mardi 22 décembre 2009

Peur sur l'Arène...



A Nimes, il est toujours nécessaire de patiner un temps dans la brandade avant de réussir à dégager la crème de la morue. On a bien compris qu'au vu de l'offre de Meca, le maire a été obligé sous peine de ne pouvoir justifier son choix, d'instaurer ce montant comme un préalable, une redevance-seuil pour considérer les offres dans une posture d'équité enfin supposé telle. Il s'est ainsi tiré une fameuse épine du pied au cas où il avait déjà dans l'idée de privilégier son prestataire habituel... D'autre part, comme à l'accoutumée, la brandade, bien branlée, présente une texture crémeuse facilitant la déglutition des pilules amères vu que personne ne se demande le montant pourtant facilement calculable du manque à gagner de toutes ces années durant lesquelles ne fut versée qu'un gros tiers d'une somme soudain apparue possible alors qu'on lisait dans toutes les colonnes locales qu'on n'en était souvent de sa poche mais que l'amour passionnel de sa ville, n'est-ce pas, le valait bien. Du mécénat, quoi. C'est beau l'esprit de sacrifice, ça tirait des larmes aux yeux peinturlurés des ménagères freshly menopaused. Rendons au moins à Meca ce mérite d'avoir par sa candidature, permis à la ville d'encaisser une redevance beaucoup plus importante. Il en sera peut-être remercié (ne pas oublier le deuxième sens du mot...)
Mais attention !!! Une Nimoiserie a souvent une vie intrinsèque et repart d'un ressort inattendu. Qui a mangé qui, la question est peut-être encore en suspens, pas seulement du fait que la décision remportée (14 à 7...) doive être entérinée par le conseil municipal du 9 Janvier mais par les sous-entendus perçus en filigranes dans la déclaration du perdant. Je me trompe sûrement car je ne suis pas si malin que ça -si,si je vous en prie...- et j'ignore tout des procédures juridiques, sauf qu'à lire attentivement les conclusions de Meca, il n'a pas fini le combat. Voici les déclarations des candidats parues aujourd'hui dans le "Mirdiiii-Liiiiiibreu" :
Simon Casas : Je suis là parce que je le mérite !
"Je suis très heureux d'avoir gagné ce concours qui a été long, mais qui s'est déroulé dans la transparence. Ce résultat ne m'étonne pas, même s'il y a eu une campagne de désinformation contre moi ! Je suis là parce que je le mérite. J'ai fais des propositions à la ville de Nimes la tête haute, j'accepte la compétition mais je reste le meilleur. Entre Meca et moi, il n'y avait pas photo. Si les Espagnols ne viennent pas se présenter à Nimes, ce n'est pas par amitié, mais simplement parce que mes résultats sont inégalables. J'ai donné aux arènes et à la ville de Nimes plus que quiconque. Je fais vivre les arènes sur le marché international de la tauromachie, je fais vivre les commerçants de Nimes"
Stephane Meca : Tout commence...
"Je dois tout d'abord féliciter le vainqueur et dire que je suis particulièrement heureux et fier d'avoir participé à ce concours pour les arènes de ma ville. J'ai relevé le défi et j'ai le sentiment d'avoir tiré la compétition vers le haut. En ce qui me concerne, je n'ai pas marchandé, en montrant ce que je pouvais faire. Grâce au dossier que j'ai présenté, je pense désormais qu'à Nimes un peu plus de transparence va être nécessaire et grâce aux propositions que j'ai faites dés le début, la ville va gagner d'avantage d'argent. J'espère aussi que les idées contenues dans mon programme seront retenues par le vainqueur et appliquées. Je suis contribuable nimois et je voudrais que la tauromachie et Nimes sortent gagnants. Je ne peux toutefois pas m'empêcher de m'interroger sur le déroulement des opérations depuis l'ouverture des plis et sur l'équité. En ce qui concerne la sous-traitance qui est interdite, je donnerai des précisions plus tard. Je crois pouvoir dire que l'appel d'offres ne fait que commencer...
Hein ? Avouez... ça se corse en cuisine, non ? On sent la brandade s'effacer et les relents aillés de l'Aïoli arriver... je ne manquerai pas de pilonner tout ça au mortier de ce blog s'il y a lieu. La sauce a toujours ce côté nourrissant et écoeurant à la fois.

lundi 21 décembre 2009

Vous Savez Quoi ?

