dimanche 8 mars 2009

L'Oeuvre Majeure du Nobel 2008

DESERT

J.M.G Le Clézio



C'est un roman difficile à raconter à première vue. Mais l'année où Le Clézio reçoit le prix Nobel, - et comme dans ce blog nous avons déjà eu notre voyage éclair au Sahara -, on résiste mal à l'évocation de ce roman où progressent deux récits typographiquement séparés.
L'auteur, cet "homme mêlé", ce grand voyageur passionné, observateur des peuples, de leur histoire et de leurs moeurs, évoque dans le premier, un peu autobiographique et historique, les ancêtres de sa femme Jemia et des personnages ayant vraiment existé. Ce récit concerne la colonisation du Sahara occidental, obligeant les "Hommes bleus", épris de liberté, à fuir. C'est donc la vraie histoire des Nomades du Sahara, vaincus par les Français entre 1909 et 1912. On assiste à leur grande marche vers la ville sainte de Smara, à leur errance dans le désert, à celle des troupeaux épuisés conduits par Nour, puis regroupés ensuite pour repartir pleins d'espoir vers le Nord, pays des terres et de l'eau. Dans le Nord, encore chassés par l'impitoyable guerre que leur mènent les Chrétiens et à cause de la méfiance des gens de ville contre "les hommes bleus", ils sont contraints à un nouvel exode qui les conduit, pleins d'espoir, vers Marrakech. C'était sans compter sur l'armement des Français, la trahison des gens des villes, l'action des puissances de l'argent et le délabrement de leur armée. Après leur défaite, les derniers « hommes bleus », libres, retournent au désert.
Le deuxième récit totalement fictionnel, raconte l'histoire d'une toute jeune fille, Lalla, née dans des baraquements proches du désert. Elle se transplante en Europe, à Marseille et découvre notre civilisation des années quatre-vingt, date de l'écriture du livre. C'est un voyage initiatique pour l'héroïne qui est une descendante de ces gens du désert. Vivant d'abord dans "une cité" de cabanes de planches dans le désert avec sa tante Aamma qui l'élève, à proximité de la mer, elle est heureuse, aime explorer sa région, savourer la nature en compagnie du berger Hartani, écouter des histoires de Naman, le pécheur qui connaît les belles villes d'Europe et lui raconte l'histoire des "hommes bleus", ses ancêtres . Elle aime ses balades d'enfant sauvage et ses menues tâches à accomplir.
Dans une grotte, elle s'unit à Hartani, son ami d'enfance et se retrouve enceinte.
L'auteur raconte ensuite la vie de Lalla à Marseille dans un appartement exigu, son travail dans une fabrique de tapis, puis dans un hôtel, sa rencontre avec un petit voleur, Radicz, qui devient son ami. L'héroïne affronte la vie précaire des immigrés, le refus d'un mariage-vente forcé, la fuite encore et la rencontre d'un photographe qui en fait une cover-girl célèbre. Mais l'argent ne la tente pas : elle danse et en proie à l'ivresse de cette danse (qui évoque le flamenco), elle entend de nouveau l'appel du désert où elle s'en retourne et met au monde sa fille.
On comprend donc qu'il y a des corrélations entre les deux textes : des effets d'écho, de miroir, renvoient d'un récit à l'autre. Histoire d'une jeune fille immigrée d'un côté, histoire de Nomades d'un autre. Lalla est de la même origine qu'eux. Les deux récits ont des personnages importants et des marginaux.
