dimanche 29 mars 2009

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Au diable vauvert

Parution 17 avril 2009
Collectif
Arequipa, Pérou, le 12 novembre 1934
Quatrième recueil du Prix Hemingway, il rassemble les meilleures nouvelles du Prix 2008.

Nouvelles 280 pages – 18 € ISBN 978-2-84626-186-9 VAU 1812 Diffusion CDE-SODIS

Sommaire

Zocato, lauréat du Prix Hemingway 2008, Arequipa, Pérou, le 12 novembre 1934
Dan O’BRIEN, La grâce des taureaux
Antoine MARTIN, Topographie de l’enfer
Séverine GASPARI, Faire revenir la viande…
Gérald GRUHN, Torero, pointure 36
Nadège VIDAL, Sparring partners
Ricardo VASQUEZ-PRADA, Le train des figuras
Marc DELON, Les Haies de Cactus
François GARCIA, Mon oncle, le dimanche
Michel JELTSCH, Vegas arenas
Aubert DE MOLAY, Torero ! Torero ! Torero !
Jean-Paul DIDIERLAURENT, Canicule
François CAPELIER, Ernest des Cévennes
Nicolas ANCION, Fin de course
Georges FLIPO, La maison des ombres
Louis GIVELET, Corrida transgénique
Céline ROBINET, La première sera la dernière ?

Un serial killer, un handicapé braqueur de feria, une veuve de matador vengeresse mais fine cuisinière, un cow-boy revêche égaré au pays des gardians, des mercenaires du virtuel face à l’épreuve des cornes… Une grande cuvée en 2008 : pas moins de dix-sept nouvelles inédites situées dans l’univers de la tauromachie, signées par des auteurs de toutes nationalités, dont la variété de ton, de style et de sujets séduira tous les lecteurs. Recueil le plus divers et le plus surprenant à ce jour, ouvert par un texte lauréat éblouissant de maîtrise et de concision, il illustre incontestablement la richesse symbolique, imaginaire, artistique et humaine de la culture taurine.

Le lauréat 2008Zocato, apodo de Vincent Bourg, a été torero dans les années 70 avant de devenir le journaliste taurin incontournable qui fait les beaux jours de la tauromachie sur Canal+ ainsi que sur les antennes de France3 Aquitaine et la plume flamboyante des chroniques de Sud-Ouest. Il a publié en 1997 aux éditions de Faucompret un recueil, Les Contes de Zocato.
Il participait pour la première fois au Prix Hemingway.

Le Prix Hemingway

Créé en 2004 par l’association Les Avocats du Diable Vauvert, Simon Casas Production et les éditions Au diable vauvert, le Prix Hemingway récompense chaque année de 4 000 € et d’un abonnement à la feria de Nîmes offerts par Simon Casas Production, la nouvelle inédite d’un écrivain français ou étranger en français, anglais ou espagnol.sur le thème de la tauromachie, son univers ou sa culture.
Cette année, le jury est composé de : Laure Adler, présidente, entourée de Michel Cardoze, Jacques Durand, Marianne Lamour, Jacques Maigne, Marion Mazauric, Jean Nouvel, Eddie Pons, Simon Casas, parrain fondateur du prix, et Zocato, lauréat 2008.

Le Prix Hemingway sera remis au prochain lauréat lors de la feria de Pentecôte de Nîmes, le vendredi 29 mai 2009 à 21h30 sur la piste des arènes, après la corrida.

CATALOGNE

Coeur froid
Les Yeux du Stade


Celui qui est mort vous salue



Jeunes pousses




Cremat






samedi 28 mars 2009

La Pensée du Jour

Aucune passion ne supporte d'être née dans le mystère. La chute ne peut être que brutale. L'être se tourne alors vers la poésie, refuge et substance de toutes les incompréhensions du monde. La poésie est cette intelligence humble du monde faisant partie du mystère. Elle devient cet état de précision aussi fiable que la balance de l'invisible, une sorte de mathématique de l'extrême sensibilité qui vise juste même quand elle est pleine de larmes. Pas de compromis. La poésie est de ce fait impossible, je veux dire, intenable. Nous ne faisons que nous approcher - en silence - de son profond et irradiant mystère. La poésie est une physique de l'émotion parce que les mots - même chargés de douleur - doivent être à leur place avec la justesse de l'inexplicable.

