mardi 2 avril 2019

Le plus difficile c'est de manger lentement lorsqu'on a faim


Curro Romero : « De nos jours, les toreros ont plus peur de l’empresario que du toro »

 

(A l’occasion des 60 ans de son alternative à Valencia)

 

 

 

 

Soixante ans. Six papes à Rome. Un caudillo et deux rois en Espagne. Et un seul pharaon dans le toreo.

 

Curro s’assied dans sa maison, devant une fenêtre d’où l’on voit la Giralda. Il essaie de se souvenir de tout ce qu’il a vécu depuis que Gregorio Sánchez, avec Jaime Ostos comme témoin, lui a donné l’alternative aux Fallas le 18 mars 1959 ; c’était un mercredi. Mais la conversation va plus au coeur qu’au cerveau. Il parle de ce qu’il ressent, ce à quoi il rêve, ce qui lui fait mal…

 

 

 

- Ne vous inquiétez pas. Je ne vais pas vous demander des statistiques.

 

- Ouf, heureusement, parce que j’ai déjà oublié beaucoup de choses.

 

 

- A présent, vous pouvez parler sur l’avenir car vous avez déjà tout vécu et, de plus, vous êtes retraité, même si l’on reste torero à jamais.

 

- Exact. Est-ce qu’un peintre ou un écrivain disent « je pars à la retraite » ? Et bien les toreros restons pour toujours toreros.

 

 

- Vous l’êtes depuis 60 ans déjà.

 

- Que de temps passé ! C’est une profession si risquée. J’ai toujours considéré le toreo comme un métier à part des autres. Les artistes dépendent d’eux-mêmes, mais la tauromachie est différente car elle dépend aussi du toro, un animal qui sort chaque jour différent. De plus, tu ne disposes que de dix minutes pour la réussite ou l’échec. Il faut lutter avec le temps et on ne veut pas que le temps passe ; c’est un combat, et tu dois garder la tête lucide tout en sachant ce que tu es en train de risquer, qui est plus qu’un triomphe ou un échec : c’est ta propre vie. Point. Il y a aussi la solitude du torero : lui et toi, toi et lui, seuls tous les deux. Tu veux que personne ne sorte du burladero. Laissez moi seul ! Dans ces situations, il y a des gens qui me disent : « Tu m’as fait pleurer ». Putain, ça me remue tout le corps.

 

 

- Avec quoi on torée, la tête ou le coeur ?

 

- Avec les sens. La tête tu la laisses au repos entre le toro et toi… et ensuite tu dois chercher l’harmonie, car sans elle il y a lutte et la lutte n’est pas bonne.

 

 

 

 

 

- Le temps dans le toreo est un paradoxe ; il faut donner la sensation de lenteur en un bref moment.

 

- Oui. C’est le problème. Ces dernières années, beaucoup de choses ont changé et le problème est toujours le même dans le toreo en Espagne : maintenant personne ne s’arrête, tout le monde est pressé. Tu parles avec quelqu’un et celui-ci regarde sa montre et n’entend rien de ce que tu lui dis car il est en train de se dire qu’il doit partir.

 

 

- Le toreo est-il  le dernier réduit de l’Espagne lente ?

 

- Peut-être. Le toreo est un art mais encore faut-il que quelqu’un le crée. Tout le monde n’a pas cette chance et, lorsque les choses se présentent de manière un peu faible, tout s’effondre. Les obstacles arrivent car les gens ne vont plus aux corridas. Tout doit être considéré. Aujourd’hui on manque de tout. Le temps se fait long dans la plaza, il y a des corridas qui durent trois ans et c’est dommage qu’un spectacle si pur ait un creux de vague comme celui qu’il traverse actuellement.

 

 

- Lorsque vous avez pris l’alternative l’arène était aux trois quarts pleine. Cette année, il n’y avait plus qu’un quart de spectateurs aux Fallas. Que s’est-il passé ?

 

- Je pense que la mesure du temps est importante. Les toros, malheureusement, ne combattent plus comme à mon époque, il y a trente ou quarante ans. A cette époque, ils étaient combatifs et on pouvait faire des faenas comme on les ressentait. Mais les pauvres toreros aujourd’hui doivent combattre des toros qui s’arrêtent ; et comme ils veulent triompher, ils perdent du temps… Et vas-y, vas-y encore… Il devrait y avoir quelqu’un dans le callejón qui lui dise : « Entre, et tue ! » Mais on ne doit pas fatiguer le public. C’est cela le pire. Toutes ces choses doivent être revues et réfléchies.

 

 

- Est-ce que le responsable est le monde taurin lui-même ?