Le grand principe d'unité, c'est le désert, Désert, qui fidèlement au roman, s'écrit sans article. C'est d'abord de l'espace géographique qu'il s'agit, du Sahara marocain. Nous y suivrions le déplacement réel des Nomades sur une carte avec des toponymes qui évoquent toutes les variétés géographiques du Maroc, oueds, pistes, vallées, palmeraies. Lalla, elle, y vit , on ne sait pas où, exactement. Le désert est merveilleusement montré avec les beautés de la hamada sans végétation, une faune rare de serpents et de scorpions à laquelle s'opposent les ergs couverts de dunes, puis les oasis cultivées qui attirent les mouches, les guêpes, les hommes, diverses tribus, divers types ethniques ; on sait tout sur les hiérarchies, les religions, la répartition des tâches. Ce désert reste bien entendu, une zone sèche, aride, balayée par le vent avec la terre nue, des torrents desséchés, des dédales de pierre sèche, la quête éperdue de l'eau, la pauvreté des herbes maigres, piquantes, quelques euphorbes ou acacias, la lumière excessive et de grandes amplitudes de températures.
Mais Désert est aussi comme un être abstrait, sacré : il est silence, immobilité, absence, immensité, liberté. Tout au long du roman, Le Clézio évoque la lumière, le silence, soit infini, soit dur, oppressant venu du sable, du ciel dégagé de nuages ou d'oiseaux, des collines, de la nuit, silence blanc ou dense. Il imprègne les hommes dont il durcit les lèvres et la langue, "l'eau bue par Nour installait au fond de son coeur le silence et la solitude des dunes et des grands plateaux de pierres". Dans ce silence, la communication entre les hommes même nombreux, est très réduite d'autant plus qu'ils souffrent et se taisent "comme s'ils n'avaient plus la force d'aimer ... pleins de lumière quand le soleil brûle au centre du ciel vide, et glacés la nuit aux étoiles figées". Ce désert, personnifié dès le début du roman, manifeste son rejet des hommes, les fait souffrir, les tue "à coups de lumière ou de vent mauvais, puis efface son crime en les engloutissant sous les vagues de sable."
Mais, paradoxalement, les initiés au désert ne se perdent pas, et le vent, ennemi s'il en est, symbolise la pureté, "il lavait tout, effaçait tout" comme la lumière liée au feu qui a le même pouvoir.
Ce Désert a un rôle mythique car il vit en dehors du temps linéaire et du progrès. Finalement il incarne comme un être sacré, fascination et terreur.
Mais Désert, c'est aussi la ville où l'on se perd, son organisation vide d'humanité, l'indifférence, l'inattention à la souffrance les uns des autres, un retour impossible pour les hommes à des valeurs d'amour et de compassion ; ils sont prisonniers de leur quartier, ils sont destinés à l'exploitation, à la faim, à la peur, à l'isolement dans cet Enfer moderne que découvrent tous les personnages marginaux, exclus qu'affectionne Le Clézio. La ville, c'est le vide, le manque d'amour, un espace de désolation et de mort pour les esclaves du paraître que sont devenus les citadins. Finalement, les Nomades retournent au désert après un passage désastreux dans le bruit et les fureurs de l'histoire et Lalla revient aux confins du désert pour donner la vie.
Désert est donc un roman qui dénonce, mais qu'on oublie l'histoire, qu'on la trouve touffue puisqu'elle est "double", que les noms arabes se mémorisent mal, on reste imprégné des motifs musicaux récurrents, la danse des Nomades, la chanson et la danse de Lalla qui contribuent au tissage des deux récits. La musique des mots qui se répètent, des leitmotivs introduisent la lenteur du rythme en phase avec l'étendue immense et monotone, la lumière persistante et le vent inlassable. Le Clézio, comme dans de nombreux autres de ses romans ne se presse jamais et ne nous presse jamais d'abandonner ce qui est beau. On sort de la lecture et de notre monde, envoûtés par la poésie.
GINA

