitude d'occasions de shooter de dantesques paysages que vous ne reverrez plus de votre vie ! Il m'est aussi arrivé d'être bloqué trois heures dans un endroit sans intérêt - aucune photo à faire - pour attendre un groupe qui réparait une casse et puis, un kilomètre plus loin, de traverser à toute allure un paysage de rêve pour rattraper le retard : vous réalisez la frustration ? Elle est intense, je vous l'assure...
Parfois il faudrait pouvoir prendre son temps, sortir le trépied, composer son image avec soin, penser ses réglages, photographier, quoi... et horreur, on shoote à la volée en mode "P" alors que ce serait tellement mieux si on avait pu peaufiner la profondeur de champ !
Bon, enfin... c'est fait, c'est fait, allez voir, c'est par là. On fait défiler les noms des portfolios et quand on voit "Algérie" on clique dessus ! Et ensuite sur le symbole des quatre flèches en haut à droite pour le mode plein écran : Rhââââ... c BÔ...
http://marcdelon.darqroom.fr/gallery

Samedi terne, terna triste




Journée décevante hier, sous les nuages noirs arlésiens qui eurent quand même le bon goût d'attendre la nuit pour s'épancher. Que t'est-il arrivé, Juan del Alamo depuis la belle surprise de ta révélation l'année passée ? Est-il possible que le circuit t'ait si vite dévoyé ? Où, quand, as-tu perdu ton émouvante singularité ? Ce filon de pépites sur lequel on était tombés, ébahis par tant d'art, semble pillé, tari, gagné par les recettes des vélociraptors de trophées indus. Certes, ton costume était plus flamboyant, lourdement orné des ors du triomphe, mais quid de ta lumière intérieure ? De silencieux tu es devenu gueulard, de classique, tape à l'oeil, d'inspiré et pénétré tu es devenu pueblerino, de profond, te voilà superficiel, usant toi aussi des artifices, des sempiternelles circulaires désormais obligées, acmé de toute faena, que tes compagnons répétaient inlassablement, scolairement, péniblement, comme une suite de trois adverbes dans une phrase, pour aller chercher le mouchoir blanc dégoulinant de "sensibilité" d'une présidence d'une rare incompétence. Déjà enseveli par le monton des stéréotypes, Juan ? Allez, réagis vite, retrouve ta voie originelle avant d'être définitivement gaché par le système. Tu semblais tellement à contre-emploi que tu n'arrivais à rien, désuni, désarmé, en panne. Quel gâchis par rapport aux promesses entrevues ! Parfois, pourtant, par éclats fugaces, on sentait bien que tu peux avoir quelque chose de différent que tes froids compagnons. Cela tient en trois lettres : art. Rattrape-le vite et cultive-le avant qu'il ne te soit devenu étranger ! Déploie à nouveau tes ailes. Les trophées gagnés aujourd'hui ne sont rien dans la construction du torero en devenir si émouvant que tu étais il y a peu.
Pour la corrida concours de l'après-midi, même nostalgie : en se rappelant celle de 2009 et en précisant que tous les prix furent cette fois-ci desiertos, on aura une bonne idée de ce qui n'a pas eu lieu.

vendredi 2 avril 2010

Brèves

Bon alors que faire ces jours-ci ?
Tiens au fait, il y a corrida à Arles cet après-midi. Moi je travaille, mais si vous n'avez pas plus à faire, profitez, il fait beau aujourd'hui. A la sortie, allez donc entendre le premier Slam taurin écrit par jacques olivier Liby et dit par Catherine le Guellaut libraire-écrivain de la rue réattu. C'est à vingt heures à l'auberge espagnole rue du 4 septembre à côté de la boutique des passionnés où il faudra revenir demain 14h30 pour saluer les amis de CyR qui signeront à tour de bras leur numéro "01". je me chargerai des tendinites. Et puis les auteurs du recueil du prix Hemingway y seront aussi. Et la journée taurine a de l'intérêt : rappelez-vous mon impression concernant Juan del Alamo qui est répété le matin. Je suis impatient de le revoir. Et l'après-midi,corrida-concours avec, on l'espère, un ou des exemplaires à remarquer.
Sinon j'ai commandé une vieille revue de 1947 : ''Noir et Blanc'' c'est le titre et il y aurait un reportage consacré à cette question : Pourquoi est mort Manolete ? On va voir si cela nous apporte quelque chose d'intéressant. Il y a des photos mais savoir si ce sont celles de la fameuse course ?

jeudi 1 avril 2010

Pourquoi allez-vous voir les corridas ?