Tahar ben Jelloun

http://www.taharbenjelloun.org/

jeudi 26 mars 2009

CARNET DE RUEDOS



LARMES DE SABLES


Il pleuvait ce jour-là sur le ruedo Cérétan.
Sans tomber dans les pièges de l’écriture tauromachique que sont l’envolée lyrique ou le discours apologétique, je crois que l’on peut écrire et souffrir de lire que toréer compte sans doute parmi les réalisations les plus difficiles. Vous n’êtes pas d’accord ? Peut-être n’avez-vous pas essayé. Sinon, cela se comprend quand on regarde les prétendus détenteurs de la plus grande maîtrise. Dans le toreo, il y a un truc spécial. Quelque chose qui ne s’explique pas et rend le toreo possible ou pas.
Heureusement, tout ne s’explique pas. La tauromachie résiste bien aux traités logiques et aux réponses péremptoires. Des tombereaux de toreros se sont interrogés sur leur échec. Pourquoi cela ne passait plus, pourquoi la solution pourtant identifiée ne s’appliquait pas, comment allait-on de la facilité à l’impossibilité, sans reconnaître ce qui avait changé. De ces deux pieds, le pourquoi et le comment, vacillants du déséquilibre du doute, ils se contentaient alors de traverser les publics, nus et décriés, d’une marche automatique, sans fierté ni gloire, feignant d'ignorer les sifflets brûlants, esquivant les coussins rageurs, seulement mus par le réflexe archaïque d'une déambulation de traversée de désert particulièrement solitaire et cruelle, avec ces foules pour témoin.
Il pleuvait ce jour-là sur le ruedo Cérétan et au milieu de la sciure épandue pour absorber les flaques, José Luis Bote sortait du désert. Il faut admettre que les toros lui infligèrent plus de dunes ingrates à gravir que d’oasis où s’épanouir…
Il est ce qu’il convient d’appeler un torero durement châtié. Fémorale sectionnée et saphène dilacérée lors de sa cornada de San Martin de Valdeiglesias, foie et pancréas contusionnés avec dégât du duodénum pour celle de Benidorm, dizième et onzième vertèbres dorsales luxées et fracturées avec dégât de la dure-mère et contusion médullaire pour celle de Madrid ce qui depuis affecte la mobilité de ses jambes. Excusez du peu, excusez la précision, voilà pour les principales.
Mais ce jour-là, enfin, ça fonctionnait à nouveau. Malgré les frayeurs antérieures, le corps meurtri et la douloureuse boîterie, tous ces stigmates d’une périlleuse vie de torero du monton, ''El rey del temple'' comme on l’appelait dans sa province au temps de sa splendeur, toréait a gusto. Planté devant son toro, sous une fine et insistante pluie, il s’y accordait sereinement et prenait enfin du plaisir. Il en prenait, et plus important encore, il entendait ce murmure émaner de gradins stoïques sous l’averse, qui lui indiquait qu’il en donnait.
Comment les spectateurs n’ayant pas connu les affres de son parcours se seraient-ils doutés de l’émotion vécue de cette sortie du désert ? Mais moi, bien à l’affût au travers du puissant et impudique téléobjectif, je vis très distinctement que la délivrance était belle. Il vivait enfin les mirages qui lui étaient si souvent apparus. Même la sciure se souvient d'avoir absorbé les grosses larmes chaudes d’une grande carcasse d’homme qui toréait secoué de sanglots sous la pluie. José Luis Bote ruisselant de l’eau bienfaisante de l’oasis de la réussite, touchait au but, se régalait soudain de dattes gorgées de soleil, frémissait d’aise à l’ombre des palmiers qui s’inclinaient pour le saluer dans la brise fraîche, recevait la caresse de femmes hospitalières aux yeux de velours, José Luis Bote parvenait à nouveau à toréer et, l’auriez vous cru, il en pleurait.

mercredi 25 mars 2009

HISPANIQUE ESPAGNE

Du 18 Mars au 24 Mai se tient au Pavillon Populaire de Montpellier, que peina que Nimes n'ai pas su organiser ça, une exposition que je suis impatient d'aller voir.
Quinze photographes espagnols dont quelques pointures indiscutables comme Alberto Garcia Alix ou Isabel Munoz ou le grand Ortiz-Echagüe nous donnent leur vision de leur pays sur des thèmes aussi intéressants et variés que l'esthétique flamenca, les nains toreadors, l'antique Espagne, les arènes populaires, dix regards sur la transition, l'Espagne magique etc...