LA DSP :

C'est Casas qui l'a ! Warrf...!!!

dimanche 20 décembre 2009

EDITO OU TARD

Isa du Moun - nom d'artiste - première à s'inquiéter :



- euh... nous allons entrer dans la quatrième semaine sans post, ce qui, pour un graphomane compulsif de ton espèce devient inquiétant...



Suivie de près par Chulo :



- Oh ! merde, tu hibernes ou quoi ...?



Puis de Jacques-Olivier depuis le diable-vauvert là-bas :



- ça fait longtemps qu'on s'est pas fait allumer, ça me manque, j'voudrais rester l'avocat du diable et continuer à me faire casser du sucre sur le dos...



Ludo :



-euh... voudrais pas être indiscret, mais... ça va ... ?


Mais alors.... ? Y'a quelqu'un qui m'aime sur terre ?!?!!! Aaaaah merci les amis de me dire que je vous manque, l'amour est un onguent dont j'oins ma peau craquelée, un baume réparateur dont je tartine voluptueusement mes pores, un viatique nécessaire. J'ai le corps si graissé d'amour dégoulinant que l'orsqu'on me prend dans ses bras, viouuuut je gicle comme une anguille hors de l'étreinte, ça me gêne, c'est là qu'est ma pudeur... Amour, lumière, mots et toros, tout ce dont j'ai besoin. Je me sentais un peu abandonné, flagada, submergé d'aquoibonisme, triste, noyé dans les frustrations ordinaires, n'ayant de temps que pour travailler et puis s'affaler, vaincu par le pessimisme tel un écureuil triste et amer confronté à une pénurie de noisettes. Z'êtes marrant vous, 'croyez que c'est drôle d'être spécialisé dans l'observation de la décrépitude humaine ? Spécialisé dans la maladie et la mort ?

Alors je me suis tu et j'ai regardé mes photos, j'ai créé une adresse en ligne, composé mes portfolios, allez lire ma présentation puis rejoignez la galerie, double-cliquez sur le petit symbole en haut à droite pour les avoir plein cadre, puis avancez par les flèches latérales. Il y en a que vous connaissez déjà mais je ne cesserai d'enrichir ma vitrine photographique à l'intérieur des portfolios existants ou en en créant d'autres. Il y a des toros bien sûr mais... pas que... Laissez des commentaires si ça vous chante, bonne visite. C'est là :

