vendredi 18 octobre 2019

Principe de Soumission


Interdire aux mineurs de se droguer, ça c’est bien. Le cerveau, en formation jusqu’à vingt-cinq ans encaisse mal les destructions massive de neurones. Or, si l’on réfléchit un tantinet – j’aime bien tantinet – les jeunes qui versent dans la délinquance sont pour la plupart des foutriquets – j’adore foutriquet – fleurtant avec la connerie : qu’est-ce que le con moyen si ce n’est un foutriquet un tantinet barré par des raisonnements à la noix qui n’ont aucun avenir  si ce n’est d’aller droit dans un mur plus ou moins lointain ? Celui de la prison. Mmm ?

Un peu comme un joueur invétéré qui compterait s’enrichir au Casino. Sauf que lui est un foutriquet conscient – je l’adore je vous dis – qui sait bien que le seul fait que le casino existe prouve qu’il est impossible d’en ressortir gagnant d’une fréquentation assidue. Poil au… enfin dans ce dans quoi tu l’as, à force d’y laisser tes pesetas, alors que ta famille aurait bien besoin de ce morceau de lard paysan pour embaumer la soupe qui bloblote là, insipide, sur un brûleur avare du gaz bientôt tari, vu que tu as préféré nier la dernière facture en l’égarant sciemment.

Interdire aux mineurs de braquer, de violer, de tuer, ça c’est bien. De conduire sans aussi. Tu sais, sans permis, sans assurance, sans prudence. Ça fait moins de drames, de pleurs, d’absence. Interdire aux mineurs d’avoir des comportements de politiques abusant du bien social, ça serait bien aussi. Il est des multitudes de combats à mener, essentiels, qui minent le fragile ciment de la société, de la république, de notre pays qui doit bien s’efforcer de vivre ensemble malgré les putains de décisions ineptes pseudo réparées à coups de replâtrage constant que nos politiques vraisemblablement drogués jeunes, et abondamment, nous ont servi jusqu’à en arriver là.

L’interdiction des mineurs à la corrida est à priori un bon gâteau démago puisque partagé d’avance par 99% des gens, indifférents ou opposés à elle. Comment ne pas avoir de bons sentiments vis-à-vis des enfants ? Mais je ne crois pas que la tauromachie en soit le vrai sujet. Je crois à la bouffissure égotique de bien-pensants s’estimant visionnaires, tout imbus de l’idée que l’évolution ultime de leur conscience supérieure au vulgus pecum empêtré dans ses us vulgaire, en gros, tabac, alcool, chasse, pêche, barbecue et jeux du cirque, bloqués au XXe siècle quoi, permettra de les éduquer, de lisser leur pensée, d’abolir leurs criardes différences non mondialisables. Pour remporter une victoire qui marquera les esprits, créer une gentille société hygiéniste. Sauf que…

Pendant ce temps, on croirait presque qu’il est moins émouvant de voir des jeunes filles se faire égorger en plein centre ville de Marseille, de voir des mineurs tenter de brûler vifs des policiers qui surveillent l’intégrité d’une caméra, elle-même chargée de surveiller les agresseurs à venir, etc… mordez-vous la queue, suivez l’actualité, je ne vous énumère pas tout. Enfin quand on constate impuissants qu’un conseil municipal – je me fous de savoir de quel bord il est – renonce à nommer une place de sa ville, place Arnaud Beltrame au motif qu’il ne faudrait pas ‘’provoquer’’ les délinquants et terroristes en puissance de la commune, là, on gerbe.

Car Beltrame, ce qu’il a fait, on l’aura compris, c’est trop ‘’torero’’ pour être supporté.

Nous expliquerons aux mineurs qu’il ne faut pas se conduire ainsi. Non mais. Jouer les justiciers, empêcher de terroriser en rond, prendre un risque vital pour une passion et puis quoi encore ? Quel mauvais exemple.

mercredi 25 septembre 2019

La Part du Lecteur


Je n’écris pas en ce moment… je veux dire, sur la page blanche. Je lis beaucoup par contre. Des Américains. Du coup j’ai envie de solitude et de grands espaces. De chalet. De rondins de bois. De lac et de rivières. De bûches fendues. De compréhension chienne. De chalet en rondins de bois au bord d’un lac où je fendrais du bois en prévision de l’hiver qu’on attendrait sereins mon chien et moi. Où le confort serait spartiate et le fonctionnement difficile. Une vie d’efforts, simple, solitaire. Solidaire de soi-même. Loin de la télé bruyante, loin du monde qui hurle. Sous le silence imposé par la neige, plutôt. Seulement troublé par le ressac de la hache sur les souches. Envie de beaux paysages. De froid. D'arc et de flèches. Envie de lutter contre le froid. De voir un ours. D’allumer du feu dans la pénombre. De l’entendre lécher puis mordre le bois. De fromage. De mouches. De mouches sur le fromage, sur un pain que j’aurais cuit à l’âtre et dont la bonne odeur aurait envahi la pièce à vivre où seraient accrochés une paire de raquettes à neige, une carabine Remington à verrou, une peau de glouton mal tannée, un massacre de cerf, une hache. Envie de mouches et de nymphes dans les remous de la rivière, de torrents d’inspiration sur la page. De Fario poêlée à la plage. De solitude habitée convoquant tous les clichés de là-bas. Histoire de. Me prendre pour. Je.

C’est comme ça qu’il écrit Peter Heller dans ''La Constellation du Chien’’. Il a inventé une sorte d’écriture exclusive. A toi d’imaginer ou comprendre la fin de sa phrase, lecteur. Espèce de. Félicitations, pour un premier roman c’était réussi. Du souffle, de l’aventure, de l’épopée, de la chasse, de la pêche, de l’amour pour la nature et son chien, de la violence, gratuite, cruelle, sans pardon, et puis la petite scène d'amour qui va bien, délicate au milieu de l’horreur ambiante.
Du « Nature Writing » si on veut causer genre littéraire. Dont le goût me revient, biberonné à Jack London que j’ai été. Buck le chien, l’Appel de la forêt, tout ça. Faudra penser à lire son dernier à Peter Heller : Peindre, pêcher, laisser mourir. Un programme de.