lundi 23 mars 2009

"ROOTS" de Lucien CLERGUE



ROOTS
The Gipsy Kings and their journey.
Je remarque depuis quelque temps que les derniers livres de photographies que j'ai achetés sont tous en noir et blanc. Le numérique nous l'a enlevé et lorsqu'il s'y essaye, il reste loin de s'approcher des rendus obtenus en argentique. Il me manque, le noir et blanc, et les tirages barytés et le contact du papier, de sa "main", de sa profondeur... aussi vais-je m'y remettre. Quand j'ai aperçu cette couverture aux noirs profonds et aux blancs purs, lorsque j'ai avisé le thème, lorsque j'ai vu qui en était l'auteur, je l'ai vite emporté.
Au sujet de l'auteur tout d'abord. Il semble écrit que l'on n'est pas prophète en son pays comme l'indique le proverbe. Qu'en ai-je entendu de tièdes propos sur son compte, dans la région. Eh bien, après avoir vu ce livre, je pense qu'on aurait bien aimé le mettre au compteur d'une "oeuvre" personnelle, on aurait bien aimé pouvoir réussir comme Lucien Clergue ; des photos tièdes, on n'en a pas trouvé et l'âme gitane de ces années cinquante est à chaque page remarquablement ressuscitée ! Si l'on rajoute des considérations techniques vaguement déplacées - car l'on peut être artiste avec un "Holga" (appareil photo en plastique), un sténopé ou un portable même-, par exemple le fait que des optiques d'il y a soixante ans, Zeiss certes, (il travaillait à l'époque avec un Rolleiflex) permettent un meilleur résultat que des Reflex d'aujourd'hui à quatre mille euros que l'on aura toute la peine du monde à revendre six cents dans deux ans, il y a de quoi être écoeuré/stimulé -rayez la mention qui vous laisse froid- et courez acquérir ce livre pour sa chaleur, humaine et tonale.

