mardi 29 juillet 2014

Hubert Yonnet de la Belugo

 
Ce matin, avant de commencer à travailler, je voudrais vous dire ceci :
On était une dizaine. Une petite dizaine reçue à notre demande par Hubert Yonnet pour tenter d'en apprendre un peu plus sur les toros. On pensait repartir comme on était venus, juste un peu moins naïfs sur les toros, ces bêtes sur lesquelles il se dit tant de choses et que finalement très peu connaissent.
 
Hubert Yonnet était de ceux-là. Conocedor forcément. On pensait que la visite serait plutôt anodine. Trois heures après nous étions ressortis bouleversés... et navrés qu'aucun d'entre nous n'ait pensé à filmer cet après-midi où il nous reçut comme des amis, dans l'intimité de son mas, en toute simplicité. Quel formidable témoignage cela aurait été. J'ai quand même de cette entrevue conservé un enregistrement audio issu d'un mauvais magnétophone, mais je suis trop nul pour savoir vous le diffuser : au secours Lilian, si tu as du temps...
 
Je me souviens de son principal regret de ganadero : avoir éradiqué les ''croisés'' espagnols-camarguais, à une époque où on voulait faire de l'espagnol pur pour être crédible en corrida. Certes nous avait-il dit, de temps en temps sortait un "baou" qui sautait la barricade, non par mansedumbre mais par ses origines camarguaises mais souvent ils étaient intéressants et durs de pattes. On l'avait bombardé de questions auxquelles il avait répondu avec patience et passion. Moi, je lui avais demandé quelle impression ça faisait de voir les ''invendus'' partir pour la boucherie. Il m'avait pointé du doigt et avait dit :
<< ça, c'est le pire ! Elever des toros de combat pour les abattre pour la viande, sans qu'ils aient révélé leur mystère, c'est le pire. Savoir ce qu'ils auraient donné... peut-être y avait-il l'exception parmi eux...! >>
 
Aujourd'hui le mas de la Belugo - fameux élevage de moustiques aussi ! - est orphelin, et à l'heure où il faut saluer la gentillesse et la passion de ce vieux monsieur disparu hier à 87 ans, je garde cette après-midi parmi les meilleurs souvenirs de ma vie d'aficionado et la certitude que le centre de la chose, est là, glissant dans le pré, de la fierté entre les cornes.

http://www.manade-yonnet.fr/

vendredi 25 juillet 2014

Soins à Domicile V



« Chouïa »





Un quartier du genre banlieue, voyez ? Cosmopolite, peuplé de graines de couscous, de bamboulas, de fromages blancs et de sires concis. Une adresse où vous ne souhaiteriez pas habiter. Je ne juge pas, je constate : l’entrée de l’immeuble est taguée, bombée, maculée de toutes les façons que vous ne pouvez imaginez si pour vous la banlieue est un bronx où votre mocassin Tod’s n’a jamais compromis sa semelle. Quelques aphorismes lapidaires ornent des façades délavées, tels que « ici s’arrête la loi » ou « Fatima la pute » ou « Nike la police » . Oui, ici, c’est la célèbre marque de chaussures de sport qui outrage la police, because les études se font sur les trottoirs ou dans les caves. Chimie est la matière la plus travaillée et surtout en TD : on y fume et snife différentes substances, j’hallucine ou je gêne ? Je souris en pensant qu'il suffirait de ''bomber'' un ''L'' à la place du ''N'' de Nike pour « provoquer grave »...



Des groupes d’enfants jouent sur les marches de chaque entrée d’immeuble. C’est le mois d’Août, leurs vacances se passeront là, sur le trottoir. L’aînée, dix ans, surveille le petit frère de huit ans, qui surveille le suivant, six ans, et ainsi de suite. Enfin presque, car il y en a un, le plus petit, peut-être deux ans, qui farfouille dans le ventre d’un réverbère dont un cache a été enlevé. Je m’approche et retire sa main des fils électriques avec lesquels il jouait. J’explique le danger réel à la grande soeur, lui conseillant d’alerter tout de suite sa mère afin de prévenir le service compétent pouvant y parer d’urgence. Sa mine aussi inexpressive que si je lui avais parlé en dialecte Songye, laisse à penser qu’elle se préoccupe plus du ''de quoi j’me mêle'' que de la probabilité annoncée de la mort de son petit frère.



Les vitres des parties communes sont brisées, les boites aux lettres défoncées, excréments de chiens et ordures diverses jonchent le sol du hall. Les prospectus publicitaires sont parterre, toujours attendus en vain par la gueule béante d’une poubelle pourtant avide, consciencieusement ignorée des usagers. Faut-il penser de ceux-ci qu’il préfèrent enjamber des ordures plutôt que d’entretenir la salubrité de leur lieu de vie ? Je n’ai pas la réponse... mais on pourrait presque se demander si à un certain niveau d'inculture, crasse et laideur ne rassureraient pas plus... quitte à choquer les bonnes âmes.



L’escalier est gluant et puant. Sur le trottoir d’en face stationnent des bagnoles. Certaines n’ont plus de pare-chocs, d’autres, plus de vitres ou plus de roues, la plupart cabossées et avec des pneus crevés. De temps en temps, parallèle aux façades, la chute d’un sac poubelle qui s’éventre au contact du sol, nourrit chiens, chats, pigeons, rats. Pas con cette façon de prévenir les disputes au sein des familles concernant la corvée de descente des poubelles par défenestration spontanée... Un gros rat crevé finit de pourrir dans le caniveau.