J’ai relu Carver aussi. What we talk about when we talk about love ? Dire qu’un jour, un pseudo lettré reprochait à une nouvelle de ne pas avoir de chute… Un scolaire… Carver souvent décrit comme le meilleur nouvelliste du monde, est le champion de l’absence de chute. C’est peut-être sa force. Pas de chute, mais il vous dépose par sa dernière phrase dans les starting-blocks de votre imagination à qui il a confié toutes les possibilités. Débrouille-toi lecteur. Colum Mc Cann, lu aussi, un fameux, des auteurs recommandés comme carburant pour écrivain soit, mais aussi capables de te décourager d'en devenir un. Qui te font balancer entre...

Busnel a l’autre jour signalé ''Indian Creek'' de Pete Fromm et avec la découverte des éditions Gallmeister ça va me replonger dans le Nature Writing. Sortir du béton, du parisianisme, des problèmes de couple, de mère, de pouvoir, d’ego, de grande guerre, etc… Respirer. S’évader. C’est là que tu réalises que Sylvain Tesson, avec sa cabane sur le Baikal… vingt-cinq ans après Fromm… Hahaha… petit coquin, va… mais… il l’a fait, lui. Se reporter au premier paragraphe si.

L’Amérique, si inspirante, si habile à l'introspection de l’âme et de la condition humaine, si apte à. Si tu vois ce que. L’essentiel, l’universel, au fond de toi. L’Amérique si souvent décriée, si souvent précurseuse. Ta part de, quoi.

lundi 16 septembre 2019

Vous en reprendrez bien un doigt ?


Nîmes en feria est ce viticulteur qui dit vendanger un grand cru en ne servant que de la piquette. On se demande comment elle arrive encore à attirer du public si ce n’est celui qui ne connait rien au vin, avale le ‘’Kiravi‘’ et l’indulto aussi indistinctement que le Château Margaux et l’admirable abnégation héroïque sous la pique, pourvu que tous les signaux l’y invitent, toujours friand d’une sorte de safari mondain aux étapes obligées, le fameux big five :





Coupes de champ’ en foire échangiste de cartes de visites à l’impé

Brindis d’egos aveuglés oubliant de rendre hommage à la ville qui devait en être l’objet

Réunions satisfaites dans les clubs taurins avec diverses remises de prix avariés

Corridas faibles et Vernissages de quelques expos branchouilles

Chasse aux Selfies accompagné de vedettes loco-régionales autoproclamées.

LOL

Dans l’arène, le toro ne dérange plus, ne provoque plus de chutes de cavalerie, trop occupé à tenir lui-même debout, tous les jeunes toreros ont la même ''Castellienne'' entame de faena, les jambes de sortie ne sont plus sorties, s’agirait pas de trop contraindre le ''fauve'' qui trottine à peine et sort au ralenti, et les triomphateurs ne sont pas ceux qui savent lidier un toro ou être profonds mais ceux, profilés, qui exhibent ostensiblement qu’ils n’ont pas peur, ce qui est à peu près la pire vulgarité que l’on puisse démontrer aux étagères sur lesquelles hurlent écoeurés des bourrins élégants quand un manso se présente, ce qui devient pourtant la rare occasion de s’intéresser à la lidia d’un toro qu’il faudra réduire…

Bref, ça faisait un bail que je n’y étais pas allé mais… pas d’évolution vers plus d’authenticité, au contraire. Morfonds-toi dans ton coin, aficionado, ou voyage sous d’autres cieux et tais-toi. Quelques-uns écriront tout ça dans leur blog, on les traitera de pisse-vinaigre asociaux et basta.

De quoi déboucher un bon flacon avec immodération, les yeux perdus dans le vague. A part ça ? Ben … Beloubet trouve Balkany (et sa TS bricolée et opportune) scandaleuse, mais admet avoir oublié trois biens immobiliers lors de la déclaration de patrimoine. Tout va bien donc, comme d’hab. La réforme des retraites fera passer nos cotisations à 28% au lieu de 8% genre 11.000 à payer par an au lieu de 4000 (non, lecteur, pas peur… c que pour les Kinés et autres fanfarons libéraux) et si tu lâches un malencontreux « Enculés ! » de rage ou de désespoir, ben tu vas en prison maintenant, où tu n’auras pas le droit de voir le match au motif qu’un lien serait fortement établi entre ton aversion traduite par cette injure et les agissements rétro-actifs d’une autre catégorie de la population. Ah bon. Quand le callejon vaseliné crie « Indulto ! » par contre, là, rien de prévu pour avoir sodomisé l’aficion payante.

Re LOL. Heureusement qu’on a de l’humour.

vendredi 13 septembre 2019

Tarir la Source


Elle est sympathique Aurore Bergé… Énervante, certes, mais sympathique dans sa façon de se tromper. Encore tout à l’heure avec Bourdin sur RMC. Elle tient à son train de mesures sur le bien-être animal. Vous savez quoi ? Moi aussi. Et vous aussi j’en suis sûr. Nous n’avons aucune propension malsaine à nous réjouir d’un quelconque mauvais traitement commis envers un animal. Savoir que sa côtelette émane de la carcasse d’un animal  malheureux ou tourmenté avec cynisme ou qu’un sale type a abrégé la vie de son chien d’un coup de pelle n’est épanouissant pour personne.

Pour autant, ne pas savoir faire de différence entre l’éléphant qui a vécu sauvage en liberté des décennies et qui s’étiolerait de l’enfermement qu’il subirait dans un cirque avec celui né en captivité, me semble issu tout droit d’un raccourci inepte. Là, c’est l’idée que l’on se fait de sa conscience supposée qui prend le dessus : anthropomorphisme.

Sur Instagram je suis notamment abonné à quelques comptes qui traitent de la vie sauvage comme elle est, sans précautions. Je vous assure que la corrida apparait alors comme un accompagnement précautionneux et plein d’égards, du dernier quart d’heure, le mauvais, que nous vivrons tous, dans notre lit, à l’hôpital, en Ehpad ou ailleurs, peu importe, on le vivra et il sera mauvais. ''Epic_wild'', ''real_nature'', ''natureismetal''  sont les noms de ces comptes et, souvent, on y éprouve des sentiments controversés entre fascination de la vie sauvage et dégoût logique, genre : aaah maaaaais… arrête de le bouffer comme ça, tue-le d’abord !  Ces situations permettant d’évaluer les degrés sur l’échelle de la cruauté. Bien sûr, ce n’est pas en relevant une situation horrible qu’on arrive à trouver des justifications à une autre. Sauf que, lorsqu’elle est produite sans intervention de l’homme, elle n’est pas horrible, ni cruelle, il faut changer d’adjectif. Elle est naturelle, sauvage, n’ayant d’horrible et de cruel que ce que l’œil humain avec sa sensibilité y voit : anthropomorphisme. En effet si tel prédateur ne tuait pas si cruellement sa proie, on assisterait alors à sa cruelle et interminable déchéance.

