Madame R est déjà venue, deux heures plus tôt. Bien que je lui note son rendez-vous sur un petit bout de papier, elle se trompe souvent. Elle perd le petit papier ou elle arrive avec celui de la semaine passée.
Voyez que j’ai raison ! Clame-t-elle sûre de son horaire, ce qui la rassure, du moins l’espère-t-elle, sur sa forme mentale.
Mais la date ? Lui rétorquè-je parfois… est-ce la bonne date ?
Et là, la déception se lit sur son visage. C’est encore elle qui s’est trompée et ça la vexe. Elle voudrait avoir les idées aussi claires qu’un adulte jeune, mais, il n’y a rien à faire, tout s’embrouille quand on a commencé à glisser. Une fois, la date et l’horaire étaient exacts, c’est moi qui m’étais trompé de ligne sur l’agenda. Quelle victoire elle a remportée… Comme elle était heureuse de me dire sur un ton condescendant que voyez, les ''jeunes'' ne sont pas plus à l’abri d’un dribble neuronal que nous, les vieux. Sauf qu’elle a plutôt parlé de « mélange des pinceaux » puisqu’elle est d’une autre génération et qu’elle ne s’est jamais intéressée au football. Parfois elle arrive sans le petit papier et à une heure fantaisiste pour tenter d’être « prise entre deux ». Si vous pensez à autre chose c’est que vous fréquentez trop les sites porno gratuits sur le net. Car madame R est âgée, voyons. Et honorable. Mais coquine : la fréquentation assidue de feuilletons télévisés au suspens insoutenable la détourne parfois de son horaire rééducatif et elle joue celle qui s’est trompée. Bien contente, alors, de me vendre la non fiablité de ses neurones due à son âge, pour se justifier.
L’autre jour elle a renoncé à la marche sur le tapis. Trop mal au dos. On a soigné le dos, puis elle est partie. Dix minutes après une femme affolée a fait irruption dans le cabinet, me hurlant de venir vite. Les pompiers étaient déjà là. Madame R contre toute logique, avait choisi d’attaquer l’escalier de son hall d’entrée du côté où il n’y a pas de rampe. Personne n’a vu ce qui s’est passé ensuite sauf qu’on pouvait constater le fracas d’une chute dont certains se détournaient tellement il était impressionnant. De son avant-bras retourné saillaient les os d’une double fracture ouverte. Un flot de sang inondait le bitume du parking. La tête ouverte, tuméfiée et ensanglantée, madame R me montrait du doigt et répétait aux pompiers que j’étais son kiné et que je venais de lui soigner le dos. Dans ses yeux écarquillés brillait ce désarroi qu’ont souvent les vieux qui se sentent basculer de l’autre côté. Perdus qu’ils sont, comme leur regard.