Donc vous êtes gentiment venus au renseignement et comme une meute le lièvre, m'avez débusqué de ma torpeur, du froid, de ma nostalgie, pour m'encourager à dégourdir mes doigts sur le clavier. Seulement voilà, l'inspiration ne vient pas et je n'ai pas grand chose à vous dire.
Alors si on tentait une petite revue de presse ? Si on se servait de l'actualité ? Digressant de sujet en sujet comme le Bonobo se lache de branche en branche (vous laissez pas impressionner, s'il le faut il ne grimpe même pas aux arbres le bonobo...). Dans la catégorie "embûches de Noël" Chirac est mis en examen. Au tribunal. Mais bon, il n'y a guère que bernadette pour ne pas s'en fiche. Dans la catégorie "disque d'or", Halliday est mis en examen. A l'hôpital. Sa discopathie est même devenue le centre du débat lancé sur l'identité nationale. Tous les Français se soudent autour du conflit intervertébral. On vient filmer ses fans et là... il n'y a pas de quoi être fier d'être admiré par eux. Tu vaux mieux que ça, Johnny ! On voit des bandes de débiles mentaux sexagénaires toujours surmontés d'une banane, arborant des tee-shirts reluisant de symboles dorés qui sont au Rock authentique ce que Julio de Iglesias est au chant profond, ahaner des borborygmes aconassés. Des gros Nazes. Pathétique. J'y crois pas : ils ont même agressé son chirurgien : ah les cons !!! MDR ! LOL ! RIP ! (rions un peu, ça c'est moi qui l'ai inventé, le RIP...) Remarquez, sa spécialité à Delajoux, qui l'a bien un peu tendue quand même pour recevoir sa beigne, c'est "Chirurgien des stars"... pas neuro-chir... faut quoi comme études pour faire ça ? Faut fréquenter les mêmes bars, pardon, clubs privés, avoir une belle gueule et pratiquer des dépassements d'honoraires "sans tact ni mesure". Et tout ça occupe la une de TF1 messieurs-dames, rien d'autre ne se passe dans le monde ! Bon ils s'en foutent car ils ne sont plus regardés que par le public des maisons de retraite, déficient neuronal. Ceuss-la même qui font semblant de s'indigner des Suisses qui disent nein aux minarets. Même pas les couilles de dire qu'ils n'ont pas envie que les vallées alpines soient architecturalement connotées à l'orientale. C'est vrai que ce serait pas très catholique d'être suspecté de racisme. De plus il faut être super tolérant : que les pays arabes refusent les clochers d'églises, ça c'est normal : Bouhou... mais pourquoi je ne comprends rien, moi, à la politique... je vais militer pour qu'il y ait des yodlers en culotte de peau et chapeaux à plumes dans les souks, moi, tiens... au nom de la tolérance mondialisée... J'aime bien mener des combats tout seul...
Johnny, même si je n'ai jamais acheté un de ses disques, je l'aime quand même plus qu'avant. Il est devenu émouvant. Il a trouvé sur le tard de bons paroliers, aux thèmes moins basiques que "quoi ma gueule, si je veux j'te casse la tienne". Et puis vérifiez bien cette vérité : chaque fois qu'il fait un duo avec un autre artiste, celui-là a beau régler son potentiomètre au maximum tentant de n'être point ridiculisé, il en sort invariablement lessivé, balayé par la comparaison, terrassé par la puissance de l'organe de papi Halliday. Un cyclone le vieux Johnny. Aaaah je me souviens de cet été adolescent où les "Que je t'aime" incessants et gueulards des baffles des commerçants du quai, surchauffaient les promenades sur le môle du Grau du Roi où l'on croisait des escouades de stéphanoises, bras-dessus-bras-dessous, quatre de front, indissociables, épaules brûlées par le soleil, qu'il fallait contourner en observant leurs coups de langue sur les énormes cônes de glaces Italiennes de chez Nocella tandis que leurs effluves de Monoï donnaient le vertige. Elles suçaient les cônes goulûment - quand ta bouche se fait douce, quand ton corps devient dur- et le Johnny - putain - qui n'arrêtait pas l'infernal refrain queue nous entendions libidineux -Queue je t'aime - injonction douloureuse, incantation quasi-freudienne, taraud viscéral, mine anti-personnelle à l'explosion rentrée, missile cul-loté slalomant entre les bourrides de lottes et les fessiers seulement emballés de voile de lycras multicolores moulants, Queue je t'aime - quand tu n'te sens plus chatte et que tu deviens chienne- Oh ouiiiiii Queue ! Je t'aime..... tellement il était cruel de promener sur leurs silhouettes, hagard, nos yeux de puceau injectés d'hormones en overdose !