SANS FILTRE



J'ai entendu couiner les paumelles de la porte d'entrée plusieurs fois en des allers retours rapides. Je ne les lubrifie pas : leur musique me renseigne sur les allées et venues du cabinet. Si ça couine doucement et dans toute l'amplitude de la porte, une amplitude qui m'est indiquée par la succession reconnue des notes de cette plainte, c'est une personne âgée ; elles entrent lentement, précautionneuses, scrutant le seuil pour vérifier qu'il n'y a rien à enjamber afin de ne pas suivre mes conseils - montez les genoux, soulevez les pieds, attaquez le sol par le talon - qui amélioreraient leur déambulation et elles continuent au contraire à patiner sur le sol en ce glissé perpétuel qui les rassure tant, puisqu'il les visse au vécu sécurisant du plancher des vaches. Leur chute - et donc parfois leur mort -, vient de leur panique à refuser d'être aérien, de leur volonté d'enfouir les pas dans cette terre qui les recouvrira bientôt pour de bon, à force de freiner, car leur centre de gravité passera en avant de leur point d'équilibre et elles se fracasseront lamentablement sur le sol. Eh oui, vieux, il faudra marcher en torero, prendre le risque du décollement de la semelle pour tenter de maîtriser la cornada de la chute.
Mais là, il s'agit de nombreux allers retours rapides et heurtés comme si chacun voulait empêcher le suivant d'entrer, des jeunes donc, et tout de suite un brouhaha emplit la salle d'attente aussitôt transformée en volière. Des voix de femmes qui parlent fort et chuchotent, pouffent de rire, s'interrompent, déplacent les chaises, tapent des talons, feuillettent les revues, commentent les photos, font sonner de leur exhubérance des bracelets et des colliers et chuinter des étoffes, habitent tout l'espace du cabinet soudain transfiguré. Du fond de la dernière cabine où je termine un massage, j'enregistre toutes ces informations de façon réflexe, si bien qu'avant de découvrir qui peuple la salle d'attente, j'ai déjà mon idée. En l'occurence, je sais déjà qu'il s'agit de femmes, qu'elles sont nombreuses, au moins trois ou quatre, pas discrètes, mal élevées. En me lavant les mains, je penche pour la version suivante : des adolescentes seront venues accompagner une copine redevable de mes services...
Pronostic déjoué : elles sont quatre, entre vingt et trente-cinq ans. Gitanes. De la pointe de leurs talons à l'extrémité de leur chignon, gitanes jusqu'au bout des ongles. Des foulards, des tatouages, de grosses épingles de toutes sortes plantées dans les cheveux. Assez belles, féminines, sexy au premier regard, vulgaires même -mauvais genre- aurait dit ma grand-mère, dans leur tenues aux couleurs bariolées et léopards, sauf qu'elles ne font pas vulgaires ou sexy parce qu'elles les portent avec candeur et sans apprêt, comme le prolongement naturel de leur peau. Dès que je suis apparu, elles se sont tues. Leur peau est brune et leur regard noir, elles sentent plutôt fort, leurs membres ne sont pas très nets, un peu comme si elles avaient dû pousser leur voiture après une panne. Elles me dévisagent, je les interroge d'un menton inquisiteur pointant hors du col officier de ma petite blouse blanche bien repassée. Deux mondes s'observent.
- Kiné ... ? finit par risquer celle qui tient une ordonnance à la main
- Patiente ...? ironisè-je... Bonjour... Oui... c'est pourquoi ?
La plus jeune pouffe de rire en se cachant avec les mains tandis que sa voisine d'en face lui colle un coup d'escarpin dans le tibia.
- Monsieur, j'ai mal au dos, monsieur... donne-lui le papier du docteur...
dit enfin la plus réservée des quatre, celle que j'avais instantanément choisie comme m'inspirant le plus de sympathie. Un détail, c'est aussi la plus belle. Pourtant il lui manque des dents, devant et en bas ! Mais quelle race dans le visage, quelle fierté avec ses joues creusées, ses pommettes hautes, ce regard qu'il est presque insupportable de soutenir. La seule qui n'est pas maquillée. Ses yeux sont fatigués, noirs, humides, qui me scrutent intensément peut-être pour savoir si je mérite sa confiance. Elle a relevé ses cheveux, ses clavicules saillent, plus pâles que ses épaules brunes et creusent des fossettes. Elle est très mince, ses articulations sont fines, elle ne sait trop comment se tenir pour ne pas avoir mal. Je réalise qu'elle est au bord des larmes. Elle souffre. C'est je crois, ce qui rend son visage si beau tant qu'elle ferme sa bouche édentée. Elle aurait presque une dimension religieuse, on dirait une pénitente en pèlerinage, une vierge noire, quelque chose comme ça. Elle est toute tordue sur sa chaise mais rien ne semble lui ôter sa noblesse. Je l'imagine, payo que je suis, dans tous les clichés : marchant dans la poussière du Rocio, dansant dans les flammes, entrant dans la mer en retroussant ses jupes.
-Oui, venez, entrez mademoiselle, suivez-moi dans mon bureau.
Les quatre se lèvent comme une seule et investissent mon petit bureau, deux assises, deux debout, toutes scrutant les murs couverts de photos (nus et tauromachie) qui semblent les fasciner. J'interroge la patiente pour avoir ses renseignements, une me coupe et demande à propos de la photo qui représente José Tomas toréant et sur laquelle mon nom figure :
-Tu torées monsieur ?
-Noooon... c'était l'affiche d'une expo, moi je suis le photographe, pas le torero !
-Tu n'es pas courageux toi, monsieur ?
-Voilà ! C'est ça !