Pour la corrida, l’homme décide de faire entrer un toro dans l’arène et de donner à voir son combat. Sortez-moi tous les philosophes aficionados de votre manche, bardés d’arguments savants et distingués, cela ne suffira pas à la justifier. Ce point est incontournable. Le point de départ est un vœu humain gratuit. Parce que l’homme est ce qu’il est. Parce qu’il est dans la nature des acteurs de s’attaquer à l’insurmontable, l’océan à la rame, l’Himalaya au piolet, le toro à l’épée, parce qu’il est dans la nature des spectateurs d’être impressionnés, émus, étonnés de ce à quoi on parvient dans la beauté et la difficulté. C’est comme ça.

Alors, notre amie Aurore veut donc interdire l’accès des arènes aux mineurs. Chouette. Elle ne s’est pas rendu compte que les jeunes, s’ils avaient 20 ou 60 euros à dépenser chaque jour, préféraient les boire que s’obliger à rester calmes, serrés comme des anchois, sage, pas bouger, comparant leur vécu avec les resenas, pour tenter d’y comprendre quelque chose. La preuve ? La tribune désespérément vide fournie par Casas à prix super réduit especially pour eux. Car le jeune, messieurs-dames est remuant… quelques chopes de houblon – car de nos jours le jeune boit irlandais, c’est mort pour le pastis marseillais – quelques notes puissamment décibelisées, quelques filles déhanchées – important – et le voilà beaucoup plus à son aise en bodegas que sur les pierres et planches inconfortables de l’arène où l’on peut au choix se peler les miches ou se rôtir les roubignolles.

Il est grand temps que ce pseudo-article se termine, je sens l’envie d’abandonner le langage soutenu, pour l’ordurier qui me défoule tant et a fait de moi une divinité dans la rue Fresque…(Hahaha eh ho ça va, hein….)

Donc l’interdit aux mineurs ce serait chouette, ça les précipiterait à nouveau dans le ruedo par cette mécanique conversion adolescente de l’interdiction à la transgression. Magnifique, Aurore, ils te détourneront, tu seras leur Bergé ! Elle sait bien que ça ne traumatise personne et surtout pas les enfants, nous y sommes tous allés jeune et nous n’avons pas viré psychopathes pour autant. Ce qu’elle espère en essayant de retarder le gusanillo c’est couper le lien, tarir la source. Espoir vain, il arrive un âge où remuer dans les bodegas, avec toute cette transpiration et votre moitié qui commence à vous reprocher de sourire bêtement à toutes les inconnues qui passent, devient fatiguant, alors que se perçoivent les mystérieuses clameurs qui s’élèvent du cirque de pierre dont on ignore tout. Si vous êtes né dans la région ça ne peut que vous interpeller qu’un type de votre âge, entre vingt et vingt-cinq ans, accepte l’idée de se faire déboyauter par la corne alors que vous-même demandez encore à votre maman où sont les sparadraps pour panser votre doigt écorché à l’économe. Quand elle a réussi enfin à vous convaincre d'éplucher les patates.

Non, il y a juste un truc qui me sera désagréable dans cette société hygiéniste qu’on voudrait nous fabriquer : c’est qu’une merdeuse logorrhéique qui plane à quinze mille pieds au dessus du moindre enseignement délivré par la tauromachie me dise, à mon intelligence décrété déficiente, ce qu’il est bon que j’adopte comme attitude avec mon petit-fils.

Je t’emmerde Aurore Bergé.
photo La Provence

lundi 9 septembre 2019

Despedida vue par Joël Boyer


Pour qu'une resena soit intéressante, y compris si elle ne colle pas à votre perception, il faut plusieurs ingrédients indispensables tels qu'une bonne culture générale - y puiser des références -  une bonne culture taurine - n'être dupe de rien - de la sensibilité - transmettre les émotions vécues - un talent littéraire - c'est encore mieux si le lecteur se régale - et surtout, surtout, avouons-le, le feu sacré qui permet de s'emmerder à 90% des courses en se ruinant sans broncher...
Il m'est apparu que Joel Boyer réunissait ces qualités, la gentillesse en plus puisqu'il me permet de publier ici ses resenas. Qu'il en soit ici remercié.



Arles, 7 septembre 2019, corrida goyesque- Enrique Ponce et Juan Bautista qui fait sa despedida, mesclum de ganaderias

Arles, la ville dont le Prince est un torero, savait que Juan Bautista avait fait les choses en grand. Les rues bruissaient de nervosité et de ferveur ; on processionnait déjà rue de la Calade, blottis les uns contre les autres ; le rond-point des arènes était noir de monde et ça bouchonnait grave côté Luppé trois quarts d’heure avant le début du spectacle. Une telle affluence était inédite. Pour rien au monde, Arles, la Crau et la Camargue n’auraient raté les adieux du torero à sa ville.


Et toute la ville était là, une foule ravie et surtout rajeunie. Ce jour, on venait aux arènes en couple, entre amis, en famille mais surtout en bande. Des jeunes comme on n’en voit plus dans les arènes, des gitans, des rebeus. Dieu que ça fait du bien de s’apercevoir qu’un torero peut encore attirer les foules, que l’événement d’une retirada fait sens, que c’est le moment où jamais où il faut rameuter tout le monde, les cousins et les potes, même ceux qui ne sont pas aficionados, ou qui ne le sont que d’occasion. Ils étaient tous là, Barriol, Le Trébon, Trinquetaille, Monplaisir, Griffeuille, au milieu des gilets jaunes, des ex-cocos, des émissaires chics de Patrick de Carolis et de quelques nîmois qui n’en revenaient pas, tant ils se sont accoutumés à ne plus vivre les uns avec les autres.
Ce jour, le Prince a fait de sa ville un village d’aficion et a ouvert ses arènes au monde.

Des arènes de « no hay billettes », décorées avec goût, un ruedo superbe en fleurs de tournesol en hommage à Van Gogh, une banda Chicuelo II au meilleur de sa forme- comme souvent à Arles- accompagnée d’un chœur et d’une mezzo un peu envahissante mais au timbre profond, des habits goyesques d’une grande beauté, surtout celui de Juan Bautista, enveloppé d’une cape de velours vert foncé, costume vert, ramages bruns aux reflets auburn.