Pfffff... bon... on souffle un peu.... les minarets, c'est fait... je suis donc le seul raciste de France comprenant le choix Suisse - même pas honte - puis bon si un cheik porte des valises bourrées de dollars, ils lui refusent pas l'ouverture d'un compte secret les Suisses, si ? Alors... et toc ! Jhonny, c'est fait... Bon ben Latiatia, désolé pour le coup de rein perdu du Rocker en rythme mais bon, t'avais qu'à prendre un jeune aussi. What else ? Sur les toros ? A Nîmes ? ben des noms d'élevage circulent déjà pour Pentecôte alors qu'on ne sait toujours pas officiellement qui les fournira : c'est fort, hein ? Ca consulte dur pour le renouvellement de la DSP, Casas propose toujours un redevance de moins de la moité que Meca qui se plaint de n'avoir pas été traité équitablement dans la candidature, le maire convoque ses adjoints en comité secret et restreint, conciliabulle, délibéré, tout bientôt... Mon pronostic ? J'en sais foutre rien, mais je m'en doute... Si : Chirac sera acquitté mais devra chez Bernadette se tenir de plus en plus à carreaux. Parce que dans le regard d'une femme vous lirez toujours que si elle pardonne, toujours elle se souviendra...
Bon, il est 1H43 maintenant, demain je travaille, ma voiture pisse le gas-oil, la faire dépanner dés l'aube, puis travailler si possible. Ils m'attendent, prêts à m'engueuler, parce que je viens en même temps que l'infirmière, parce que je leur fais rater une débilité télévisuelle, parce que je retarde leur repas d'un quart d'heure. Avant, penaud, je leur sortais une pirouette pour esquiver, solliciter leur indulgence, maintenant, vingt-cinq ans après, je les engueule deux fois plus fort, leur dis qu'ils sont là pour m'attendre ou qu'il s'adressent à un autre dont il n'est pas acquis que pour 4 euros d'indemnité forfaitaire de déplacement ils viennent endurer leur caractère, et du coup, à la fin, ils me remercient et je sens leur respect.
J'allais oublier : Alain Montcouquiol remporte à l'unanimité avec "Le sens de la marche" la première édition du Prix jean Carrière récompensant un ouvrage célébrant l'héritage littéraire du Sud et de la Méditerranée. C'est cet évènement qui aurait du me faire sortir du silence le 27 Novembre...

samedi 21 novembre 2009

Pourquoi allez-vous voir les corridas ?



Le rituel de mort
Pierre Veilletet


Les cénacles taurins, enclins à l’hyperbole, prétendent appartenir à une mystérieuse « planète des taureaux »…. Une planète, diable ! c’est beaucoup dire, en effet. Mais comment qualifier ce fragment d’astre ancien, ce météorite encore incandescent, ce petit monde (mundillo) sulfureux, qui résiste à la volonté universelle de prohibition ? Quand presque tout « ce qui nuit gravement à la santé » est illicite ou sur le point de le devenir, quand la modération est une fin et la compassion un devoir, on continue de tuer des taureaux en place publique…. Impunément, puisque la loi qui interdit le principe « tolère » les exceptions…. Inexplicablement, puisque les puissantes sociétés protectrices d’animaux, qui ont l’opinion pour elles, dénoncent en vain « cette barbarie d’un autre âge ».

Pour être honnête, il faut préciser que le mundillo constitue lui aussi un lobby. Depuis l’Espagne, il rayonne sur les colonies taurines que sont la Colombie, le Pérou, l’Equateur, le Venezuela, le Mexique, le Portugal (ou la mise à mort est interdite), le sud de la France, et y brasse beaucoup d’argent. Pour la seule Espagne, une saison s’évalue ainsi : 60 millions d’entrées, 6 milliards de francs de chiffre d’affaires, sans compter les bénéfices induits par 250 retransmissions télévisées. Son poids économique ne suffit toutefois pas à expliquer que la corrida ait survécu à la réprobation générale même en Espagne, ses adversaires sont plus nombreux que ses partisans – ni aux tentatives inlassables d’éradiquer cette rumeur archaïque du corpus humaniste. S’il ne s’agissait que de gros sous, si la corrida n’était qu’un avatar cruel du cirque, elle serait passée de mode comme le cirque lui-même – sinon comme la cruauté.
Au lieu de quoi, la ville de Saint-Sébastien a reconstruit d’immenses arènes et, un peu partout, des jeunes gens et des jeunes filles, qu’aucune influence, ni familiale, ni culturelle, ne prédisposait à cette dilection, vont sur des gradins au soleil de cinq heures chercher autre chose que ce que leur offrent les circuits de Formule 1 ou les stades de football.