APPRENTISSAGE



Mon grand initiateur ce fut Manolete et le soleil. Pas n’importe quel soleil, non, le soleil qui signe les destins.
Sans le soleil, je n’aurais pas su, dix sept ans avant Pampelune, au milieu de ma nuit, que Manolete était mort. Dix sept ans pendant lesquels parce que je me savais toro, à chaque corrida je voyais mes rêves immortels, mon âme s’envoler au ciel, à chaque mort de toro avec la régularité désarmante de l’envol des couronnes de feu après les toros de fuego.
Le soleil c’est à dire la mort, a brûlé mon âme un jour d’août 1947, au moment où entre les persiennes à demi fermées de la chambre de mes oncles et tantes à Biarritz, il balaya la table au centre de la pièce sur laquelle un journal du soir affichait avec un grand titre, comme un crachat sur un visage pur, le drame de Linarès. Un jour d’août, comme tous les mois d’août qui avait ramené son lot de corridas et m’avait comme à l’accoutumée persuadé que le toro que je devais faire mourir en moi était le mal.
J’avais oublié quelque chose dans la chambre de mon oncle. Il devait être la fin du jour, cette fin de journée là. La fenêtre ouvrait sur la mer à l’Ouest, le soleil se couchait. Ce soir-là comme les autres soirs, les volets avaient été fermés, crochetés, à peine entrouverts pour garantir la fraîcheur. C’est par cette petite ouverture que la vérité est entrée en moi toute grande…
Quand je poussai la porte de la chambre, je ne distinguai d’abord rien, et puis peu à peu mes yeux s’habituèrent. Alors parce que dans l’obscurité les rayons du soleil déjà bas sur l’horizon mirent en pleine lumière le journal posé sur la table au centre de la pièce, je lus et ce fut une blessure violente, qu’Islero avait tué Manolete. J’avais dix sept ans et c’était pour un moment bref. Manolete venait d’en avoir trente et c’était pour toujours…! Je compris en un éclair que je ne verrais jamais toréer Manolete. Que je ne saurais jamais ce que c’était que d’être torero. Et ce fut un grand vide…
Mais je compris aussi, par ce regard, que les toros pouvaient devenir immortels parce qu’ils avaient l’immense pouvoir de transformer les toreros en mythes. ‘’Islero‘’ de Miura venait de l’accomplir, et ce fut une immense chaleur.
''Islero'' a fait la gloire de Manolete, Manolete la gloire de Linarès, la grandeur des cinq heures du soir. Dès lors, j’ai su qu’à chaque combat le toro engendre le torero, le torero enfante le public.


Paul-André TUFFAL

Calife, Monstre, Symbole et... incolore, inodore.




On ne devrait pas toucher aux mythes pour en ignorer délibérément la quintessence. De la terrible personnalité du calife de Cordoue épanouissant son art au cœur de cette si cruelle époque de l’Espagne, cristallisant sur ses seules épaules les passions d’un peuple jusqu’à s’ériger en symbole, il y avait un formidable matériau cinématographique à exploiter. Hélas, au grand film qu’il aurait pu faire pour une élite certes, Manno Meyjes a préféré le petit film à base large pour midinettes énamourées. Pas couillu. Aficionados mes frères, ce film ne vous est pas destiné. Il n’évoquera pas grand-chose à la peuplade de barbares raffinés que nous sommes. On nous avait prévenus pourtant : c’est une fiction romancée. Oui, mais qui tient compte du réel. Un nouveau genre ? Peut-être aurait-il alors mieux valu l’appeler ''Minulato’’, et s’affranchir complètement du réel et de ses contraintes… de toute référence encombrante. Car ici, quelles que soient les lunettes que l’on chausse, cela ne marche pas.
Même si l'on peut aisément concevoir que l'avis de l’aficionado n'est pas déterminant, celui-ci ne peut que sourire aux images du novillo surmonté de bananes censé figurer les terrorrifiques Miuras de 1947, ainsi qu’à la peinture d’un jeune Dominguin hilare, niais ou contrit… à la limite de la débilité : bravo Espartaco pour l'efficience et la véracité du consulting...
Le cinéphile ne peut que trouver définitivement lourde et puérile la scène finale préparant à ''l’empalement bananier’’ de Manolete, un fait historique connu, qu’il n’est pas besoin d’annoncer à grands renforts de mimiques puériles d’inquiétude sur-jouée qui vous font instantanément déconnecter.
Le bibliophile averti sera écoeuré de cet énième parallèle éculé eros/thanatos, avec cette imbrication de scène d’amour et de toreo ne reculant devant rien, même pas devant la lenteur de cette main flattant la croupe du toro avec la même volupté que s’il se fût agi du fessier rebondi de Penelope : aucun cliché ne sera épargné au spectateur prisonnier de son siège et pris la main dans le sac de pop-cornes. Mais les élégantes trouveront les couleurs saturées du capote magnifiques et les jeunes aimeront le viol sonore en dolby THX s'il vous plait par lequel on est censé vivre les bruits du toro. Une bonne idée au demeurant, sauf qu'en fermant les yeux on est plutôt dans un vaisseau spatial renfermant un alien éructeur, mais bon...