Quatrième étage sans ascenseur, année de canicule, quarante degrés à l’ombre, j’attaque la montée. Vraiment, ça pue. Chaque palier est une mini-décharge d’objets hétéroclites : de la ferraille, des godasses, des jouets d’enfants qui encombrent sans vergogne les communs, simplement parce que l’on ne s’en sert plus. Un cagibi de pallier. De presque chaque appartement, la musique joue à un tel volume que, dans un monde plus urbain, l’on pourrait être persuadé que chacun se croit sans voisins. A moins que, ne sachant trop que l’on en a, il faille couvrir sa nuisance pour entendre la sienne. Tunning à tous les étages. L’escalier est toujours gluant, le décibel prégnant. J’ai vu l’autre jour l'homme d'entretien à l’oeuvre : il y dépose une mélasse parfumée dont l’écœurante odeur matinale évoque le Malabar qui aurait tourné trop longtemps dans une bouche fétide. Chacun de mes pas décolle de cette mélasse mes chaussures dans un ‘’snaaash‘’ d’adhérence molle.



Surprise, au troisième on fait des efforts : une tablette supporte un bouquet de fleurs séchées devant lequel trône un désodoriseur Airwick censé rendre les effluves printaniers perdus. Les murs sont décorés par des couvercles de boites de chocolat reçues au Noël dernier. Pas forcément par mauvais goût, mais parce que les reproductions des couvercles de boites de chocolat, font des tableaux gratuits que l’on ne volera pas. Pas encore. Sûrement l’œuvre d’un dinosaure, une mamie ringarde, qui s’accroche désespérément à des valeurs qui n’ont plus cours dans ce monde : la propreté, le respect... Quoique...respecte-t-on l’Art et le regard neuf des enfants, voire le crépi des murs, quand on leur scotche des couvercles de boîtes de chocolat sur lesquels est vantée la magnificence du dribble de chatons avec des pelotes de laine ?



Quatrième étage. J’attends sur la palier que ma respiration se calme. Je suis déjà envieux de la bouffée d’air chaud mais moins vicié que j’inspirerais en sortant de cet immeuble, une fois la séance terminée. J’attends, fixant le globe blanc sale qui peine à éclairer le couloir. Des insectes l’ont fixé plus intensément que moi et ont fini par s’y décalquer. Je m’efforce de visualiser le trajet de cette goutte de sueur qui dégouline dans mon dos. Un triangle de métal chromé dépasse du plan de la porte ; je dois le faire tourner à l’aide du pouce et de l’index afin de produire la note en sonnette de vélo qui va m’annoncer. J’en joue. Aussitôt, l’oeil du judas s’opacifie puis la porte s’ouvre.





C’est toujours elle qui m’ouvre. C’est une mamie arabe comme il y en a beaucoup, douce, gentille et trop grosse. L’appartement est plongé dans la pénombre qu’elle s’applique à maintenir pour lutter contre l’envahissement calorifique. Mes yeux doivent attendre avant d’arriver à distinguer les détails. Elle est vêtue d’un foulard sur la tête qui n’est pas un voile prescrit par Mahomet mais une pudeur cachant sa calvitie et d’une chemise de nuit légère, la couvrant jusqu’aux chevilles. Elle roule vers le haut, du mieux qu’elle le peut, la manche droite qu’elle a fendue d’un coup de ciseaux pour pouvoir y passer son bras. Son énorme bras, d’un volume comme beaucoup n’ont pas leur cuisse. Un bras que l’agressivité de son cancer a fait tripler de volume. Mais je n’en sais pas plus que ce que le médecin de l’hôpital a prescrit :



« DLM du MSD, à domicile - 30 séances -»



Comprendre, drainage lymphatique manuel du membre supérieur droit à domicile



Je n’en avais jamais vu de si impressionnant. De sa racine jusqu’aux doigts, il est boursouflé, rouge, des crevasses strient l’avant-bras, coude et poignet n’ont plus que très peu d’amplitude, la peau ne peut donner plus d’élasticité pour contenir l’ensemble.



Je commence par le dos. Se calmer, rester professionnel, ne pas se laisser troubler par la gravité de ce qui la touche, par l’ampleur du travail qui m’attend, par la responsabilité que j’ai dans l’efficacité de mes manœuvres en terme de confort à lui apporter. Elle est assise, je suis debout derrière elle, la surplombant. Ma main attaque par le bord radial et roule jusqu’au bord cubital, répète cinq fois, puis glisse au secteur suivant et recommence en cette manœuvre d’appel. Du rachis vers l’épaule. Peut-être aurais-je du d’abord pomper les ganglions sus-claviculaires ? Je ne sais plus. Dans le doute, je le fais. Puis après l’appel, la chasse : c’est le bord cubital qui attaque maintenant déroulant la paume dans l’autre sens. La chemise de nuit est tâchée d’auréoles beiges et rouges. La petite odeur qui s’en échappe, aigrelette, est tenace et m’incommode. La lymphe suinte d’une plaie qu’elle ne peut voir, presque sous et en arrière de l'aisselle. La peau est recouverte de petites vésicules qui parfois éclatent et suintent. Je n’ai jamais vu ça. A croire qu’un cancer de la peau se surajoute à l’autre.



C’est pas bon… je ne me sens pas être efficace. Je ne suis pas dans le rythme. Je vais trop vite et j’appuie trop. C’est tout le contraire, il faudrait aller lentement et être doux, ce serait bien mieux. Un, deux trois, quatre, égrenait la voix du professeur qui nous l’enseignait, quatre secondes d’un bord à l’autre, pas moins. Pour le toucher, c’était « ailes de papillons » pas plus. Ce n’est pas un rythme qui m’est naturel, ce qui est lent m’énerve. A l’intérieur je bous, il faut que je calme ma tête pour calmer mes mains. On ne se parle pas, elle ne se plaint jamais, j’essaye de rester impassible quand je regarde son bras, pour qu’elle ne puisse se rendre compte qu’il m’horrifie. Je crois que parfois elle me teste du regard, je le croise alors crânement, lui souris comme si tout allait bien.