Elles éclatent de rire. Sauf elle. je lui dis que, si elle est disponible, je peux la prendre tout de suite, une patiente venant justement de se désister. Qu'elle en profite, si elle a mal. Elle acquiesce. Je la guide jusqu'à la cabine du fond, la moins éclairée, celle où j'emmène les pudiques et les timides, jusqu'à ce que je réalise, salle d'attente dépassée, que les trois autres sont toujours sur nos talons. Je fais une soudaine volte face qui fait piler la colonne suiveuse et j'indique sans équivoque qu'elle doivent nous attendre, le doigt pointé dans la direction opposée. Là, c'est ma patiente qui sourit.
La serviette repliée en trois sous le nombril pour délordoser la portion lombaire, le drap de papier étiré, le coussin demi-rond pour les chevilles, installez-vous, à plat ventre et en petite culotte, je sors en tirant le rideau pour qu'elle s'installe, repassant devant les accompagnatrices dont ma mimique se moque au passage, à lire tant d'incompréhension dans leurs yeux. Je laisse toujours s'installer les gens seuls, cela m'occasionne d'incessants allers retours inutiles mais je pense qu'ils préfèrent qu'on ne surprenne pas leur nudité, surtout pour la première séance alors qu'on ne se connait pas encore.
Je retourne dans la salle d'attente, repassant en revue les soeurs, cousines ou copines qui ne se font pas attraper une deuxième fois et jouent les blasées le nez dans les revues. Comme une personne sur deux, ma patiente s'est installée à l'envers, la tête sur le coussin des chevilles. Je lui indique la bonne position : toujours à plat ventre, mais dans l'autre sens, oui la tête légèrement en bas et les pieds sur le coussin. Je ne ressors pas, je lui indique comment pivoter et descendre pour ne pas avoir mal, puis remonter. Mais elle me fixe les yeux dans les yeux et agit à sa façon, une façon plus douloureuse pour son lumbago mais durant laquelle elle se dévoile moins. Je sais le moment délicat et la piètre opinion qu'elle aurait de moi si je laissais glisser mon regard et je ne quitte pas ses grands yeux noirs, ses yeux par lesquels elle va me tenir durant toute la séance.
J'allume la grosse lampe et cinq cents watts infra-rouges colorent sa peau d'une incandescence de plus. Je descends l'élastique de la petite culotte, les fessiers se contractent. Elle n'est pas détendue. Je retrouve à la palpation l'étage douloureux et commence à lui passer les ultra-sons. Je lui montre le coussin de visage encastré dans la table, l'ôte et lui indique que pour ne pas se tordre le cou elle peut se mettre ainsi, la face dans la découpe. Elle préfère se tordre le cou et me regarder, capter mon regard de son oeil aux abois pour vérifier qu'il ne vagabonde pas. Je sens bien que pour elle, je suis un homme avant d'être un Kiné. Au bout d'un moment, je lui demande si l'infra-rouge n'est pas trop chaud, puis si les ultra-sons ne l'irritent pas trop. Non, merci. Un grand fessier hésite à se relâcher, redescend, s'aplatit puis s'arrondit à nouveau indiquant sa contraction... et recommence. Je lui parle, lui demande comment c'est arrivé, donne une alternative au mouvement incriminé, vous avez quel âge -vingt-quatre ans- je lui en donnais dix de plus, vous n'avez pas d'enfants - si, quatre, pourquoi ?- non, comme ça, pour parler... ça doit vous donner beaucoup de travail ! Oui, surtout seule. Quelques minutes silencieuses suivent où seul le tic-tac de la minuterie de la lampe occupe le silence. De temps en temps je vais croiser son regard, étonné qu'il ne me quitte jamais. Puis, j'éteins les ultra-sons, détourne le réflecteur de la lampe, mets de l'huile de massage à l'Arnica dans la creux de ma paume et débute le massage. Elle lâche un soupir puis se reprend instantanément, l'oeil plus en alerte que jamais. Je remonte jusqu'à ses épaules, les place en les rabaissant, fais lâcher à ses mains les montants de la table puis je pétris ses trapèzes supérieurs, consciencieusement, jusqu'à ce que je les sente ramollir, j'empaume une à une ses petites omoplates de mes grosses pattes chaudes et les fais tourner doucement jusqu'à ce que la tension des fixateurs cède, sa respiration est plus ample et ses fesses se sont relachées, elle est détendue, elle m'a accordé sa confiance, je peux revenir sur les lombaires. Son oeil est différent mais je ne comprends pas vraiment ce qu'il exprime. J'ai bien une hypothèse, un peu comme si pour la première fois, on parlait doucement à quelqu'un qui se serait toujours fait engueuler. N'importe quel professionnel du massage aurait bien sûr suscité le même effet. Et puis il y a des jours où je masse mieux, où j'ai plus envie, où je suis moins fatigué, avec des grains de peau qui me plaisent plus. Ses contractures sont réduites, son dos délassé, son oeil étonné. Quelqu'un l'avait-il déjà touchée avec bienveillance et respect ? Normalement, quoi. Elle a cligné une fois de cet oeil gauche, une seule fois, et sa lumière n'était plus la même. Elle part. A jeudi alors... à jeudi ! Elles sont parties. Le silence est devenu assourdissant. La salle d'attente sentait la fleur d'oranger, il y avait des écorces de "Pipas" qui jonchaient le sol, des revues aux pages déchirées, des papiers de bonbons, des miettes de brioche. Gitanes. Je suis retourné dans la cabine pour jeter le drap de papier. A l'emplacement de sa tête, il était mouillé. Dolores, "celle qui souffre", avait pleuré.
Je ne l'ai jamais revue. Sa soeur, oui. Sa soeur est revenue deux jours après :
- Monsieur... tu veux pas la marier ma soeur... monsieur ?
J'ai souri. Mais cela n'a pas suffit. Elle insistait. J'ai dû répondre. Non.
Je n'ai jamais compris pourquoi répondre ''non'' m'était apparu contrariant, ni comment il était possible que j'ai pu trouver belle, une fille à qui il manquait des dents.
la photo est de Lucien Clergue et est issue du livre "Roots'' que je présenterai bientôt.