Alors, je me suis mis en mode GHâââââ… - ceux qui n’ont pas lu les BD de Gotlieb ne peuvent savoir de quoi je parle - Je me suis dit que passer une heure et demie en compagnie de Melle Cruz, n’était pas le pire des supplices et que j’allais l’admirer goulûment. Elle est toujours belle Penelope. Somptueuse, dans sa robe-fourreau rouge, mais aussi quand on l’aime comme je l’aime, plus émouvante encore, (légèrement) bouffie au réveil, décoiffée par une dispute, ou maculée de mascara dégoulinant. Le mode GHâaaââ... permet de bien admirer : la babine avachie, voire incontinente d’un filet de bave, l’œil torve du psychopathe en rut chimiquement castré, le corps en vrac par atonie subséquente à perf de neurolept' afin de ne pas tenter de forniquer avec l’écran du ciné devant tout le monde ce qui n’est pas convenable, le tout mâtiné par cette rancœur persistante de la frustration que jamais au grand jamais, vous n’éprouverez la douceur de ses seins à l’os de votre grill costal, ni ne sentirez l’odeur de son scalp en posant votre bouche là, sur ses belles boucles brunes d’Espagnole passionnée. Ca manque. Viscéralement. Intellectuellement. Glacialement.
Le mode GHâaâââa... est alors le seul mode possible, un mode de sauvegarde – urgences seulement - empêchant l’accélération des particules et la fissuration des atomes.
Un mode à l’activation facilitée si on rappelle que l’intérêt du film est dépendant de l’angle choisi et qu’en l’occurrence le temps passe sans que l’on n’apprenne rien sur le contexte ou l’âme du déchirement fratricide de ce peuple, ni l’importance qu’eut (cul?) sa mère Angustia (!) sur le profil de sa personnalité. N’évoquons alors même pas l’apport décisif du ''monstre’’ dans le toreo ce dont everybody se contrefout allègrement…

Il faudra donc se tourner une fois de plus vers les livres et notamment je trouve, vers Miguel Del Castillo ( Dictionnaire amoureux de l’Espagne) qui en peu de lignes en dit beaucoup plus long qu’une heure et demie de ce film :

A la tristesse altière de Manolete, à son immobilité dédaigneuse, à son stoïcisme hautain, s’opposait la flamboyance de son rival Carlos Arruza. Le premier était de Cordoue et chacune de ses passes semblait exprimer la mélancolie pensive de l’antique capitale des Omeyyades ; le second un Mexicain, symbolisait dans les amples mouvements de sa cape et de sa muleta le baroquisme de l’Amérique centrale, son imagination débridée.
Sur les gradins, une foule miséreuse, hâve et famélique suivait avec passion ce corps à corps poignant entre le fauve et Manolete. Qui n’a pas vu le Cordouan enchaîner sans bouger les pieds une série de naturelles de la gauche, son long corps penché dessinant une arabesque parfaite ; qui n’a pas vu son regard attentif et méprisant, celui-là ne comprendra jamais l’intimité violente qui liait Manolete et le public. Plus que de l’admiration, une fusion. Autant qu’une présence singulière, le style est une interprétation. Or, la partition que le Cordouan déchiffrait, c’était celle du désespoir collectif. Son temple, sa cadence, scandait une musique de défaite et de ruine. « Nous tiendrons, nous résisterons au désespoir, nous finirons par l’emporter » disait chaque mouvement de sa muleta. Comment le peuple n’aurait-il pas entendu ce langage ? Deux mots revenaient alors dans les conversations : nada, rien, aguantar, supporter avec fierté. Le toreo de Manolete condensait ce lexique.
Quand il mourut à Linarès, tué par Islero, tout le pays prit le deuil. Ce qui disparaissait avec lui, c’était la période de la plus furieuse répression, une époque de misère et de faim, les longues années du silence et de l’hébètement. En le pleurant, l’Espagne pleurait sur elle-même.
Avec sa silhouette svelte, son élégance détachée, sa beauté patricienne, Luis Miguel Dominguin, lui, était le senorito, le rejeton d’une haute bourgeoisie franquiste qui, dégoûtée par l’abjection de l’acharnement répressif, réussissait cependant à s’accommoder d’un régime somme toute vivable.
Au yeux des étrangers il symbolisait l’Espagne, la noblesse de ses attitudes. Malgré la dictature, l’Espagne vivait, riait, chantait et dansait, semblait dire le toreo allègre de Luis Miguel. Elle était d’autant plus vivante qu’elle sortait de son isolement et rejoignait le camp occidental dans son combat contre le bolchévisme. Comment s’étonner si un grand écrivain américain, auteur de l’un des plus beaux romans sur la guerre civile, Hemingway, adoubait ce torero légendaire ? A la même époque l’ Amérique volait au secours du régime. Certes Hemingway ne se proposait pas de cautionner le franquisme qu’il avait combattu dans sa jeunesse. En célébrant ordonnez et Luis Miguel, il célébrait le pays. C’est tout ce que Franco demandait : la reconnaissance que l’Espagne continuait d’exister. C’était d’ailleurs la réalité.