samedi 7 mars 2009

Jean Paul Journot : Adieu Petit Nono





Je peux dire que Jean Paul Journot et moi nous nous connaissions "de vue". C'est vraiment le terme adéquat. Même si je n'ai pas grand loisir de me promener dans Nîmes, je le croisais à l'occasion, un peu partout. A croire que nous avions les mêmes circuits et nous supposions donc tacitement avoir des goûts en commun. A l'entour des arènes de la région principalement, puis dans notre ville, aux halles, au marché aux puces, à la brocante, sur les boulevards de l'écusson. A force de se croiser, on a échangé un sourire de connivence au début et puis on s'est salué normalement et un jour, aux puces, d'où je repartais avec cette photo ronde, il arriva en face de moi en pointant un doigt dans sa direction. Je la lui montrai : vous avez-vu ce que j'ai trouvé ? Un beau derechazo de Christian avec une dédicace d'Alain qui remercie un toubib d'avoir soigné son frère... Jean paul Journot la jaugea une seconde et puis je pus me rendre compte de l'aficion qui l'animait. A moi, qui ne retiens bien souvent d'une course qu'une vague impression, une émotion, un détail, il précisa de quelle blessure, de quelle course, de quel cartel, de quels toros, de quelles circonstances, de quelles lésions, de quel chirurgien il s'était agi. J'étais stupéfait, un vrai savoir encyclopédique ! Tout juste s'il ne m'indiqua pas la couleur des cheveux de l'infirmière.


Ces jours-ci, j'avais lu qu'il donnait un spectacle, "Petit Nono" que je comptais aller voir. Je regrette de n'en avoir pas eu le temps. Il n'en aura donné que trois représentations : un matin, le journal nous apprenait qu'il avait tiré sa révérence. Je constatais alors que cette nouvelle m'attristait comme s'il avait été un de mes copains parti trop vite, dont je ne croiserai plus la tête familière dans le paysage nimois. Aussi ai-je voulu vous en parler. On ne devrait jamais reporter au lendemain ce que l'on veut dire ou faire. C'est de ce laconique pessimisme que je ne voulais pas ternir ma phrase du message "C'est le Printemps" d'il y a peu ; quoi de plus triste que de mourir au printemps où tout renait ; aujourd'hui, je la termine :


Quand les crépuscules de la maestranza seront bleu marine et emporteront dans le même maelström les parfums des femmes et les volutes des havanes, chaque faena, chaque émotion, passe après passe, estocade après estocade, nous fera petit à petit admettre que bientôt la mort viendra nous prendre.


C'est ce que je voulais écrire.


Je joins l'article de Roland Massabuau paru dans Midi-Libre (ainsi que la photo) qui retrace son parcours :

Jeudi soir, il avait donné, au Télémac, devant une salle pleine et secouée de rires une nouvelle fois, la troisième représentation de son spectacle Petit Nono, one man show humoristique et truculent inspiré de la vie nîmoise et de ses habitants, et ses sketches, toujours liés à l'actualité, avaient encore confirmé toute l'imagination, la verve et les intarissables ressources de son imagination. Quelques heures plus tard, Jean-Paul Journot décédait, victime d'une crise cardiaque.Très attaché à sa ville et à ses racines, le comédien, aficionado dès son plus jeune âge et doté d'une infaillible mémoire relative aux innombrables corridas auxquelles il avait assisté, était un homme de culture et de spectacles.Brocanteur et collectionneur d'oeuvres d'art, féru de littérature, Jean-Paul Journot avait eu, dès son enfance, une fascination pour la scène. Plus tard, sur les plateaux de théâtre ou devant les caméras, il eut maintes occasions de vivre sa passion.Participant à une vingtaine de productions musicales, tournant dans des films réalisés par Claude Lelouch (La belle histoire) ou Jean-Paul Rappeneau ( Le hussard sur le toit) et des productions télévisées, le comédien nîmois avait également joué dans de nombreuses pièces et adaptations théâtrales, sous la direction d'Antoine Bourseiller notamment.Personnage nîmois, il avait, l'été dernier, au musée du vieux-Nîmes, proposé un spectacle intitulé Anecdotes nîmoises, avant-goût de ce Petit Nono qui vient de le voir, avec drôlerie, émotion et sensibilité, dire adieu à sa ville.