Mais cette odeur ! Pourrais-je éviter de grimacer, tellement elle m’incommode ? Je m’assois maintenant en face d’elle, ne lui faisant tenir son bras sur le plateau de la table du séjour, que par l’appui de sa main. Et j’attaque par le haut, en appel, un, deux, trois, quatre... ailes de papillons... Un, deux, trois, quatre. Il fait chaud, très chaud. Une canicule, mais lourde, étouffante, qui vous empêche de parler, dont les gestes tiennent compte, s’économisant pour que l’énergie des mouvement n’ajoute pas à la chaleur ambiante. Mes mains s’évertuent à être ces ailes de papillons requises pour se poser délicatement sur ce bras gros comme une cuisse qui suinte sa lymphe. Ce bras qui me dégoûte et que je dois prendre à pleine mains. Voilà, je crois que le problème est là, je n’y arrive pas, parce que son aspect me rebute, parce que mes mains ne veulent pas s’attarder le temps qu’il faudrait. Ce bras, repoussant, qui me pisse carrément sa lymphe sur les doigts, c’est dégueulasse. Pourtant, il faudrait que je l’aime pour arriver à quelque chose. Il fait trop chaud. Une canicule de plomb fondu, de chien effondré, de mouches exaspérantes, de mort qui chasse dans les hospices de vieux. Elle suinte sa lymphe et moi ma sueur. Mélange de liquides intimes à pleines mains. J’essuie mon front ruisselant en deux gestes rapides et inélégants qui mouillent les manches de ma chemise sans interrompre le drainage.              



Bon, il faut que je fasse un gros effort de concentration, que je m’adresse à elle et non à son bras, que je mette du sentiment dans mes manœuvres, que je pense à son inconfort, à sa douleur, à l’inquiétude qui l’étreint. L’aspect de son bras ne doit compter pour rien. Passer outre, penser à cette douce et gentille mamie qui endure, courageuse, quand tant d’autres m’irritent avec leur bobo. Se concentrer sur la volonté de l’aider. Je suis maintenant dans cette disposition d’esprit. Je pose mes mains là où elles ne voulaient pas aller. Elles s’appesantissent, molles mais précises, désormais sans anticiper l’impatience dégoûtée de leur départ imminent, dans quatre secondes exactement. Elles tractent doucement la peau vers le haut et se rabattent constituant un bracelet de pression constante. Un, deux, trois, quatre... ailes de papillons... Un, deux, trois, quatre... ailes de papillons. Cinq fois répété, secteur par secteur, que je fais se chevaucher d’un tiers pour être sûr de passer partout. Mes mains enserrent, tractent, pressent, appellent, chassent, mes mains soudain, draînent.

Ca y est, je sens que ça passe. Ce bras qui n’était qu’un tronc noueux, induré, se met à réagir. Insensible à la pression des mes doigts jusque là, il se déprime, consent enfin sous l’insistante action des mains. Sa masse est roulée par mes doigts qui se prolongent avec lui et peuvent maintenant le modeler tant il s’est ramolli. Ça passe, je sens l’influence des pressions tractées sur l’œdème que je sens progressivement et comme par enchantement se résorber sous mes doigts. Il nous a tant imposé sa dure loi, celui-là, que le sentir céder, mollir et fuir est presque grisant. La couleur du bras se remet au ton chair, la douleur s’atténue, les mouvements gagnent en amplitude. Je vois de la reconnaissance dans les yeux de la mamie qui ressent qu’aujourd’hui, je travaille bien. Effectivement le gain de confort est immédiat. Cela fait plaisir et pose un problème : une espèce de jurisprudence, un préalable qui montre ce qu’il faudrait obtenir tous les jours. Serais-je capable de ''temple'', de cet accord de rythme tous les jours ? Sur la lancée de mon succès au bras, je passe au drainage de l’avant-bras. Le téléphone sonne, Rachida sa fille, s’extirpe de son lit, traversant la pièce semi-comateuse du réveil obligé, pour aller répondre.


« Chouïa...» dit-elle d’un ton pudique à son interlocuteur qui a vraisemblablement du lui demander comment allait sa mère. « Chouïa...», un p’tit peu, oui, c’est comme ça que va sa mère. Je pense aussitôt à la très relative efficacité de mon drainage, car au niveau de l’avant-bras, ça ne passe plus. Le Henné aux vertus purifiantes dont elle s’est teinté la paume de la main, aura peut-être plus d’effet, qui sait...

« Chouïa » tourne dans le vélodrome de ma tête, rattrape le peloton de mes pensées, tente et réussit l’échappée, caracolant maintenant en tête avec l’arrogance d’une évidence et même d’une sentence résumant l’efficacité dérisoire de mes manoeuvres face à l’agressivité de sa maladie : « Chouïa », le mot qui tue ?

lundi 14 juillet 2014

Deutschland Überalles !

Quoi ? Aurais-tu préféré, lecteur-voyeur, un teuton exalté plutôt qu'un téton expulsé ? Argentin de surcroît ? Regarde comme l'Argentine fière baisse peut-être les bras après sa défaite mais rien d'autre. Après tout, quelle autre meilleure manière pour supporter que bien soutenir ce que l'on avance ? Si l'on tape "supportrices argentines" dans google on se rend compte que de jeunes exhibitionnistes du monde entier viennent faire part de leur beauté face caméra. C'est curieux, non, cet étalage ? Je voudrais bien identifier à quel besoin ça correspond... Car il ne s'agit pas d'un "Oups-accident" non, mais d'une offrande volontaire. Alors, trouver un mari footballeur ? Un rôle au cinéma ? Se la péter grave dans les foyers du monde entier ? D'une carence de neurones affichée ? D'un romantisme exacerbé ?  Non mais allo kôa...?