Pour sûr, les toros n’étaient pas très en pointes, des toros à tête commode de festival entre amis. Et la présidente, en costume d’arlésienne, a bien failli nous gâcher la fête, par une distribution incontrôlée de mouchoirs de toutes les couleurs, allant jusqu’à accorder deux vueltas (au bon La Quinta sorti en 4ème pour Juan Bautista, celle-là n’était que ridicule, et au Juan Pedro d’une pique et demie, atrocement soso, sorti en 5ème pour Ponce – et celle-ci, vraiment affligeante, a été protestée par une bronca d‘anthologie à l’heure de l’hommage à sa dépouille).


Ponce a fait du Ponce, parallèle et toréant du pico, mais donnant le change par cette élégante raideur et ce faux relâchement à quoi ils nous a accoutumés depuis 30 ans. Ses très douces véroniques de réception a camera lenta devant son Cuvillo, un peu faible mais plein d’allant et de bon moral, sont à retenir, comme sa main gauche, surtout après changement de main, sur cet adversaire intéressant de jeu, très noble et qui se reprend en cours de faena privant le maître de ses tentatives répétées de génuflexions poncinistas, toutes avortées (deux oreilles après bajonazo…). L’Adolfo Martin nous offrira un joli tercio de piques (le toro saute littéralement sur la tête du cheval à la première, la seule qui sera bien exécutée et vient très fort sur les deux suivantes mais sans pousser) puis se révèlera tardo à la faena. Enrique, précautionneux, s’applique, insiste et tire deux séries au final de ce toro de demi-charge qui arrivera à la mort gueule fermée (silencio). Le début de faena sur le Juan Pedro, conduit au centre par passes par le bas et trincherillas, le torero très vertical les jambes croisées en entrechats de petit rat de l’opéra, sera brillant, comme les séries à droite qui suivent, main basse, geste lent, relâchement de la ceinture -après le passage… Cela ne suffira pas, alors Enrique exige la musique et la banda se met à jouer. A compter de cet instant, la faena baisse beaucoup de ton devant ce toro sans présence. La foule sans s’en aviser applaudit alors les intentions et l’allure du torero plus que la passe. Poncinas comme s’il en pleuvait. Cette œuvre inachevée et vilainement ordinaire en sa deuxième partie vaudra au matador les trophées maximums. Allez savoir…

Mais au fond, tout ceci n’avait que peu d’importance car Jean Batiste a illuminé toute l’après-midi. Certes le Garcigrande d’ouverture était-il imprésentable de tout (trapio et cornes) et sans tempérament. Mais, très en confiance, quieto, d’une grande intelligence, JB a inventé un toro, dans une faena allant a mas, très bien conduite et de grande variété (une oreille). Il a su mettre en valeur le La Quinta, un peu gras et les cornes outrageusement basses, en ordonnant à son piquero de se placer sous la présidence, et le trasteo d’Alberto Sandoval, merveilleux d’exécution, a fait le reste en deux rencontres. Christian Romero son péon historique et son ami, invité à la fête, la soixantaine approchant, a planté deux paires de banderilles devant un public conquis. Puis ce fut, après un brindis à ses enfants, un festival de bon goût, de relâchement (le vrai), d’enchaînements de perfection, et après un petit passage à vide à gauche, d’où s’est cependant détaché un somptueux molinete très bas, très swingué, une fin de faena par série de face sans épée rematée par un pecho plein de desmayo, le tout sur une zarzuela merveilleusement interpétée par notre mezzo (recibir, deux oreilles, vuelta au toro).

Sans doute tout ceci était—il agréable, un peu anodin, sucré. Mais il en fallait plus pour nous gâcher la fête. Alors quand on vit, avant la sortie du dernier, Juan Bautista attendre son heure, le dos à la barrière, on s’est mis à l’applaudir, avec reconnaissance pour ce qu’il avait souhaité nous offrir, pour la manière, cette classe de gendre parfait, cette retenue qui est sa marque et qui le distingue de tant de directeurs d‘arènes….A l’applaudir avec ferveur, interminablement, tout le public debout et lui au centre, lui nous saluant, avant de lever sa montera en croissant de lune vers le ciel, en hommage à son père. Des larmes ont coulé. Sur nos visages et sans doute sur le sien. Un péon, témoin de ce moment d’émotion, lui empoigne la nuque comme on le fait entre hommes quand on craint de se caresser.

Son toro sort, un Vergahermosa, de 530 kgs, pas bien mieux présenté que les précédents, accueilli par une passe de cape à genoux, et qui se révèle à la pique encasté et de grand jeu, y allant trois fois goulument, le piquero, très sûr, à la puerta des cuadrillas, un toro qui ne pousse pas et fuit aussitôt le châtiment mais qui revient avec une codicia énorme. Juan Bautista, pour ce dernier combat, partage le tercio de banderilles avec ses peones, plante une paire al violin de grand impact et brinde. La faena ? Un bonheur de faena devant un bonheur de toro, noble, de beaucoup de présence, de grand allant, inlassable, auquel Juan Bautista sait donner la distance et qu’il torée avec rythme, temple et ligazon. Soudain tout le monde se régale. Le public, le toro, et le torero surtout. Un moment d’une telle plénitude, de telle aisance, qu’on en a les larmes aux yeux, pour lui, pour nous, pour ce qu’on voit et pour ce qu’on devine. Le toro est si superbe et si bien mis en valeur par le maestro qu’on applaudit sa charge, son galop, sa caste. Juan Bautista, à cet instant s’oublie, atteint la plénitude des derniers instants. P… que ce doit être bon ! Et pour lui à ce point si irrésistible qu'on le voit soudain se pencher au passage de l'animal pour déposer un baiser sur son flanc, comme un amant exalté. L’arène est, comme lui, sur un petit nuage. Le mouchoir orange tombe- celui-ci d’évidence- et Jean Batiste raccompagne son toro par luquesinas jusqu’au toril, attend qu’on referme la porte pour se retourner vers nous et on voit alors un immense tournesol glisser sur les mystères des chiqueros qui se referment. Ce point final d’une carrière est donc un soleil qui raccompagne son torero. Le symbole est saisissant.

