
Pour ne pas faillir à la mission taurine de ce blog, je ne résiste pas à cette évocation par Juan Ramon Jimenez dans Platero et moi, de ce beau texte classique qui valut à son auteur le prix Nobel en 1956. (on se rappelle bien sûr, que Platero est un âne)
La corrida
Sais-tu, Platero, ce que venaient faire les enfants ?
Ils venaient voir si je les laisserais t'emmener cet après-midi. Mais rassure-toi ! Je leur ai dit qu'il ne fallait même pas y songer...
Ils étaient comme des fous, Platero! Car le coeur du village ne bat plus que pour la corrida. Depuis l'aube, la fanfare, qui maintenant détonne époumonée, joue devant les tavernes, tandis que les voitures et chevaux montent et descendent la Rue Neuve. Derrière chez nous, dans la ruelle, on prépare pour la quadrille le ''Canari'', cette guimbarde jaune qui fait le bonheur des enfants. Déjà tous les patios se sont dépouillés de leurs fleurs pour les offrir aux présidentes. Et, dans les rues, je voudrais que tu voies déambuler tous ces lourdauds, avec leurs larges sombreros, leurs blouses, leur cigare, et leurs relents d'alcool et d'écurie...
Vers deux heures, Platero, en cet instant de solitude et de soleil où le jour est pareil à un trou de lumière, tandis que matadors et présidents s'habilleront, nous sortirons, toi et moi, par la petite porte du corral, et nous irons, longeant la ruelle, dans la campagne.

O qu'elle est belle, la campagne, en ces journées de fête où tout le monde la délaisse! C'est à peine si l'on aperçoit, dans une jeune vigne ou dans quelque jardin, un tout petit vieillard incliné sur les grappes vertes ou penché sur l'eau pure... Au loin s'élèvent, comme une couronne burlesque au-dessus du village, la clameur rauque des spectateurs, les applaudissements, la musique des arènes, tout un vacarme qui se perd tandis que nous marchons, d'un pas tranquille, vers la mer... Et notre âme, Platero, se sent alors la véritable reine de ce qu'elle possède par la grâce de son sentiment, la reine de ce grand corps sain de la nature qui, respectée, offre à celui qui le mérite, le spectacle serein de sa beauté resplendissante et éternelle.
Juan Ramon Jimenez