Une jeune supportrice de 22 ans fut elle, expulsée pour fellation de gradin ! Laissons-lui la parole :

« Il n’y a aucune honte à faire plaisir à son copain. Il était stressé avant la finale… Il y en a qui veulent des chips et du soda, mon mec voulait une fellation, je n’ai rien fait d’autres que de l’aider à passer un agréable moment. Mais il y a trois choses qui me gênent : d’abord, de laisser mon mari seul avec mes amies que je sais très voraces… Ensuite, j’avais la tête dans le guidon, donc j’ai manqué Shakira : j’adore Shakira !! Enfin, je ne pense pas avoir été repérée par les réalisateurs de télévision : c’est dommage, j’aurais bien voulu me voir sur grand écran ! » 

Vous savez quoi, les filles, petites pétasses du monde entier ? Les hommes intéressants qui gravitent autour de moi n'aiment pas ces comportements... Oh bien sûr, au cours de leur vie, il a pu éventuellement leur arriver de consommer une bimbo qui vous ressemblait... mais si je regarde leur femme, aucune ne vous ressemble ou aurait eu un tel comportement. Au moment du choix vous ne serez pas l'élue (poil au cul, bien évidemment...) Nooon je ne vous fais pas la morale, non, moi le premier comme tous les hommes intéressants que je connais, si on est dans le secteur, on regarde, hein, on profite et on remercie si vous nous montrez... c'est vrai que ça met de bonne humeur... mais je ne voudrais pas d'une amoureuse qui ne garde pas ses trésors pour moi - ce que je suis ringard... et même pas footballeur en plus... - pas tellement parce que je ne supporterais pas que d'autres les voient, mais surtout parce que pour faire ça, il lui faudrait un psychisme qui n'entrerait pas dans ma définition de la féminité. Pour moi, la féminité telle que je l'imagine, est un mélange rare d'intelligence, de subtilité, d'élégance, de distinction, de fantaisie, de gaieté, de sensibilité, de conscience et de mémoire. Autant de filtre qui empêchent ce genre de ''mise à vue''.

Mais vous étiez venu lire un compte-rendu de match ? Le voici : les Argentins ont bien joué mais à la fin l'Allemagne a gagné. Mais vous l'aviez vu, non ?  A la fin du match, en attendant les préparatifs de la cérémonie, les Allemands gisaient au sol où leurs compagnes dans un mixte de tenue sportive et de maquillage ultra-sophistiqué, les calinaient mollement tandis que les argentins, debouts, mutiques et esseulés, attendaient que ça se passe. Leurs supportrices avaient tout remballé. Plus de seins pour exciter les attaquants, plus grave encore, pas de mots, de jugeote ou d'affection  pour les consoler. C'est pour ça qu'on ne vous épouse pas... car, dans la vie, ce n'est pas comme au foot, l'important n'est pas le but quel que soit le chemin.

vendredi 11 juillet 2014

Une nouvelle de Jérôme Sudres finaliste du PH 2014



Fissures





                             Je ne suis pas un mort ordinaire, allongé sous une rangée de pierres tombales rigoureusement alignées, toutes à la même hauteur, toutes perpendiculaires à une allée de gravier blanc soigneusement entretenue. Je ne suis pas un mort qui décline son identité gravée sur une plaque de cuivre patinée d’une oxydation verdâtre et visée sur une stèle en granit en partie cachée par un bouquet fatigué, défraichi et terne. Non. Je ne suis pas un mort ordinaire. Je suis un mort de salon. 
Pour certains, le passage de ce monde à - éventuellement - l’autre, est un instant bref et indolore, dénué d’incertitude et de réflexion inutiles. Ceux-là sont ensevelis dans un sol tiède et meuble, entourés de commentaires bienveillants qui préservent à jamais dans la mémoire de ceux qui les prononcent le souvenir des vivants qu’ils étaient. Dans l’improbabilité d’un après, ils expérimentent, certainement bien avant que l’on ne les inhume, la pratique heureuse de se retrouver enfin libres au-delà de leur propre corps. Peut-être. Mais pour d’autres, c’est un piétinement glacial, une attente triste et incroyablement lente du jour ou enfin ils pourront profiter pleinement de leur mort. Pour moi, c’est ce soir.

Si le toreo de salon est l'apprentissage des gestes de la tauromachie en dehors de toute présence d'un taureau. La mort de salon est l’apprentissage de l’oubli des autres en dehors de toute présence de geste. Un mort de salon est un homme immobile, dans un carcan métallique, oublié dans un coin du salon. Figé. C’est un homme que l’on déplace tous les jours depuis plus d’un an, le matin, de la chambre au salon et, le soir, du salon à la chambre.
Je suis un mort de salon. Je suis tous les jours rigoureusement à la même place, entre la cheminée et la porte de la cuisine, dans un immobilisme qui représente bien plus le déclin de mon âme - puisque je suis bien obligé maintenant que je suis mort et que je vous parle de croire en son existence - que ma présence inutile et statique dans cette tubulure d’acier.
Un an que l’on me promène tous les jours sur un parcours de huit mètres cinquante. Croyiez-moi, ce n’est pas une mort ! Mais ce soir c’est fini. Je ne retourne pas dans cette chambre.

Maintenant que tout va s’arrêter, je me souviens comment tout a commencé. Il faisait beau. La route était sèche et pourtant, dans un virage, ma maladresse m’a jeté en bas de ma moto, dans les bras du bitume qui, excité par l’empressement de notre rencontre, me saisit sans ménagement et me traîna jusqu’au terre-plein. Là, l’élan prit le relais et balança mon corps hors des limites de la route, contre la glissière trapue qui, elle, resta tout simplement immobile, campée sur ses positions, au ras du sol.
Une heure plus tard, la bande organisée qui orchestra ce carnage, reprenait son utilité première, à la grande satisfaction de mes amis automobilistes bloqués depuis tout ce temps dans un insupportable bouchon.
Le trafic reprenait son rythme d’artère sanguine, et moi, quelques jours plus tard, tant bien que mal, dans un coin du salon, je commençais à faire le mort.