 

- Nous le sommes tous. Il faudrait à nouveau mettre les toros dans leur pure nature, car on les a sortis de cette nature pour que les toreros puissent produire leur magie dans des faenas grandioses où le public oublie la tragédie que l’on vit dans la plaza.

Lorsqu’un être te fait oublier que là on meurt, imaginez quel type d’art peut en sortir. C’est ce moment qui fait l’afición, qui fait le plein des gradins.

 

 

- Vous avez aussi été très critique avec le règlement car vous le trouvez anti-artistique.

 

- De plus, dans chaque région autonome il est différent. Les vétérinaires renvoient les toros aux ganaderos alors que ces derniers les ont choyés avec amour. Non, non, cela ne se fait pas.

 

 

- Aujourd’hui, à Madrid, ont sortée les ganaderias au « bombo » . Qu’en pensez-vous ?

 

- Ce sont des choses nouvelles qui ne font qu’empirer sa situation. Si j’ai un contrat avec Madrid et qu’il y a une ganaderia qui embiste  avec régularité, je la demande pour moi. Mais, tu vas me mettre dans le « bombo » une corrida qui va à contre-courant de mon style ? C’est m’auto-punir. Le peintre choisit sa toile, le sculpteur choisit le bois ou la pierre qu’il va travailler. Chaque artiste choisit le meilleur, ce qui sera doux à manier pour lui. Et bien en tauromachie c’est pareil. Un toro est bravo mais noble, s’il embiste bien, tourne rond comme un horloge, te regarde, embiste au toque  et à la voix… Ce toro, petit animal, est celui que j’allais chercher pour mon œuvre. J’ ai même de la peine lorsqu’on coupe les oreilles de ce toro et qu’on le mutile après sa mort. Gardez-le avec ses oreilles ! A quoi me servent ces oreilles ? Il y a beaucoup de choses que je ne vois pas. Avant, les aficionados les voyaient mais tout a presque disparu.

 

 

- L’évolution du toreo depuis que vous êtes matador est-elle similaire à celle de la société ?

 

- Elle lui ressemble. Aujourd’hui, il n’y a plus de toreros avec l’état d’esprit de ceux d’antan. Il y en a certains qui attendrissent tant ils jettent les  cojones . Moi je préfère l’émotion donnée par l’art… Voir un torero qui donne trois ou quatre  lances  lents, plutôt que de passer un mauvais moment car c’est ce qu’ils font endurer au public maintenant. Ca arrivait à mon époque avec un torero dont on disait chaque fois qu’il toréait, qu’un cercueil était prêt dans sa voiture. Mais c’est quoi, ça, mon Dieu ? Ca ne fait qu’emmener des aficionados nouveaux qui n’y connaissent rien, remplissent les plazas mais en faisant du mal.

 

 

- Et bien cette année, le Ministère de la Culture n’a même pas donné la Médaille des Beaux Arts à aucun torero.

 

- Ni même de subventions. Rien. Ils ne donnent même pas un sou pour ces gamins qui débutent. Au contraire, ils l’enlèvent. Ils ont supprimé les écoles… Ils ne savent pas comment on protège les toros bravos, cette merveille. Comment ils vivent, sont soignés...Mais nous, les toreros sommes très fautifs de cette situation. Nous sommes coupables au regard des nouveaux apoderados qui ont plus peur des empresarios que des toros. Et peur aussi des spectateurs.  Car même en sachant qu’un toro n’a qu’une passe, ils persistent pour ne pas avoir à subir une bronca. Donne de temps en temps une belle fiesta au toro… tu verras comme les gens accourent à nouveau et te remplissent les gradins.

 

 

- Cette recette vaut aussi pour la Catalogne !

 

- (Sourires) Ca c’est une autre histoire, pour tout vous dire, car les politiques c’est comme les avocats. Le nouvel avocat qui vient de finir son Droit devrait travailler près de bons et expérimentés avocats, de ceux qui sont prêts à prendre leur retraite, en établissant des liens d’amitié tout en les écoutant. Mais les avocats d’aujourd’hui ont de très mauvaises idées, plus de mauvaises idées que de connaissances.

 

 

- Il est plus difficile de triompher aujourd’hui qu’il y a soixante ans ?