Juan Bautista revient au centre du ruedo. La communion entre le torero et son public est fervente et elle dure de longues minutes, poignantes, comme si l’on regrettait de se quitter ainsi, si bellement, si sagement, si intelligemment. A l’heure exacte où le soleil se couche sans drame, au meilleur de l’horizon d’un homme.
C’est alors Ponce, et non un peon, qui s’approche, se baisse pour ramasser la montera en croissant de lune et la remettre au retrayant. Ce geste d’estime du vétéran qui ne parvient pas à quitter le ruedo à l’égard du choix de son cadet est superbe. Puis ce sera la vuelta du torero, accompagné du mayoral et de ses trois enfants, la petite fille en arlésienne et les deux garçons, plus jeunes, qui se disputent drôlement les bouquets de fleurs que le public jette au passage du maestro. Et toute cette petite famille qui salue encore au centre, les enfants regardant leur père pour savoir comme on doit lever le bras. C’est proprement irrésistible.

 
Il y manque encore quelqu’un : l’épouse. Mais la voilà qui prend place à côté de la banda et des chœurs pour entonner l’Hymne à l’amour accompagnée par l’orchestre Chicuelo de l’ami Rudy. Les deux toreros et leur cuadrilla écoutent religieusement, regroupés ensemble sur la piste non loin de la talanquera. Applaudissent à la fin puis sortent en triomphe. Rudy, qui sent toujours les choses, continue à jouer. Nous restons encore de longues minutes comme si l’on refusait de se séparer.


Il est vrai qu’une despedida, ce n’est pas seulement le choix ou le destin d’un homme. C’est pour nous tous, le temps qui passe et la peur de l’absence.
                                                                                                                  Joël Boyer

mardi 2 avril 2019

Le plus difficile c'est de manger lentement lorsqu'on a faim


Curro Romero : « De nos jours, les toreros ont plus peur de l’empresario que du toro »

 

(A l’occasion des 60 ans de son alternative à Valencia)

 

 

 

 

Soixante ans. Six papes à Rome. Un caudillo et deux rois en Espagne. Et un seul pharaon dans le toreo.

 

Curro s’assied dans sa maison, devant une fenêtre d’où l’on voit la Giralda. Il essaie de se souvenir de tout ce qu’il a vécu depuis que Gregorio Sánchez, avec Jaime Ostos comme témoin, lui a donné l’alternative aux Fallas le 18 mars 1959 ; c’était un mercredi. Mais la conversation va plus au coeur qu’au cerveau. Il parle de ce qu’il ressent, ce à quoi il rêve, ce qui lui fait mal…

 

 

 

- Ne vous inquiétez pas. Je ne vais pas vous demander des statistiques.

 

- Ouf, heureusement, parce que j’ai déjà oublié beaucoup de choses.

 

 

- A présent, vous pouvez parler sur l’avenir car vous avez déjà tout vécu et, de plus, vous êtes retraité, même si l’on reste torero à jamais.

 

- Exact. Est-ce qu’un peintre ou un écrivain disent « je pars à la retraite » ? Et bien les toreros restons pour toujours toreros.

 

 

- Vous l’êtes depuis 60 ans déjà.

 

- Que de temps passé ! C’est une profession si risquée. J’ai toujours considéré le toreo comme un métier à part des autres. Les artistes dépendent d’eux-mêmes, mais la tauromachie est différente car elle dépend aussi du toro, un animal qui sort chaque jour différent. De plus, tu ne disposes que de dix minutes pour la réussite ou l’échec. Il faut lutter avec le temps et on ne veut pas que le temps passe ; c’est un combat, et tu dois garder la tête lucide tout en sachant ce que tu es en train de risquer, qui est plus qu’un triomphe ou un échec : c’est ta propre vie. Point. Il y a aussi la solitude du torero : lui et toi, toi et lui, seuls tous les deux. Tu veux que personne ne sorte du burladero. Laissez moi seul ! Dans ces situations, il y a des gens qui me disent : « Tu m’as fait pleurer ». Putain, ça me remue tout le corps.

 

 

- Avec quoi on torée, la tête ou le coeur ?

 

- Avec les sens. La tête tu la laisses au repos entre le toro et toi… et ensuite tu dois chercher l’harmonie, car sans elle il y a lutte et la lutte n’est pas bonne.

 

 

 

 

 

- Le temps dans le toreo est un paradoxe ; il faut donner la sensation de lenteur en un bref moment.

 

- Oui. C’est le problème. Ces dernières années, beaucoup de choses ont changé et le problème est toujours le même dans le toreo en Espagne : maintenant personne ne s’arrête, tout le monde est pressé. Tu parles avec quelqu’un et celui-ci regarde sa montre et n’entend rien de ce que tu lui dis car il est en train de se dire qu’il doit partir.

 

 

- Le toreo est-il  le dernier réduit de l’Espagne lente ?

 

- Peut-être. Le toreo est un art mais encore faut-il que quelqu’un le crée. Tout le monde n’a pas cette chance et, lorsque les choses se présentent de manière un peu faible, tout s’effondre. Les obstacles arrivent car les gens ne vont plus aux corridas. Tout doit être considéré. Aujourd’hui on manque de tout. Le temps se fait long dans la plaza, il y a des corridas qui durent trois ans et c’est dommage qu’un spectacle si pur ait un creux de vague comme celui qu’il traverse actuellement.

 

 

- Lorsque vous avez pris l’alternative l’arène était aux trois quarts pleine. Cette année, il n’y avait plus qu’un quart de spectateurs aux Fallas. Que s’est-il passé ?

 

- Je pense que la mesure du temps est importante. Les toros, malheureusement, ne combattent plus comme à mon époque, il y a trente ou quarante ans. A cette époque, ils étaient combatifs et on pouvait faire des faenas comme on les ressentait. Mais les pauvres toreros aujourd’hui doivent combattre des toros qui s’arrêtent ; et comme ils veulent triompher, ils perdent du temps… Et vas-y, vas-y encore… Il devrait y avoir quelqu’un dans le callejón qui lui dise : « Entre, et tue ! » Mais on ne doit pas fatiguer le public. C’est cela le pire. Toutes ces choses doivent être revues et réfléchies.

 

 

- Est-ce que le responsable est le monde taurin lui-même ?

 

- Nous le sommes tous. Il faudrait à nouveau mettre les toros dans leur pure nature, car on les a sortis de cette nature pour que les toreros puissent produire leur magie dans des faenas grandioses où le public oublie la tragédie que l’on vit dans la plaza.