UNE NOUVELLE DE VIVIANE GATINEAU

En publiant la contribution de Viviane à l'énervante question "Pourquoi allez-vous voir les corridas ?" je me suis rappelé que je l'avais encouragée à participer avec moi, au concours de nouvelles de Mugron. Peut-être quarante huit heures après, je recevais ce texte, "Le Grand Roc". Je suis donc allé fouiller dans les fichiers oubliés de mon ordinateur et j'ai fini par le retrouver. Le voici donc, en exclusivité pour les lecteurs de "Des photos, des m... enfin du blog, quoi... (voilà ce que c'est que de choisir des titres à rallonge, on a toujours la flemme de les retranscrire)
Vous aussi vous "écrivez de toros" ? Si vous voulez nous envoyer vos textes, après "examen" de notre très distingué et sévérissime comité de lecture (Gina et moi...) nous les publierons. Comme quoi entre les "refusés de l'édition" et les "oubliés du tiroir", il peut y avoir une vie !
LE GRAND ROC de Viviane Gatineau

Une odeur de mousse écrasée sous les pas… Après la route et le chemin, les galoches énervées ne sonnaient plus, mais s’écrasaient dans l’enchevêtrement des feuilles… Hiver d’un pays rebelle et fort qui affolait les doigts, ficelait les bouches, pétrifiait les fronts.
Il marchait, têtu contre le vent, cet enfant maigre et pensif. Savait-il, comme
un puits au fond de soi, où le mènerait sa marche ? Loin, bien loin, l’école, ses bancs et son odeur de poêle, loin les paroles du maître et la craie qui crisse au tableau noir, loin le quotidien et l’arrondi du jour. Le bois sentait de plus en plus fort, les feuilles s’épaississaient, une hase détala, éclair de rousseur, un oiseau fendit le ciel, éperdu. Il y avait dans l’air, du profond et de l’obscur, un étonnement. Le garçon marchait, marchait sans savoir vraiment ni vers où ni comment.
Soudain, la chute visqueuse et douce, effrayante, interminable. Une bouche
de terre avait happé l’enfant. Plus d’odeur de feuilles ni de mousse et désormais nulle clarté. Emmuré ? Pas si sûr… Il trouva dans sa poche la boîte d’allumettes qu’il prenait toujours avec lui et tenta une clarté. De grands boyaux s’ouvraient autour de lui, des anfractuosités inquiétantes où l’ocre le disputait au noir. Mouvements karstiques herculéens d’un ventre gigantesque. L’air était respirable et la chute avait été amortie dans l’argile. Mais comment survivre, comment crier, comment sortir de ce lieu inconnu, insoupçonnable ?
En même temps que l’inquiétude commençait à se muer en angoisse, le garçon eût soudain l’intuition d’un destin, d’une confrontation stupéfiante et brutale.
La première allumette éteinte, il rampa un peu, s’assurant qu’il n’y avait pas de gouffre devant lui, tâta les parois pour se rassurer un peu. Il alluma d’autres allumettes. Alors ce fût la cavalcade…
Les cerfs, les taureaux, les chevaux passèrent sur sa tête en galop effréné.
Ses tympans bondissaient sous l’effet de leur course et des odeurs de suint alertaient ses narines. C’était la horde ancienne qui déboulait du roc, et, les yeux effarés, l’enfant s’émerveilla ! Un taureau gigantesque passant à sa portée, il se saisit des cornes, bondit et s’envola. L’air devenait siffleur, la clarté s’accroissait, la cavalcade folle accélérait son train. Plus de trou, plus de roc, mais le large d’une aube ! Un homme au front bizarre voulut s’interposer et il fût emporté, piétiné, écrasé sous l’énorme talonnade archaïque et guerrière.
Le garçon ne lâchait pas les cornes fortes et douces ; son corps plaqué aux muscles de la bête, il se laissait porter vers des lieux innomés. Etrange gémellité. Déjà, dans l’ombre de sa tête et dans son corps contraint par l’effort de la course, s’inscrivaient des signes précis et les fauves hiéroglyphes d’un duo parfaitement réglé.
Ils passèrent pourtant encore mille lieus, où l’espace était néant et le temps
suspendu. Emportés, déchaînés, eux tous, ces animaux, comme le garçon avant sa chute, sans savoir ni vers où ni comment. La migration avait pourtant commencé des milliers d’années auparavant et il avait fallu cette chute visqueuse pour que l’enfant trouvât cette énergie en marche. Le taureau était maître et poursuivait sa course sans sentir le fardeau agrippé à ses cornes. Son pelage était roux, ses yeux larges, ses sabots martelaient l’air qui devenait dur.
Une musique, au loin, se fraya un chemin, cambra un arc-en-ciel et incurva la
trajectoire de la course insensée. Vingt mille personnes en cercle criaient dans une houle forte. Une aire de sable ronde et le ciel pour couvercle. Des couleurs d’oriflammes, des claquements de mains. La musique devint plus forte, puis le silence vint, encore un peu traversé de rumeurs. Le grand taureau chut au centre de ce cercle, ébloui et hagard. Le garçon lâcha prise et roula au milieu des murmures et resta inerte. Mais son regard vivant eut le temps de capter l’approche d’un homme à l’habit rutilant. Il sentit dans le sable quelques odeurs de sang, et se dit qu’un ‘’farol’’ qui fleurissait tout prés devait être l’offrande digne de ce taureau.
Curieusement on ne le voyait plus, mais lui était témoin. Il entrait dans le jeu comme s’il était deux, partagé en cet homme et ce fauve superbe. C’est au ras de sa bouche que piétinaient les pas, au creux de son oreille que résonnait le cite ‘’ Toro, Toro, mira !’’, dans son poignet robuste que pivotait l’étoffe. Les muscles de son dos s’appuyaient sur la pique et ses sabots rageurs accéléraient sa course. Et la constellation écrivait son orbite qui, à chaque seconde, pouvait être brisure. Là-bas, dans le creux sombre, envers de cette arène, un garçon maigre et pensif avait perdu son souffle et, dans son agonie, le grand taureau roux avait réintégré son image aux parois de la grotte.