C’est ce durable pouvoir d’aimantation, qui explique la persistance du scandale et mérite examen. Il n’est pas question d’entamer ici un plaidoyer. D’une part, cette cause perdue se défend fort bien elle-même, ne serait-ce que par l’ironie du fait accompli ; d’autre part, comme l’avoue Hemingway dès la première page de Mort dans l’après-midi : « d’un point de vue moral moderne, c’est à dire d’un point de vue chrétien, la course de taureaux est tout entière indéfendable ; elle comporte certainement beaucoup de cruauté, toujours du danger, cherché ou imprévu, et toujours la mort ». Notons tout de suite que ces désagréments, ou pour parler plus sérieusement, ces contradictions inaliénables, sont précisément celles que nous essayons désespérément d’escamoter derrière l’euphémisme, le simulacre, les faux-semblants.

Etant d’abord acquiescement à la violence ontologique, la corrida ne peut être qu’insupportable à une époque dominée par la dénégation. Celle ci sous tend d’ailleurs le discours animalitaire, dont il est facile de pointer les incohérences. Il a, sans jeu de mots, ses vaches sacrées et ses quantités négligeables. Ainsi s’échine-t-il à sauver le chien fidèle, le bon phoque, le beau taureau, pour abandonner sans frémir l’insignifiant homard à l’ébouillantement ou l’infime escargot au grill, en vertu d’un anthropomorphisme sélectif et fluctuant qui postule au centre du monde l’assomption d’un Homme idéal.

Au contraire, la tauromachie rive au sol un monstre bicéphale, allégorie de ce qu’il y a d’incurablement « inhumain » dans l’homme. L’animalitarisme est un produit dévoyé des Lumières. La tauromachie les ignore. Voilà pourquoi un aficionado un tant soit peu scrupuleux répugne au prosélytisme. Il aime « ça », sans toujours savoir pourquoi. Peut-être y pressent-il un moyen de connaissance intime, donc difficilement communicable. Le plaisir que cette connaissance engendre parfois n’est jamais exempt de mélancolie. Certes il s’agit d’une fête, et , et des plus colorées qui soient, l’imagerie nous le montre à satiété. Fiesta ! Féria ! Alegria! Empoignades dionysiaques de Pampelune, nuits de poivre et d’oeillets à Séville où l’Amour monte en amazone, le chignon pris dans une résille : cela existe, cela se chante encore. Il ‘n’empêche qu’au sortir d’une bonne corrida – on nous pardonnera de ne pouvoir définir ce qu’est une bonne corrida – tandis qu’il s’éloigne à pas lents des arènes, l’aficionado un tant soit peu scrupuleux sent descendre en lui la mélancolie des soirs de taureaux.

Est-ce le vague remords d’avoir fait partie, deux heures durant, de ce que Freud appelle « la horde originaire », la foule aux pulsions louches ? Est-ce le passage de la mort en allée avec la dépouille de la bête noire tirée par les chevaux de l’arrastre ? Est-ce l’éclat soudain d’une lune de marbre ? Est-ce l’angoisse du nevermore, la poignante certitude qu’on ne pourra revivre ce qu’on a vécu et que peut-être on n’aurait jamais dû voir ? Le desancantado des soirs de taureaux est un précipité de ces diverses impressions. Mauvaise conscience de la transgression et trouble d’une révélation dont on était indigne…. Si ce sentiment a quelque chose de religieux, est-ce un hasard ? Il confronte irrépressiblement celui qui l’éprouve à la fuite du temps et au deuil du visible.