Lorsqu’un être te fait oublier que là on meurt, imaginez quel type d’art peut en sortir. C’est ce moment qui fait l’afición, qui fait le plein des gradins.

 

 

- Vous avez aussi été très critique avec le règlement car vous le trouvez anti-artistique.

 

- De plus, dans chaque région autonome il est différent. Les vétérinaires renvoient les toros aux ganaderos alors que ces derniers les ont choyés avec amour. Non, non, cela ne se fait pas.

 

 

- Aujourd’hui, à Madrid, ont sortée les ganaderias au « bombo » . Qu’en pensez-vous ?

 

- Ce sont des choses nouvelles qui ne font qu’empirer sa situation. Si j’ai un contrat avec Madrid et qu’il y a une ganaderia qui embiste  avec régularité, je la demande pour moi. Mais, tu vas me mettre dans le « bombo » une corrida qui va à contre-courant de mon style ? C’est m’auto-punir. Le peintre choisit sa toile, le sculpteur choisit le bois ou la pierre qu’il va travailler. Chaque artiste choisit le meilleur, ce qui sera doux à manier pour lui. Et bien en tauromachie c’est pareil. Un toro est bravo mais noble, s’il embiste bien, tourne rond comme un horloge, te regarde, embiste au toque  et à la voix… Ce toro, petit animal, est celui que j’allais chercher pour mon œuvre. J’ ai même de la peine lorsqu’on coupe les oreilles de ce toro et qu’on le mutile après sa mort. Gardez-le avec ses oreilles ! A quoi me servent ces oreilles ? Il y a beaucoup de choses que je ne vois pas. Avant, les aficionados les voyaient mais tout a presque disparu.

 

 

- L’évolution du toreo depuis que vous êtes matador est-elle similaire à celle de la société ?

 

- Elle lui ressemble. Aujourd’hui, il n’y a plus de toreros avec l’état d’esprit de ceux d’antan. Il y en a certains qui attendrissent tant ils jettent les  cojones . Moi je préfère l’émotion donnée par l’art… Voir un torero qui donne trois ou quatre  lances  lents, plutôt que de passer un mauvais moment car c’est ce qu’ils font endurer au public maintenant. Ca arrivait à mon époque avec un torero dont on disait chaque fois qu’il toréait, qu’un cercueil était prêt dans sa voiture. Mais c’est quoi, ça, mon Dieu ? Ca ne fait qu’emmener des aficionados nouveaux qui n’y connaissent rien, remplissent les plazas mais en faisant du mal.

 

 

- Et bien cette année, le Ministère de la Culture n’a même pas donné la Médaille des Beaux Arts à aucun torero.

 

- Ni même de subventions. Rien. Ils ne donnent même pas un sou pour ces gamins qui débutent. Au contraire, ils l’enlèvent. Ils ont supprimé les écoles… Ils ne savent pas comment on protège les toros bravos, cette merveille. Comment ils vivent, sont soignés...Mais nous, les toreros sommes très fautifs de cette situation. Nous sommes coupables au regard des nouveaux apoderados qui ont plus peur des empresarios que des toros. Et peur aussi des spectateurs.  Car même en sachant qu’un toro n’a qu’une passe, ils persistent pour ne pas avoir à subir une bronca. Donne de temps en temps une belle fiesta au toro… tu verras comme les gens accourent à nouveau et te remplissent les gradins.

 

 

- Cette recette vaut aussi pour la Catalogne !

 

- (Sourires) Ca c’est une autre histoire, pour tout vous dire, car les politiques c’est comme les avocats. Le nouvel avocat qui vient de finir son Droit devrait travailler près de bons et expérimentés avocats, de ceux qui sont prêts à prendre leur retraite, en établissant des liens d’amitié tout en les écoutant. Mais les avocats d’aujourd’hui ont de très mauvaises idées, plus de mauvaises idées que de connaissances.

 

 

- Il est plus difficile de triompher aujourd’hui qu’il y a soixante ans ?

 

- Avec les toros d’aujourd’hui je n’aurais pas su être torero. Lorsque je les vois je me dis : « Celui-là ça ferait déjà cinq minutes que je m’en serais débarrassé ». Je n’hésitais pas. Je tentais, voyais les difficultés qu’il avait, et si je n’arrivais pas à trouver l’harmonie, j’arrêtais. Le toro avec lequel je devais me battre, le dominer, je devais le positionner pour le tuer. Deux ou trois passes par le bas, de corne à corne et je tuais. Quelle que soit la bronca qui me tombait dessus. Mais je le faisais car j’avais heureusement assez de personnalité pour cela. C’est pour cela qu’il y avait tant de discussions, mais lorsque les spectateurs sortaient, ils ne s’étaient pas ennuyés. Ils sortaient en me traitant de tous les noms : « Connard !, trouillard ! ». Mais le jour suivant ils revenaient me voir.

 

 

 

- Comment supportiez-vous ces broncas sans sortir de vos gonds ?

 

- Je baissais le regard et je sortais le plus vite possible de la plaza car ce n’était pas agréable d’écouter une bronca et qu’on t’envoie toute sorte d’injures. Mais je préférais cela plutôt que de me trahir moi-même. Je préfère une bronca plutôt que faire des choses que je ne sens pas. Je ne crois pas en ce mensonge.

 

 

- De nos jours, tout le monde veut plaire à tout le monde et il se ment à lui-même. Ce discours n’est pas à la mode.

 

- C’est vrai. Mais si je mentais aux gens, je ne pourrai plus dormir ensuite. Je me serais dit : « Tu dois attendre ton moment ». Mais je n’ai pas eu à le dire car je ne me suis jamais trahi. J’ai su attendre en essayant de m’adapter chaque fois que le toro le permettait. Je voulais toréer lentement, le faire aller et venir, dominer la mesure du temps, faire les desplantes  à temps… C’est comme un « olé » lancé au temps juste et précis à un artiste qui chante. Il doit se faire à la bonne mesure, au bon moment. Le toreo c’est pareil. J’ai voulu arrêter au  capote  quelques toros qui venaient violents et les gens, avec force, m’ont lancé des « olés ». Mais c’était un « olé » électrique que je ne ressentais pas, tout comme je ne ressentais pas le  lance  car c’était violent. Je le tentais, mais si je n’y arrivais pas, alors il fallait envoyer au cheval.

 

 

- Cet entêtement dans les idées est surprenant car vous veniez d’une famille modeste et on suppose que vous étiez impatient d’atteindre la gloire.