 

- Avec les toros d’aujourd’hui je n’aurais pas su être torero. Lorsque je les vois je me dis : « Celui-là ça ferait déjà cinq minutes que je m’en serais débarrassé ». Je n’hésitais pas. Je tentais, voyais les difficultés qu’il avait, et si je n’arrivais pas à trouver l’harmonie, j’arrêtais. Le toro avec lequel je devais me battre, le dominer, je devais le positionner pour le tuer. Deux ou trois passes par le bas, de corne à corne et je tuais. Quelle que soit la bronca qui me tombait dessus. Mais je le faisais car j’avais heureusement assez de personnalité pour cela. C’est pour cela qu’il y avait tant de discussions, mais lorsque les spectateurs sortaient, ils ne s’étaient pas ennuyés. Ils sortaient en me traitant de tous les noms : « Connard !, trouillard ! ». Mais le jour suivant ils revenaient me voir.

 

 

 

- Comment supportiez-vous ces broncas sans sortir de vos gonds ?

 

- Je baissais le regard et je sortais le plus vite possible de la plaza car ce n’était pas agréable d’écouter une bronca et qu’on t’envoie toute sorte d’injures. Mais je préférais cela plutôt que de me trahir moi-même. Je préfère une bronca plutôt que faire des choses que je ne sens pas. Je ne crois pas en ce mensonge.

 

 

- De nos jours, tout le monde veut plaire à tout le monde et il se ment à lui-même. Ce discours n’est pas à la mode.

 

- C’est vrai. Mais si je mentais aux gens, je ne pourrai plus dormir ensuite. Je me serais dit : « Tu dois attendre ton moment ». Mais je n’ai pas eu à le dire car je ne me suis jamais trahi. J’ai su attendre en essayant de m’adapter chaque fois que le toro le permettait. Je voulais toréer lentement, le faire aller et venir, dominer la mesure du temps, faire les desplantes  à temps… C’est comme un « olé » lancé au temps juste et précis à un artiste qui chante. Il doit se faire à la bonne mesure, au bon moment. Le toreo c’est pareil. J’ai voulu arrêter au  capote  quelques toros qui venaient violents et les gens, avec force, m’ont lancé des « olés ». Mais c’était un « olé » électrique que je ne ressentais pas, tout comme je ne ressentais pas le  lance  car c’était violent. Je le tentais, mais si je n’y arrivais pas, alors il fallait envoyer au cheval.

 

 

- Cet entêtement dans les idées est surprenant car vous veniez d’une famille modeste et on suppose que vous étiez impatient d’atteindre la gloire.

 

- Je pense à cela souvent. Quelle chance j’ai eue dans ma vie ! Je devins torero pour sortir de la boue car j’ai commencé à travailler très jeune, à douze ans, en gardant des cochons et des vaches. C’est pour cela que je dis à mes parents que je voulais être torero. Avec quelques gamins de Camas nous nous achetâmes une bâche, la découpâmes avec le modèle d’une muleta que l’on nous avait prêtée comme modèle, et la teignîmes en rouge. Nous disposions de la muleta chacun une semaine, à tour de rôle. Il y en avait un qui allait à Séville et se renseignait sur les tentaderos auprès des jeunes filles des toilettes, interrogeant celles qui faisaient le ménage dans les fincas. Ces souffrances furent très nécessaires mais j’ai su les surmonter.

 

 

- Et ce fut le triomphe

 

- Mes parents étaient deux véritables phénomènes car ils nous ont légué des valeurs et une bonne éducation alors qu’ils ne savaient ni lire ni écrire… mais ils avaient une éducation de qualité, vraie, authentique. C’est pour cela que je leur dis au moment de ma prise d’alternative : « Vous ne travaillerez plus » (je me sens très ému). J’achetai une maison à ma famille avec une chambre pour chacun et nous ne dormîmes plus tous ensemble sur le matelas de paille. C’est ainsi que cessèrent toutes mes ambitions. Je découvris que mon bonheur c’était le toreo, non pas pour sa dimension économique, mais pour voir les gens enthousiasmés de me voir toréer. Quelle merveille. Aujourd’hui je vois les corridas et je me dis : « Mon Dieu, j’ai été torero ? ». Je le crois à peine. Je vois les toros et je me dis : « J’ai toréé ça ? ». J’étais heureux ainsi…

 

 

- Je reprends une de vos phrases pour terminer. Vous dites que le plus difficile au monde c’est de manger lentement lorsqu’on a faim et, en vous écoutant parler, il me semble que vous vous êtes appliqué cette maxime à vous-même.

 

- Dans ma vie, j’ai toujours tout fait lentement.

 

 

- Quand je pense que vous disiez au début de l’interview que vous n’alliez pas trouver les mots…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J.M. Serrano – ABC – 17/03/2019

jeudi 4 octobre 2018

JP.COMBE 2e partie (suite et fin)


C’est un instant de calme avant que la passion

Ne s’épanouisse enfin, une crucifixion

Du vent. Une retraite éphémère et sereine.