Rien de plus voyant à tous les sens du terme, qu’une course de taureau. Pourtant, les meilleurs connaisseurs, c’est-à-dire les toreros eux-mêmes, affirment que l’essentiel ne cesse de s’y dérober au regard le plus attentif. La « séduction brève » (Florence Delay) est aussi fugace qu’un baiser volé. Stricto sensu cela ne se voit pas, ou cela ne peut pas se voir. Compte tenu de la réputation dont nous parlions plus haut, le destin de la corrida serait donc d’être mal vue. Il n’est qu’à considérer l’impuissance des photos de faena en face de ce qu’elles mitraillent. Saturées de signes et de couleurs, quelquefois plastiquement belles, elles sont inhabitées. Vides de ce que l’opérateur avait cru entr’apercevoir dans son objectif. Elles ressemblent à ces photographies de « miracles » où les moindres détails du décor ont été fixés mais où manque l’apparition. De même en multipliant les ralentis, la télévision n’aboutit-elle qu’à fausser le rythme de la faena par injonction d’une lenteur fabriquée, d’un temple électronique, à s ‘approprier l’œuvre, à la vampiriser (comme fait la vidéo de tout ce qu’elle envisage) pour n’en restituer qu’une coquille chatoyante et
creuse. La « solitude sonore du torero » (José Bergamin) en est absente. Sa musique, tue aussitôt qu’éclose, ne s’enregistre guère. Pas plus que ne se filme l’invisible. Que la corrida soit ainsi réfractaire à toute forme de duplication en fait un spectacle à part. Pas seulement un spectacle, autre chose. Et cette autre chose est une séance où s’est engouffrée l’interprétation. Autant l’arène forme un champ clos, autant la tauromachie est un champ ouvert, véritable openfield symbolique, labouré par la littérature, la peinture, la sculpture, le cinéma, la musique, la psychanalyse. Chacun creuse son sillon, en lorgnant sur celui du voisin, si bien qu’en la matière, il y aurait plutôt surabondance que pénurie de sens. Dans les années 60, la fiesta nacional était supposée incarner à la fois l’oppression franquiste, et sa subversion secrète (dans ce cas, le taureau mourait à la place du dictateur !). Moyennant quoi les exégètes des deux camps pouvaient assister, pour des motifs opposés, à la même corrida.

Aujourd’hui, la métaphore politique n’a plus cours. C’est le libidinal qui prospère. Les fantômes de Bataille et de Leiris président sans le savoir à de nombreuses courses. Le milieu taurin a fini par admettre qu’il y avait du sexe là-dedans, voire du sado-masochisme, et quantité d’autres fantasmes que le machisme ordinaire traitait autrefois par le mépris.
A y regarder de près, il n’est pas impossible que les bas roses, les dorures, les broderies, soient en effet des attributs féminoïdes et que la première phase de la lidia ressortisse à la réduction. Au fur et à mesure qu’on approche de la mise à mort, la figure ambiguë du torero se masculinise jusqu’à l’estocade où c’est un mâle agresseur qui enfonce son épée dans le vagin sanglant ouvert par le picador. Et cetera…. A vrai dire les variations érotico-freudiennes sur le thème du « drame copulatif » et de « l’orgasme du taureau » sont devenus des poncifs de la littérature taurine.

Quelle que soit la lecture qui en est faite, la corrida est implicitement regardée comme un sacrifice. C’est à dire une façon pour le profane d’accéder au sacré grâce à l’immolation d’une victime. Or, il est difficile de soutenir que le sacré, tel que l’entend, par exemple, Marcel Mauss, ait jamais inspiré la tauromachie moderne, née à proximité des abattoirs. Dans le sacrifice, la victime propitiatoire est prise par les dieux à la place du sacrificateur qu’ils protègent. Dans la corrida, les dieux n’interviennent pas et le sacrificateur peut tout aussi bien être le sacrifié. Non seulement la victime désignée n’est guère passive, mais le torero se compromet avec la mort.
Plutôt que de sacrifice, parlons plutôt d’un rituel de la mort où tous les protagonistes sont actifs et dont aucun n’est objet de consécration. De ce point de vue le torero apparaît moins comme un sacrificateur que comme un intercesseur, ou mieux, un médiateur entre le public et la mort. Tantôt bourreau, tantôt victime, car les rôles peuvent s’inverser à chaque instant.

Plus on voit de corrida et plus on mesure à quel point cette médiation est individualisée. Sacrificateur, le torero serait mandaté par un chœur univoque, ce que le public n’est pas. On attend donc du torero qu’il soit l’interprète de chacun en particulier. Ce qui nous ramène à « l’invisibilité » de la corrida. Personne ne voit la même, personne ne voit rien, parce que chacun regarde différemment la peur, le courage, le désir et le petit homme seul là-bas sur le sable, qui va rencontrer la mort à notre place.