 

- Je pense à cela souvent. Quelle chance j’ai eue dans ma vie ! Je devins torero pour sortir de la boue car j’ai commencé à travailler très jeune, à douze ans, en gardant des cochons et des vaches. C’est pour cela que je dis à mes parents que je voulais être torero. Avec quelques gamins de Camas nous nous achetâmes une bâche, la découpâmes avec le modèle d’une muleta que l’on nous avait prêtée comme modèle, et la teignîmes en rouge. Nous disposions de la muleta chacun une semaine, à tour de rôle. Il y en avait un qui allait à Séville et se renseignait sur les tentaderos auprès des jeunes filles des toilettes, interrogeant celles qui faisaient le ménage dans les fincas. Ces souffrances furent très nécessaires mais j’ai su les surmonter.

 

 

- Et ce fut le triomphe

 

- Mes parents étaient deux véritables phénomènes car ils nous ont légué des valeurs et une bonne éducation alors qu’ils ne savaient ni lire ni écrire… mais ils avaient une éducation de qualité, vraie, authentique. C’est pour cela que je leur dis au moment de ma prise d’alternative : « Vous ne travaillerez plus » (je me sens très ému). J’achetai une maison à ma famille avec une chambre pour chacun et nous ne dormîmes plus tous ensemble sur le matelas de paille. C’est ainsi que cessèrent toutes mes ambitions. Je découvris que mon bonheur c’était le toreo, non pas pour sa dimension économique, mais pour voir les gens enthousiasmés de me voir toréer. Quelle merveille. Aujourd’hui je vois les corridas et je me dis : « Mon Dieu, j’ai été torero ? ». Je le crois à peine. Je vois les toros et je me dis : « J’ai toréé ça ? ». J’étais heureux ainsi…

 

 

- Je reprends une de vos phrases pour terminer. Vous dites que le plus difficile au monde c’est de manger lentement lorsqu’on a faim et, en vous écoutant parler, il me semble que vous vous êtes appliqué cette maxime à vous-même.

 

- Dans ma vie, j’ai toujours tout fait lentement.

 

 

- Quand je pense que vous disiez au début de l’interview que vous n’alliez pas trouver les mots…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J.M. Serrano – ABC – 17/03/2019

jeudi 4 octobre 2018

JP.COMBE 2e partie (suite et fin)


C’est un instant de calme avant que la passion

Ne s’épanouisse enfin, une crucifixion

Du vent. Une retraite éphémère et sereine.

Au-delà du repos, il aperçoit l’arène.

 

Manolo, cependant, vient troubler le silence.

Il est celui qui sait, son peón de confiance ;

Il apaise d’un mot, inquiète d’un regard

Et peut mieux que personne éclairer tel un phare.

Il parle des Toros en longs gestes précis

De façon qu’on croirait les deviner. Et si

Son Maestro se perd dans des pensées obscures,

Il devient un ami qui protège et rassure.

Au sortir du chapeau, deux silhouettes noires

Ont donné à son cœur un délicieux espoir ;

Celui d’un grand succès. Un triomphe majeur,

De ceux-là dont on rêve au terme du labeur.

Le hasard - sans un mot – a pris sa décision ;

Le meilleur de l’envoi sortira en second.

Il l’annonce au diestro, c’est le sien. Un sourire,

Puis la concentration revient dans un soupir.

Il s’en va, Manolo.

                                
L’homme doit s’habiller

Pour devenir un dieu. Sa chemise est pliée

Dans les mains du mozo de espada. D’un geste,

C’est sa taleguilla aux broderies célestes

Qu’il désigne à présent. Il met son collant blanc,

Ses medias de soie rose au-dessus, puis attend ;

Pour passer sa culotte, il aura besoin d’aide.

Que ce soit à Bayonne, à Séville ou Tolède.

Car tel est fait l’habit ; Quelques tissus fragiles

Qui forment sans mentir une armure d’argile…

Les chevaliers, déjà, dans les temps très anciens,

Pour se vêtir de fer avaient besoin des mains

De leur valet. Andrés porte son matador

Depuis longtemps déjà et pour longtemps encore.

Il a vu des murs blancs ; Bien plus que de raison,

Sur les deux continents, et par toutes saisons,

Il a vu des murs blancs et fait rouler des malles,

Recousu des machos arrachés aux Etoiles,

D’eau froide et de magie, il a gommé les traces

Laissées par le grand fauve en parcourant la place

Au plus près du frisson. Là, il noue sa cravate,

Lui ferme son gilet pour cacher les stigmates,

Puis couvre avec douceur le dos du combattant.

D’une chaquetilla, il étoffe le temps.

                                      *

                                    *  *

On part.

                                      *

                                    *   *

                 La cuadrilla, par le très long couloir,

Se présente à la porte.

                                         Abrazos.

Des regards,

Illuminés d’argent, donnent la communion

Comme si la folie effaçait la raison.

Ils ont un point commun, ces guerriers valeureux ;

Une naissance au jour qui les rendit heureux.

Il fallut qu’un instant change leur destinée…

Mais quand ? Et où ? Pourquoi ? Devient-on obstiné

Sans ne maîtriser rien ? Charrié simplement

Tel un limon fécond, lorsque chaque moment

Est un hymne aux Toros et puis que l’étincelle

Se change en un brasier glorieux et immortel ?

La place est à deux pas. On ira en fourgon,

C’est ainsi. Comme pour quitter le tourbillon.

                                         *

                                       *  *

Juste le temps d’un souffle, il ouvre grand ses yeux

Pour vivre dans le ciel un souvenir heureux ;

Celui d’un crépuscule éclatant de quiétude.

Protégé par sa cape et par sa solitude,

La dehesa pour lui, pour lui seul à jamais,

Il jouissait de l’instant et du soir parfumé.

Seule une brise bleue accompagnait la lune.

Chaque respiration était une fortune,

Inestimablement. Il avait ce trésor

Tout au creux de ses mains, à portée de ce corps

Qu’il mettait en danger. Oui… Mais quelle importance ?

Quand la mort vient rôder, puis propose une danse,

Il faudrait être fou pour fuir l’invitation.

 

Songerait-on au Christ esquivant sa Passion ?

 

Le feuillage d’un chêne enchantait le silence

D’un flamenco soyeux. L’homme attendait sa chance

Pour figer le tableau dans un long mouvement.

