L’expression est ici particulièrement adaptée au travers de sens divers, autant journalistique, du sujet récurrent, que populaire quand le langage se mêle de traumatologie pour évoquer la tuméfaction de l’œil. Petits, nous nous donnions parfois rendez-vous entre ''ennemis'' plus ou moins jurés, aux Jardins de la Fontaine, que d’aucuns pensaient être un havre de paix pour jeux innocents de chérubins blondinets ou d’amoureux bécoteurs transis. Tandis que de mignons chevaux à pédales divertissaient gentiment les enfants de bonne famille, ces jardins s’avéraient parfois très bien nommés en raison des pleurs déclenchés par les batailles rangées de tirs nourris, de munitions lâchées par les arbres de haute tige : des marrons qui jonchaient le sol en abondance. Jamais nous ne fûmes à court de munitions : plus on s’en ''escampait'' dans la trombine plus on en trouvait dans les allées ou sur la pelouse des massifs… C’était comme les barillets des colts de Clint Eastwood dans ses westerns spaghettis : il ne rechargeait jamais, mais jamais les balles ne lui manquaient. On écrasait les coques vertes hérissées de piquants d’un coup de talon, avant de sortir les beaux marrons luisants avec chaque fois la même satisfaction que lorsque sur les rives d’un lac étale on trouve enfin le galet plat et lisse renfermant les promesses de ricochets défiant la gravité. Sauf que là, c’était sur les caboches de ''l’ennemi'' qu’on rêvait de les faire rebondir. J’étais malheureusement assez adroit. Quand une cible était atteinte et que son œil tuméfié réapparaissait dans la cour de récré, on disait qu’il avait un ''marron''. Ce n’était pas forcément infâmant comme statut, car si l’on avait été touché et donc vaincu, cela prouvait aussi qu’on en était, de ces combattants qui prenaient des risques.
Alors, après cette brillantissime introduction (mais non, lecteur consterné, je me fous de ma propre gueule, capito ? t’es nouveau ici ou quoi ?) et dans l’optique de vous avertir, lecteurs aficionados assez abandonnés en ce moment, que la trombine marronisée de Padilla, va être un obligatoire balisage photographique de la saison 2012. On va en souper de l’œil-crevé-du-borgne-à-moitié-aveugle-qui-n’en-a-plus-qu’un… Déjà que ''Captain la flibuste'' avec ses rouflaquettes du XVIIIe était un pupille de la nation photographique abondamment reproduit, là, j’ai peur de l’indigestion. En tout cas, pour nous autres aficionados barbares et dégénérés qu’on fait rien qu’à être vilain dès qu’on voit du sang couler d’un gentil nanimo, car pour le quidam qui le découvrirait, il faut reconnaître que le vécu du type commence à lui conférer une sacrée tronche qui en fait vraiment une gueule à portrait archétypale - c’est un mot qui fait toujours bien - de combattant de la gent bovine. Et nous voilà tous devenus en conscience, interrogés par cet œil d’une question borgne sur ses exhibitions gratuites – sur le plan philosophique, hé ho ! - tous poursuivis comme Caïn par le voyeurisme ordinaire motivé par une prunelle fantôme. La diplopie guette les arènes : viendra-t-on voir les faenas de Padilla ou comment un handicapé trouve les ressources de se surpasser encore et toujours dans l’adversité pour nous faire croire à l’humain ? T’as vu, lecteur ? C’est là où je voulais en venir et je suis puéril si je veux. Et comme je conçois volontiers que du Delon tout seul ne suffise point à nourrir l’extrême avidité de vos cerveaux en demande permanente et aux neurones gloutons de culture, je vous remets un classique que vous apprîtes fatalement au bahut, de mon copain Victor, qui en l’occurrence m’a titillé l’inspiration de ce post, Ô lecteur matinal voire pluriquotidien compulsif. A moins que ce soit une autre moins existentielle question d’une grande myopie intellectuelle : le cyclone de Jerez a-t-il encore son œil ? Eh non, vous n’avez pas la bévue : je n’ai pas pu m’en empêcher. Vous êtes marron.
La conscience
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'oeil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l'on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l'enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l'aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ;
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L'oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C'est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.