Comme il la terrasse, nous en faisons un héros. Mais seul le héros sacrifié devient un mythe. Joselito. Manolete. Paquiri….Ce qui distingue la corrida de tout autre spectacle, ce qui la ritualise, c’est donc la présence de la mort. Depuis quelques années, cependant, le public se montre plus sensible à la qualité esthétique des faenas qu’à leur conclusion. L’estocade, justement désignée comme « le moment de vérité », semble devenir secondaire même pour le torero. Alors que jadis il avait à cœur d’honorer son adversaire en lui donnant une « belle mort », il s’agit aujourd’hui d’être « bref » à l’épée, de ne pas tacher de sang le succès obtenu par le maniement de la soie.

En réalité, la sensibilité animalitaire imprègne peu à peu la tauromachie. Celle-ci cherche des toreros de plus en plus brillants et pour les mettre en valeur sélectionne des bêtes de plus en plus dociles. Elle veille à gommer les aspérités du drame, à éponger au plus vite les taches sur la piste, à ne point encourir le reproche de cruauté. Elle ne veut plus avoir partie liée avec la mort, qu’on ne lui ressorte plus à tout bout de champ son passé et ses mœurs de boucher. C’est de l’histoire ancienne. Elle s’est humanisée, elle ne cesse de s’humaniser. Elle mérite enfin d’être considérée comme un art à part entière : inoffensif et respectable.
D’un torero qui tue avec probité, on dit qu’il s’engage, qu’il se mouille les doigts. Voilà précisément ce que plus personne ne veut plus faire, se mouiller les doigts.

vendredi 20 novembre 2009

La Pensée du Jour

J'attendais la joie de la victoire ou le regret de la défaite et j'ai découvert un sentiment nouveau, inouï, l'amertume de la victoire.
Alain Finkelkraut

jeudi 19 novembre 2009

Main de Dieu et Bras d'Honneur



Après la "main de Dieu" celle de Diego Maradona qualifiant d'une "tête" l'Argentine face à l'Angleterre, vengeant ainsi tout un peuple de la guerre des Malouines, après le coup de boule de l'îcone intouchable terrassant l'Italien partout justifié -jusqu'au plus haut sommet de l'état - parce qu'on avait mal parlé de sa maman... voici maintenant, du bout des doigts, la qualification de la France en ce colossal bras d'honneur infligé au peuple d'Irlande droit et valeureux, Ô combien digne et combatif dans l'adversité. Et tout le monde de se congratuler avec moult effusions, impudiques et malhonnêtes à souhait : Aaaah les valeurs du sport... Bon travail les éducateurs, il va vous falloir une bonne dose de rhétorique philosophique, de dichotomie crasse pour imposer vos arguments. Avec cet entraîneur au charisme de palourde et cette qualification injuste, il ne manquerait plus que l'on gagne cette coupe du monde africaine pour écoeurer définitivement la morale du sport encore vendu comme un bastion imprenable de vérité. Encore va-t-il nous falloir entendre les "j'ai rien vu et ce n'est pas moi qui arbitre" de ces jeunes milliardaires en culottes courtes démotivés pour finir d'avaler l'amertume de cette pilule sans enrobage. Ce n'est pas contre la grippe mexico-porcine qu'il faut se vacciner mais contre la malhonnêteté pour se sentir aujourd'hui heureux de la qualification de la France aux dépens d'un plus petit mais bien plus valeureux que soi, des Irlandais qui mouillaient leur maillot pour leur drapeau, leur identité nationale, leurs chasses à la grouse dans les brumes des Highlands et non pour mettre de l'essence dans leur Porsche. Des Irlandais qui n'avaient pas cherché à casser la gueule des supporters français à l'issue du match aller perdu mais qui les avaient conviés sportivement à une troisième mi-temps amicale dans les pubs de Dublin. Alors si en cherchant sur la toile une photo d'Henry, travailleur manuel faussaire, j'ai finalement opté pour le décolleté de cette ramasseuse de balles madrilène c'est parce que cela donne plus confiance en la vie : c'est beau une ramasseuse de balles madrilène...
Ce soir rendez-vous à la Casa Blanca à Nimes pour écouter la truculence des histoires d'un Zocato déchainé. Adios, et que les Dieux du football des Africains du sud nous sortent vite d'une compétition où nous n'avons rien à faire, mauvais que nous sommes !

dimanche 15 novembre 2009

BCN la nuit