Ma discrétion - ou plutôt l’indifférence que je suscite à l’égard des autres - est la seule raison de ma présence dans cette pièce. Les miens, ne se préoccupant plus de ma vie, aiment à penser que je fais encore partie de la leur. Je ne leur en veux pas. Nous sommes tous sujets à ce genre de sentiment face à ceux qui partent : l’émotion nous submerge comme la première fois que l’on voit le soleil se lever sur la mer, puis, on finit par s’habituer et simplement se contenter de savoir que tous les matins, tous les océans du monde s’illuminent d’argent.
Mais ce soir c’est fini je quitte le salon et je meurs pour de bon. Mes amis – je n’en ai jamais eu que deux - viennent me chercher. Je le sais. Je le sens. Je suis immobile comme un arbre gelé depuis trop longtemps. Ils vont me déraciner !

Déjà dans l’escalier j’entends leurs pas. J’entends la porte qui grince lentement. Ils sont là et se parlent à voix basse. Mes muscles ne bougent plus et mes yeux sont éteints mais je sens leur présence et résonner leurs voix. Je savais qu’ils viendraient. Je ne peux pas parler mais je sais qu’ils m’entendent. Allez, cessez donc de tourner avec anxiété autour de moi. Vous êtes venus jusque-là, ce n’est pas pour faire demi-tour maintenant. Contre la raison il n’y a que l’amitié qui peut donner ce cap. Suivez-le sans dévier. Allez-y, en silence, et que personne ne vous voie. Il n’y a plus de temps à perdre, les heures passent si vite à présent. Prenez une grande bouffée d’air et soulevez-moi. Je ne pèse presque plus rien. Allez…Oui !... Je sens que je décolle. Mes amis, portez-moi et sortons dans la rue.

J’entends battre vos cœurs bien au-dessus du rythme normal des choses, comme celui d’un gosse qui vole pour la première fois des bonbons ou - pour peu que le gamin soit honnête - qui déballe sous le sapin le train électrique qu’il a commandé, exalté de craindre que le paquet contienne autre chose. J’entends battre vos cœurs, comme le martellement des tempes quand des lèvres en frôlent d’autres pour la première fois, comme une poitrine d’étudiant compressée dans un couloir de rattrapage, ce genre de palpitations qui laissent à penser, qu’après, la cadence des battements sera à jamais modifiée.
Du calme !
Reprenez votre souffle les garçons. Je veux bien croire qu’un premier kidnapping ce n’est pas rien, que cela marque la vie d’un homme. Pas d’inquiétude ! Je sais que tout va bien se passer.
Allez, avançons et ne restons pas là. Perdons-nous au sein de la multitude. Il ne faut pas que l’on nous voie.

L’arrivée à Nîmes d’une telle foule soumet la ville à une forte tension qui invite à tous les abus et à toutes les inspirations. Les rues de feria offrent à une jeunesse désinvolte ses plus belles heures et à un poète de ma connaissance ses plus beaux mots. Mais au matin l’insouciance s’évapore et le poète a tout oublié. C’est un poète qui écrit peu puisqu’il compose en marchant. Quand il se pose il ne retient en général que ses propres silences. Alors, il rentre tard, se lève encore plus tard, se douche, change de chemise, boit un café long et sans sucre, fume une cigarette, tousse, crache et descend vers les arènes à cinq heures précises en construisant en silence des textes qu’il n’écrira jamais. Je ne peux pas emprunter le boulevard Victor Hugo sans penser à lui et à toutes ces nuits de pure exaltation, mais sans que jamais, à mon tour, ne me revienne aucun de ses vers.
Regardez mes amis si ce fou n’est pas monté dans un arbre pour se rapprocher de la lune. Portez-moi en haut de vos épaules pour qu’il me voie, peut-être a-t-il décidé de m’accompagner pour la dernière fois aux arènes. Les taureaux sont énormes et les toreros morts de trouille …il ne doit pas être loin.
Il n’y ait pas ?...Ah ! Est-il mort lui aussi ? Redescendez-moi alors. Marchons, je veux sentir la foule qui se masse autour de nous. Je veux qu’elle se frotte, qu’elle nous colle, je veux sentir sa transpiration et l’entendre crier et rire.
Laissez ! …Cela fait bientôt plus d’un an que j’attends le plaisir de me faire bousculer sans que personne ne s’excuse.

On s’approche, je sens l’odeur des camions cuisine qui débordent de beignets, de crêpes et de glaces italiennes. Et partout autour je devine des pommes d’amour, rondes, serrées dans de la toile de jeans. Racontez-moi, allons, ne soyez pas timide. Là ? Et là ! Et encore là ? Y en a-t-il vraiment autant ?
J’entends que l’on longe maintenant les auberges de fortune installées sous des tentes contre des baraques en planches. Les cuisiniers y préparent-ils encore de gigantesques paellas ? Les vendent-ils avec ce même enthousiasme qui finit presque toujours par nous convaincre qu’elles sont bonnes et que c’est leur métier ?
Un verre aux « Trois Maures » … vous deux et un mort ! Dommage que vous ne m’entendiez pas. Dans mon état, l’humour noir m’amuse. Mais vous ? … Je n’en suis pas certain. C’est sans doute mieux comme cela. Je vous entends trinquer et c’est tout ce qui m’importe. Buvez mes amis, je sais que les arènes sont là. Je les sens. Je devine le colossal édifice solide comme l’amitié qui se dresse devant moi.
Prenez-en un dernier. Maintenant, c’est l’heure d’y aller. C’est l’heure des Miuras les enfants. Les taureaux sont énormes et la rue devient folle.

Oui, posez-moi là, je sens qu’on est en bas, sur les pierres. On a de bonnes places, vous avez mis le prix.
Qui est dans le callejon ? La présidence est-elle en place ? A qui le maestro parle-t-il ? Racontez-moi. Racontez-moi les charges et la sueur du combat. Mes amis, décrivez-moi chacune des passes. Parlez-moi de cette faena. Parlez-moi de ce taureau. Et celui-ci, combat-il ? Ce torero est fou ! Ses pieds sont-ils encore immobiles, plantés dans le sable ? Mais n’a-t-il d’autre but que de placer son destin entre le danger des cornes, comme si à chacun des assauts il cherchait le courage de vivre juste un instant de plus? L’a-t-il bien tué ? Quand la corne passa et que l’épée rencontra l’échine, était-il bien en face ? Mes amis, à mots bas, je vous en supplie, décrivez tout dans les moindres détails. Allez, racontez-moi encore la pique du second. Chargea-t-il vraiment de si loin ? Et le piquero, plaça-t-il le cheval de front ?...