vendredi 6 mars 2009

Là-bas...

Sac de noeuds
Embarquement imminent

Nano-épicerie


Aileron de requin




mercredi 4 mars 2009

POURQUOI ALLEZ-VOUS VOIR LES CORRIDAS ?




LE SONGE

Viviane Gatineau





Il y eut d’abord quarante années ou presque sans taureaux , sans corridas , dans une étrangeté de lieu et de tradition totale.

Les images de la presse, je les trouvais insoutenables. En Périgord, les seuls taureaux que je voyais étaient au milieu des vaches laitières, reproducteurs, dangereux, ‘’tueurs d’hommes’’. Quand j’eus treize ans, je fus éblouie par les grands taureaux d’ocre, immobilisés sur les voûtes de Lascaux.
Les années passant, la Provence devint mon lieu d’ancrage et, un jour, des amis Nîmois, connaissant mes démesures et ma passion pour l’art, m’emmenèrent dans la grande arène. Je ne connaissais rien, je ne savais rien, et l’adhésion fut immédiate, comme une rencontre sourde et sonore, attendue et imprévisible avec ce qu’il y avait de plus profond en moi. Emilio Munoz, Espartaco et Manzanares étaient au cartel, c’était en 1984. Les taureaux ? Je ne sais plus, j’ignorais alors l’importance qu’avait l’élevage, sa spécificité ses qualités et ses défauts. Forfanterie et noblesse d’Emilio Munoz foulant le sable comme pour une parade amoureuse âpre et solaire, cercle magique dans tous les sens et tous mes sens. Le sang n’était plus le sang, la cruauté transcendée dans une catharsis, constamment évoquée dans mes études littéraires, à propos de le tragédie grecque, mais dont je n’ai compris charnellement le sens que ce jour là. Je suis une intellectuelle, mais je plonge mes racines dans l’humus de ma terre et l’odeur des bouses a accompagné mon enfance.