Un village, là-bas, aux maisons de murs blancs,

Dormait. Inconsciemment, le miracle à venir

Glissait sur la pénombre et semblait retenir

Les heures qui fuyaient vers des terreurs inouïes.

Naissante d’un bosquet, il avait vu la nuit

Et l’avait toréée d’une embrassade unique

Qui pleura très-longtemps. Juste une Véronique,

Infinie de lenteur. Puis il avait dormi,

Savourant son triomphe enfanté sans un bruit.

                                      *

                                    *  *

Il s’éveille à la vie, ébloui de murs blancs.

                                      *

                                    *   *

La chapelle est très-belle et d’un calme troublant.

Un prêtre a dessiné, à force d’afición,

Cet ultime rempart. D’une génuflexion,

Chacun parle au Destin avant de s’évanouir

Jusqu’à l’inéluctable et pourquoi pas…

                                                                      Mourir.

 

C’est l’instant mélodieux où les pas des chevaux,

Comme des clapotis, résonnent au patio.

Ainsi qu’une cascade immense et bigarrée,

La foule, en filigrane, est prête à déclarer

Son amour, ou sa haine, ou son indifférence.

Que ce soit au Mexique, en Espagne ou en France,

Le silence, à la mort, est le pire verdict.

Un Matador préfère une saine vindicte

Aux magistrats muets.

                                       *

                                     *   *

                                        Mais sonnent les clarines…

                                        *

                                      *   *

Le cortège éphémère à la grâce divine

Dessine un arc-en-ciel parfait de rectitude

Conscient que le combat sera sublime et rude.

Les capes se déplient puis vont de tout leur poids,

Comme des papillons sur un chemin de foi,

Caresser l’Eternel.

                                 Voici que l’alguazil,

Gardienne du bon ordre et des clefs du toril,

Dans un élan puissant galope vers la porte.

Le Toro va venir. Juste avant qu’il ne sorte,

Des regards silencieux dévisagent la place,

Espérant qu’il sera la fierté de sa race.

 

Parmi les amoureux, il en est un plus blanc,

Plus poëte sans doute. Il a juste douze ans.

 

Il reste des années assis sur les clôtures,

Revivant le passé, glorifiant son futur

Qu’il voudrait de lumière, abhorrant l’idée même

D’une vie sans la Course et les fleurs qu’elle sème.

Il tient sa muleta, cachée sous son manteau.  

Aura-t-il le courage, en espontaneo,

De rejoindre le ciel ? Dérober une passe

A l’heure où ses amis se morfondent en classe ?

Et le Chef de Lidia, serait-il courroucé ?

Crierait-il au peón l’ordre de se pousser ?

Il a tant espéré la sublime seconde

Qui figerait enfin l’éternité du monde.

Juste une naturelle – il n’aurait pas d’épée –

Avant de disparaître, étourdi, mais en paix.

 

Quand la Guardia Civil appellerait sa mère,

Il l’entendrait pleurer d’un désespoir amer

Qui est toujours égal.

                                       Elle ne rêve plus.

Ses nuits ne sont hantées que par ce qu’elle a lu

Dans les yeux de son fils ; Ce livre sans chapitre

Qui ne finit jamais et qui n’a pas de titre.

                                      *

                                    *   *

Depuis le callejón, le Maestro observe

Le premier Matador qui panique et s’énerve ;

Son bicho est manso, il n’en tirera rien.

Il attend qu’il le tue et que sorte le sien.

Un pinchazo, puis un second.

                                                    Une demie,

Concluante pourtant. Le Bête est endormie.

 

On traîne sa dépouille au-delà des barrières

Pour l’oublier demain comme on l’ignorait hier.

                                        *

                                      *   *

Alors le jour se lève, et bien loin des murs blancs,

Le Torero s’avance, ivre et ensorcelant.

De ses zapatillas, il embrasse le sable

Et vient s’agenouiller, dans un geste impensable,

Face à sa Destinée. Plus rien n’existe alors

Que ce lien invisible entre le noir et l’or.

 

Un abîme de nuit apparaît au lointain ;

Il a ouvert l’enfer d’un signe de la main.

 

Son capote s’envole et chante une arabesque.

L’Animal a chargé d’une fougue dantesque,

Projetant dans l’éther ses pitons indicibles,

Dessinant un sillon qui chercherait sa cible

Avant de revenir à la source de tout.

D’un vertige sensuel, l’homme reste à genoux

Pour déployer l’étoffe et guider la furie.

 

Des myriades d’instants montent vers l’infini.

 

C’est le fer, maintenant, qui déchire le cuir.

Lorsque tout ce qui vit aurait choisi de fuir,

Ecrasé de douleur, ce castaño claro

Soulève sans effort monture et piquero.

Il y revient trois fois.

                                            C’est aujourd’hui si rare…

 

Manolo le savait, c’est un divin nectar

Qui, inlassablement, inonde le ruedo,

Pourchassant sans répit son flamboyant credo.

 

Une valse d’argent, d’azabache parfois,

Fait fleurir un bouquet de couleurs et de bois

Sur le dos de l’Idole.

                                      Ainsi va la légende…

 

La serge rouge flotte, enjouée comme une offrande

Au Dieu resplendissant qu’il doit hypnotiser.

Les cris du Matador sont précis, aiguisés.

 

Dans un derechazo, il tient tout l’univers,

Fait brûler les saisons, du printemps à l’hiver ;

Il est debout.

                                      *

                                    *   *

                          Pourtant, sous un épais brouillard,

Un bruit d’acier qui chute attire son regard.

Sur le sol, un plateau finit de tournoyer,

Le chien, dans le salon, s’est mis à aboyer,

Tout devient si confus.

 

                                          Juan a peur, il est mort.

 

Rien ne lui obéit, ni son cœur, ni son corps.

Seule son âme chante un couplet tourmenté ;

«  Coule, Guadalquivir, sur ma nuque argentée,

Tandis que face à moi l’Arène se dessine.

Coleta mystérieuse, infinie et divine,

Foule, Guadalquivir, de ton pas incessant

- Chemin de soie, toujours, qui versera le sang

Vers l’ocre de ma vie et ses Toros énormes -

La plaine imaginaire où mes regrets s’endorment. »

                                      *

                                    *   *

Il rêve à son Campo qui brille sous la lune.

Ici, les murs sont blancs et l’infirmière est brune.

 

 

 

                                                                        Nice, Oct-Nov 2017

                                                                              Jean-Philippe Combe