C’était une grande course les enfants, les toreros sortent à dos d’hommes pour se rapprocher des étoiles. Le soir descend, les arènes se vident lentement, et ma dernière heure se consume inexorablement.
On ne peut pas rester là, on va nous repérer. Il faut monter maintenant. Allez, du courage et encore un effort, je veux aller là-haut sur la dernière pierre, la plus haute, pour sentir sur moi la nuit de ma mort descendre avant qu’elle ne se répande sur la ville en liesse.

Là, au sommet du plus haut bloc de pierre, au bord du vide, nous y sommes enfin, immobiles, entourés par le vent. Et bientôt je serai libre. Les arènes se sont vidées et, derrière le mur droit, au-dessous du vide, la ville bourdonne comme du miel.
Maintenant, il faut le faire. Le ciel s’assombrit déjà, allons, un peu de sang froid ! Tous ces efforts ce sont autant de raisons d’aller au bout. Non ? Même s’il vous faut plus de courage que vous ne pensiez en avoir, vous ne pouvez plus reculer. Je vous en supplie, surtout ne reculez pas !

Oui, comme ça, portez-moi au bout de vos bras, je dois partir maintenant, avancez-vous et surtout ne regardez pas en bas !
Enfin je bascule, je sens l’armature d’acier qui me quitte et je perds l’équilibre, je sens le vide, je sens le brouillard salin de vos yeux, je sens l’urne qui se renverse et le vent tiède qui me disperse. Cendre d’homme, je vole et dévale les gradins en rafales pastel. Fermez vos yeux mes amis, et comptez jusqu’à dix, que je me cache à jamais dans les fissures des pierres. 

Jérôme Sudres

mercredi 9 juillet 2014

FAVELLA UMPAPA


Il y en avait des titres possibles :



« Pas de Samba pour les Cariocas »

« Tristeza »

« Samba Teutonne »

«  Vous reprendrez bien une bière ? »

« Caïpirinha 1 – Kronenbourg 7 »

« Capoeira Kaputt ! »



Et comme d’habitude, j’ai dû choisir le plus nul… pour toi lecteur. Mais ne te plains pas, je te rappelle que tu n’as pas besoin d’établir de carte de fidélité ni de remplir de fiche, ou de t’abonner à quoi que ce soit pour me lire, tu es libre, aussi libre que moi ou qu’un Brésilien naïf soudain confronté à la rigueur rhénane. Car oui, plagiste d’ipanema amateur de fessiers rebondis et de rythmes syncopés musicaux et charnels, face à l’Allemagne rigoureuse et fière tu n’es qu’un enfant immature, un latin approximatif et c’est pour ça qu’on t’aime, nous autres Français ! Pour ton art, ta poésie et ta spontanéité. Tu sais, on les a pratiqués ‘’Historiquement'’ les Aryens, mon grand-père aurait pu t’en parler, et c’est peut-être la raison pour laquelle ils ne nous ont passé qu’un but, par charité, eu égard aux errements belliqueux du passé. Voilà un peuple qui ne peut plus nous dire que nous le débectons, nous autres latinos de l’Europe, depuis que l’escroc de Latché et l’ours Berlinois se sont tenus le petit doigt devant la flamme de feu l’inconnu, empêtrés que nous sommes dans notre contestation permanente du moindre changement qui se profile, tandis qu’eux, modernes, sérieux et responsables, se sont dans le même temps relevés de la guerre avec ses représailles humiliantes, ont absorbé la moitié ''Trabant'' par leur moitié ''Mercedes'' comme qui rigole, travailleurs consciencieux qu’ils sont, avec des syndicats intelligents qui jamais ne perdent de vue l’intérêt national.



Toutefois, on n’arrive pas à les envier… va savoir pourquoi… question de mentalité, on suppose. Eux qui vomissent tout ce qui fait la fantaisie du Sud. Perso, le touriste fridolin, partout où il se pose, m’emmerde, pollue le cadre. Il s’attable par groupes pour chimer de ce liquide amer pour nordiques qui mousse même sur la moustache et pour rire gras. Pourquoi ne pas tremper une endive dedans, tant qu’on y est ? Je hais les endives.



Cependant, on ne peut enlever au cousin germain la haute conscience qu’il a de lui-même et de son pays pour lequel il se bat avec abnégation. La terminologie guerrière employée par la presse d’outre-rhin pour commenter les matchs ne laisse pas le doute planer : le football est un sport de combat ! Dans la facture de son style, l’honneur du peuple est en jeu. Hier soir, pour un Brésil naïf, la facture était salée, l’humiliation cuisante : après l’ouverture du bal à la 11e minute par Müller un type de 23 ans qui en parait 33 sosie du fameux Benjamin (Comment ? vous ne connaissez pas Benjamin, mesdemoiselles ? Je fais passer vos 06 si vous voulez… il est open, c’est le Brésilien de l’amour… spécialiste des instruments avant et à vent) suivirent quatre buts en six minutes, vous avez bien lu, soit un naufrage total, une raclée, une mémorable branlée électrocutant à domicile l’espoir d’un peuple. Bonjour la honte.



Pleurs chez les enfants, déception chez les ménagères, trahison chez les cariocas, dépression dans les prisons, émeutes dans les favellas, deuil national, c’est la cata, dans le caca. J’en Neymar de la défaite, scande tout un peuple vaincu par l’équipe d’un Joachim Löw très modeste ex-footballeur.