Alors j’ai voulu savoir, j’ai interrogé, lu, couru les tientas et les capeas à travers la Camargue hivernale, parlé avec ceux qui savaient. Le Tio Pepe m’a honorée de son affection et de son amitié les dernières années de sa vie à Arcachon, et j’ai pu vérifier profondément à travers lui, qu’il n’y avait pas d’antinomie fondamentale entre humanisme et ‘’Aficion a los toros ‘’, que ce n’était pas s’adonner à un rituel morbide que d’aller à la corrida. Petit à petit ma passion s’est consolidée, s’est étayée. Le cante jondo du Flamenco était en moi depuis longtemps, et l’Espagne mystique et flamboyante, baroque et barbare, nue et tranchante, et aussi noble et profonde, à la démesure déstabilisante des figures noires de Goya.

J’ai contaminé ma fille, mon fils, mon compagnon, par le songe énorme dans lequel j’étais entré. Je suis donc allé à la corrida en famille, puis seule, lorsque je l’ai été, trouvant dans cette situation même , une jouissance particulière à suivre mon propre fil, à m’immerger à l’avance dans une sorte de préparation imaginaire, à être à la fois au milieu des autres et séparée. Résonances avec les flux de mon sang et la part violente et maîtrisée de mon âme. Concomitance de la vulgarité et de l’aristocratie, odeur de boue et envol d’une cape, sueur et sang ; le vacher qui devient seigneur, et le seigneur brigand de bas étage, les alternatives du vrai et de l'esbroufe, de la lividité et de l’éclat - mauvais goût et art suprême, clinquant et couleur pure, crépuscules purpurins - opéra - grand oeuvre au noir !

Je suis allée à Séville pendant la Feria et Munoz a rejoint Triana "a hombros" ! Je suis allée à Sanlucar et sur les bords de la Marisma, j’ai vu les Miuras et les étranges huttes de branchages sur lesquelles se juchent les frontaux des taureaux qui se sont entretués, j’ai vu les nids d’hirondelles en forme de couronnes d’épines au-dessus des stalles des chevaux. Et le lieu mythique était chargé de toutes les images qu’on porte en soi et n’offrait en même temps que l’image paisible d’une finca andalouse.

La corrida, c’est pour moi le son cuivré de mes troubles intimes et de mes confusions, en même temps que le paraphe absolu de la maîtrise.




LE SPOT

Pour le surfeur comme pour le photographe, un spot est un endroit propice à l'exercice de son activité. Un endroit où il se plait à revenir parce qu'il sait ne pas l'avoir épuisé, parce qu'il ressent qu'il est changeant et qu'il aura du mal à s'en rassasier. L'intérêt reste vif parce que l'endroit délivre encore et toujours du plaisir, consolide des affinités. A force de m'y voir, Juan qui sert les meilleurs calamars à la plancha du monde, croit que j'y possède un appartement... Hélas, non. Mais Cadaques est devenu une sorte de chez moi découvert à l'étranger, où j'aurais presque l'impression d'avoir, enfant, dévalé en courant ses ruelles en pente vers la mer, tremblé du cahot des pavés sur ma trottinette et embrassé une fille pour la première fois au creux d'une crique isolée que l'indigo de la mer rendait paradisiaque. Paradisiaque, comme la sensation que vous auriez à parcourir sa peau si fine et ses courbes si ... délicatement courbes, pour y étaler à sa demande plus ou moins innocente, un écran total qui pourtant n'arrêterait pas vos pulsions incontrôlables. Et cette émotion si forte, serait si profondément ancrée dans votre cerveau, que rien n'effacerait son caractère indélébile ; si bien qu'à l'instar d'un lieu géographique envié , sauf qu'il est partout, le désir est un sacré spot où reviennent inlassablement s'abreuver les instantanés de vos émotions. Comme le révélateur de la photographie de vos amours ?

Après Jésus, Dali...


Double Penchant



Etendage baroque





Sage, pas bouger



La Lidia toujours, invite au voyage