Pour son style et sa contribution au toreo, Cesar Jalon disait dans ses mémoires qu’

« il est indéniable que Manolete a franchi cet espace, ce demi pas, cet échelon refaçonné par les impondérables propres au génie qui sépare de façon notoire le bon torero, et même le grand artiste, du phénomène… la tauromachie va récolter le savoir-faire de manolete tout comme le miel les arômes des champs »

et José maria de Cossio :

« la longueur de son bras, étendu royalement, devenait le rayon de ce cercle où le toro devrait se livrer uniquement en vertu du toreo… Son courage impassible et son poignet incommensurable lui permettaient de se rendre maître du toro. N’importe quel torero aurait pu essayer de dominer ainsi les toros, mais il est certain qu’il n’y serait même pas parvenu avec la moitié de ceux avec lesquels triomphait Manolete »

Pour Paco Aguado ( Figuras du XXe siècle ) :

« la domination sans démagogies ni ardentes démonstrations de pouvoir, soumettre en toréant, faisant que les toros corrigent d’eux-mêmes leurs défauts ‘’tout simplement’’ en leur faisant suivre sa muleta et en foulant avec une fascinante quiétude un emplacement à haut risque. Manolete fit ainsi de l’exception une norme »

« Comme l’a affirmé à maintes reprises son rival frustré Pepe Luis Vasquez, Manolete s’engagea dans la voie sans issue de la régularité. Et cela ni le public ni la critique ne lui ont jamais pardonné. A chaque triomphe, à chaque coup de corne, à chaque peseta gagnée, Manolete faisait croître les exigences de ce pays d’iconoclastes. La pression devint telle, que Manuel Rodriguez mourut d’épuisement au sommet. Là où la foudre se dirige toujours.

Il manque encore à se procurer les califes, celui de François Zumbiehl et la version ‘’foudroyée’’ de Anne Plantagenet au éditions du Diable Vauvert qui organisait cette avant-première et cette discussion avec l’auteure et un Paul Coulomb qui trouvait que pour le Lituanien moyen ou le citoyen de l’île de Man qui n’avait jamais vu de corrida ce film était très bien… Argument non négligeable à l’heure où les corridas ne sont plus organisées pour les aficionados mais pour les autres, plus nombreux. Il nous révèle donc d’un coup pourquoi ce film ne nous a pas plu (sauf à Gina bien sûr, mais c’est justement la preuve…) et nous excusera de n’avoir pas le même angle de vue. Dans la catégorie surprise, j’ai remarqué la resena assassine du d’ordinaire aimable et consensuel revistero du Midi-Libre pointant dès le titre de son papier, le manque affligeant de caste de ce film !

Alors…. Aller le voir ou pas ? Si l’on voulait établir un parallèle avec la sulfureuse Penelupe Sinocruz qui assène à son Manolete « tu es le plus beau des hommes laids que j’ai jamais vu » , on pourrait peut-être vous recommander de vous rendre au plus mauvais film que se doit de voir un aficionado rompu à l’auto-flagellation par la foultitude de corridas ennuyeuses qu’il ingurgita dans sa vie. Surtout s’il est Penelopo-sensible. Mais plus, je peux pas...