Le Brésil a arrêté de nous faire rêver depuis les années 80. Avant, il y avait lui et le reste du monde. (celui qui à cet instant penserait : mais ça c'était avant, regarde un peu trop la TV, mèfi...) C’était un temps où l’on pouvait conduire un ballon cinq secondes sans avoir un athlète sur le râble venu vous agresser, où l’évitement primait sur le contact, où la noblesse et la magie du dribble présidaient à ce fauchage déguisé qu’est le tacle dans une grande majorité de cas. Dans ce contexte, les artistes pouvaient s’exprimer. Ils n’étaient pas encore enserrés dans un block-système aussi intraitable qu’une mère abusive, dans un jeu aussi cadenassé que les consignes qu’une belle-mère intolérante fomenterait pour imposer à sa fille la vie qu’elle s’arrogerait le droit de choisir pour elle. Chacun pouvait choisir sa vie, son style, son avenir, savoir ce qui était bon pour lui, sans mondialisation outrancière des principes et des méthodes, pseudo-rassurante en ce qu'elle épousait la routine du plus grand nombre, comme si la stratégie des plans communs primait sur les découvertes du chemin de la vie… n’importe quoi… petits joueurs, va...

Peur de la différence, jalousie du parcours atypique, incompréhension devant cet art de l’improvisation inspiré qui s’affranchissait de l’efficacité de la méthode. Ca déroutait et fonctionnait par ce talent qui n’appartenait qu’à eux. Ils épandaient l’amour du ballon rond sur les pelouses, ils se libéraient et nous libéraient des méthodes fonctionnelles et tristes, dépourvues de libertés, de celles qui rassurent le vulgum pecus incapable d’imagination, seulement aptes à ahaner de besogneux schémas de tableaux, jamais en prise avec la vie réelle car, on ne connaît pas l’autre, et que c'est dans l'instant qu'il faut créer, quand cet autre se révèle.

Alors, sous la pression, ils sont rentrés dans le rang, ont eux aussi tenté d'être efficace et rigoureux sans réaliser qu'il s'agirait de la mise en bière de leur art. Mais ça, d'autres au mental plus adéquat le font mieux qu'eux. Il fallait au contraire, assumer sa couleur, son esprit, sa différence, autant assumer et produire son opposition de style plutôt que de tenter de jouer à l’européenne avec des gènes brésiliens. Autant se bercer des rouleaux d’ipanema, des courbes des chicas et de leurs déhanchements affriolants, des rythmes de bossa. Autant donner bien, tout ce qu’on a, dans la prédisposition de l’inné instillé par le terroir. Seulement voilà, l’inspiration, l’art, la magie du talent doivent se cultiver. Redevenez qui vous êtes, brésiliens, fuyez les conseils des logiques tristes et réductrices qui ne rassurent que ceux qui les dispensent, épanouissez-vous, sortez de la médiocrité, tentez les génialités, les reprises de volée, les retournés et les envolées, les sombreros et les râteaux, les petits ponts, redevenez brésiliens, réenchantez votre jeu et votre vie ! Vous perdrez peut-être encore, mais plus jamais si lamentablement dans le déni de cet amour du jeu qui autrefois vous rendait si remarquables. Arrêtez les précautions, les tactiques et les stratégies, jouez comme vous êtes, vous perdrez sans doute parfois mais au moins vous nous aurez subjugués et vous aurez vécu !

samedi 28 juin 2014

JUIN DE CULASSE d'Antoine Martin

Histoire de l’humanité, fragment 2

Odyssée

La succession des titres nous indique très vite qu’on ne doit pas attendre de ce livre matériellement aussi léger que coloré trop de légèreté.
Il est banal dans les années 70, 80, qu’une famille de classe moyenne ait des désirs d’évasion modestes dans une voiture modeste au-delà de la frontière espagnole pour trois jours. Mais la Nature et la Société se liguent contre les vacanciers car tel est le sort des Humains. Se développe donc dans cette Odyssée, le contraste incessant entre les désirs de l’homme et ses difficultés à les satisfaire.
Pourtant tout démarrait bien dans le récit. Les personnages sont portés par un idéal politique généreux ; dans la Renault sortie des usines autrefois d’Etat, on chante un monde sans frontière. Les enfants entassés avec leurs bouées braillent leur joie et leur chanson, et le Père, vrai et seul chef tout puissant, croit-il, de sa famille, supporte le charivari.
Mais la Nature malmène le joyeux équipage avec ses excès. La canicule surchauffe très vite le moteur, les corps et les esprits. Il faudra attendre, - on l’aura compris- la réparation d’un joint de culasse. Comme dans « Chauffe-eau », c’est encore un problème de calories qui nous interpelle aussi sur l’homme et son temps, l’Homme face à la Technique qu’il ne saurait refuser mais qui le domine avec ses mystères, ses pièges et ses techniciens ou assureurs imbus d’eux-mêmes, irresponsables, plus soucieux d’argent que d’efficacité et d’altruisme. Et cette Technique n’est-elle pas responsable aussi des nuisances apportées à la Nature qui souffre - pour plagier Michel Serres -, à cause de l’homme qui la malmène ?
On le savait mais pas de la manière délicieuse dont nous l’expriment avec le talent qu’on lui connaît, le sourire ou l’ironie et l’érudition d’Antoine Martin. La structure du roman séduit déjà car le récit est délivré en courts chapitres, suivant l’ordre chronologique à mesure que se rencontrent les tout puissants spécialistes. Les chapitres du récit sont séparés par d’autres courts chapitres réservés au personnage-Père qui livre ses réflexions personnelles et tous ses souvenirs et connaissances scolaires ou vécues sur les véhicules, les transports, souvenirs qui sont aussi les nôtres et qu’on retrouve avec émotion.
Dans le récit, chaque rencontre avec les techniciens-garagiste est hilarante. Réduits sans tendresse, à quelques grands coups de crayon significatifs de leur caractère et de leur comportement qui permet d’anticiper la suite de l’histoire, leurs propos sont rapportés dans un registre de langue approprié, souvent celui d’ une classe sociale moyenne et masculine, que le narrateur enrichit de mots ou expressions familiers ou argotiques (à contrôler par moments sur Google), de calembours, d’images et d’autres jeux sur les mots jaillis spontanément, semble-t-il de l’imagination de l’auteur. Les personnages nous sont ainsi plus proches, on les reconnaît, on les devine car nous aussi nous les avons rencontrés. S’oppose à eux, l e personnage du Père, cherchant à impressionner sa famille, à ne pas déchoir. Après son psittacisme technique «  c’est une durit » il va s’enfonçant de plus en plus dans l’ humiliation tandis que les lecteurs s’imprègnent de tout un lexique automobile qui donne sens aux titres de chapitres mettant en correspondance l’univers technique et la psychologie des personnages ou les moments importants de l’histoire (ex. : Feux de détresse ou Tuyau d’échappement » réservé au passage du poste frontière).
Car le plaisir du texte, riche, érudit, rempli d’allusions empruntées autant à l’actualité qu’à l’Antiquité ne peut se savourer que lentement si on veut ne rien perdre des images, des mots d’esprit du et des jeux de mots, de la façon dont ils sonnent à l’oreille, dont ils se heurtent ou s’associent pour produire du sens et soutenir notre plaisir d’une manière jamais laborieuse ou forcée.
C’est qu’Antoine Martin met à notre service son goût pour les mots et les choses, sa prédisposition pour le badinage, l’enjoué, le décalé avec un plaisir qui n’a d’égal que le nôtre même pour évoquer un moment commun et sérieux de l’ existence.
GINA

jeudi 26 juin 2014

Durand Pédagogue

Voilà, c'est exactement ''ça''. Ce qui distingue le tauromache de l'aficionado, ce qui différencie celui qui connaît de celui qui aime. Celui qui a du recul, ce peine à jouir, à l'expérience tatouée sur la sensibilité, face à l'enthousiasme et la naïveté du jouisseur précoce. Ce savoir cynique, d'Ayatollah pour beaucoup, mais sage et juste, face à l'endoctriné, outil facile de desseins plus obscurs. Ce non-dit, sépare le béotien emballé par tant de triomphes reproductibles, du spécialiste, tant il serait périlleux d'enseigner là, en accéléré, au sortir d'une course, entre deux verres, ce qu'un long cheminement en aficion a, petit à petit, révélé, exemples et comparaisons à l'appui. 
Il faudrait prendre un tel élan, partir de si loin, se lancer dans de telles explications aux nuances alambiquées, que, le plus souvent, ''Ayatollahs'' et ''Parisiens'' (en gros tout ce qui vit à plus de cent kilomètres de Nîmes, Sud-Ouest excepté, tout ce qui est trop riche et mondain pour être critique, tout ce qui préfère le Champagne, les huîtres et le foie aux anchois - petite bête déjà trop encastée - picholines, cacahuètes, sangria, merguez et Ricard, tout ce qui est si snob qu'il préfère s'associer au triomphe, de peur de donner l'impression de n'avoir pas su ''voir'' cet important ''triomphe'') s'en retournent dos à dos plein de morgue et de mépris...
"ça", c'est ce que décrit Jacques Durand dans sa dernière page taurine intitulée
''Joselistres'', ''ça'', c'est cette foule de détail accumulés, ce discernement de l'âme, cette discrimination de l'esprit qu'en peu de mots il décrit. Et ce pédagogue, béotiens applaudisseurs d'habitude, si vous savez le lire, vous fera gagner plusieurs années de cheminement vers la lumière...
Soit... pour celui qui voudrait... car il y a aussi celui ou celle qui vient pour la musique ou les oeillets ou le fessier de Joselito. Mais là, même Jacques Durand n'y pourra rien, c'est bien ton droit, spectateur !



EXTRAIT :

... Dimanche, Joselito est revenu exceptionnellement pour une corrida. Il tombait une pluie fine mais Joselito, comme aux plus beaux jours, était comme un soleil. Au-delà des trophées, 4 oreilles, une queue, le mot exceptionnel garde sa vérité.
Ne serait-ce que pour la magie de ses deux splendeurs qu’il serait aussi opportun de définir comme deux manifestes rayonnants. Deux manifestes du grand toreo. Du toreo exhalé comme un souffle et non pas rabâché comme un pensum, du toreo de muleta en avant, de pieds bien à plat, de toreo por dentro, de toreo sans piétinement ni replacement, de toreo sans pico, de toreo le corps droit et avec le ventre de la muleta, de toreo lucide et passionnel à la fois, de toreo d’abord pour soi dont l’émotion giclait sur tous de chacun des gestes, de toreo sans ressassement, sans démagogie, sans faute de goût, sans dosantinas, de toreo sur les reins, cœur et ventre en avant mais sans ostentation, de toreo arrebujado, réuni, fusionné avec le toro. Aux sons de l’Hymne à l’amour qu’il avait demandé cet hiver que la musique lui joue au cas où, puis du Concerto D’Aranjuez, Joselito, jamais essoufflé, jamais pris de court, toujours concertant n’a pas seulement estoqué Bravucon et Floron et bouleversé les arènes du Palio. Il a envoyé aux oubliettes cette exaspérante et actuelle tauromachie de demi-passes extirpées dans les cornes à des toros arrêtés, exténués, forcés, niés, dans leur être de toro. Niés dans leur être de toro par des toreros qui veulent à tout prix montrer qu’ils toréent, alors que c’est quand on s’oublie qu’on torée le mieux.
Joselito ne s’affirmait pas au détriment de ses toros mais avec eux, dans un tête à tête où sa cape et sa muleta vivaient, comme il l’écrit dans son livre, « comme la queue de la sirène ». Il n’empilait pas les passes, il ne tabassait pas ses toros, ne s’opposait pas à eux. Il les accompagnait.
Joselito est sorti en triomphe porté par un péon chauve : Victor Hugo.
C’est pas donné à tout le monde.