Au-delà du repos, il aperçoit l’arène.

 

Manolo, cependant, vient troubler le silence.

Il est celui qui sait, son peón de confiance ;

Il apaise d’un mot, inquiète d’un regard

Et peut mieux que personne éclairer tel un phare.

Il parle des Toros en longs gestes précis

De façon qu’on croirait les deviner. Et si

Son Maestro se perd dans des pensées obscures,

Il devient un ami qui protège et rassure.

Au sortir du chapeau, deux silhouettes noires

Ont donné à son cœur un délicieux espoir ;

Celui d’un grand succès. Un triomphe majeur,

De ceux-là dont on rêve au terme du labeur.

Le hasard - sans un mot – a pris sa décision ;

Le meilleur de l’envoi sortira en second.

Il l’annonce au diestro, c’est le sien. Un sourire,

Puis la concentration revient dans un soupir.

Il s’en va, Manolo.

                                
L’homme doit s’habiller

Pour devenir un dieu. Sa chemise est pliée

Dans les mains du mozo de espada. D’un geste,

C’est sa taleguilla aux broderies célestes

Qu’il désigne à présent. Il met son collant blanc,

Ses medias de soie rose au-dessus, puis attend ;

Pour passer sa culotte, il aura besoin d’aide.

Que ce soit à Bayonne, à Séville ou Tolède.

Car tel est fait l’habit ; Quelques tissus fragiles

Qui forment sans mentir une armure d’argile…

Les chevaliers, déjà, dans les temps très anciens,

Pour se vêtir de fer avaient besoin des mains

De leur valet. Andrés porte son matador

Depuis longtemps déjà et pour longtemps encore.

Il a vu des murs blancs ; Bien plus que de raison,

Sur les deux continents, et par toutes saisons,

Il a vu des murs blancs et fait rouler des malles,

Recousu des machos arrachés aux Etoiles,

D’eau froide et de magie, il a gommé les traces

Laissées par le grand fauve en parcourant la place

Au plus près du frisson. Là, il noue sa cravate,

Lui ferme son gilet pour cacher les stigmates,

Puis couvre avec douceur le dos du combattant.

D’une chaquetilla, il étoffe le temps.

                                      *

                                    *  *

On part.

                                      *

                                    *   *

                 La cuadrilla, par le très long couloir,

Se présente à la porte.

                                         Abrazos.

Des regards,

Illuminés d’argent, donnent la communion

Comme si la folie effaçait la raison.

Ils ont un point commun, ces guerriers valeureux ;

Une naissance au jour qui les rendit heureux.

Il fallut qu’un instant change leur destinée…

Mais quand ? Et où ? Pourquoi ? Devient-on obstiné

Sans ne maîtriser rien ? Charrié simplement

Tel un limon fécond, lorsque chaque moment

Est un hymne aux Toros et puis que l’étincelle

Se change en un brasier glorieux et immortel ?

La place est à deux pas. On ira en fourgon,

C’est ainsi. Comme pour quitter le tourbillon.

                                         *

                                       *  *

Juste le temps d’un souffle, il ouvre grand ses yeux

Pour vivre dans le ciel un souvenir heureux ;

Celui d’un crépuscule éclatant de quiétude.

Protégé par sa cape et par sa solitude,

La dehesa pour lui, pour lui seul à jamais,

Il jouissait de l’instant et du soir parfumé.

Seule une brise bleue accompagnait la lune.

Chaque respiration était une fortune,

Inestimablement. Il avait ce trésor

Tout au creux de ses mains, à portée de ce corps

Qu’il mettait en danger. Oui… Mais quelle importance ?

Quand la mort vient rôder, puis propose une danse,

Il faudrait être fou pour fuir l’invitation.

 

Songerait-on au Christ esquivant sa Passion ?

 

Le feuillage d’un chêne enchantait le silence

D’un flamenco soyeux. L’homme attendait sa chance

Pour figer le tableau dans un long mouvement.

Un village, là-bas, aux maisons de murs blancs,

Dormait. Inconsciemment, le miracle à venir

Glissait sur la pénombre et semblait retenir

Les heures qui fuyaient vers des terreurs inouïes.

Naissante d’un bosquet, il avait vu la nuit

Et l’avait toréée d’une embrassade unique

Qui pleura très-longtemps. Juste une Véronique,

Infinie de lenteur. Puis il avait dormi,

Savourant son triomphe enfanté sans un bruit.

                                      *

                                    *  *

Il s’éveille à la vie, ébloui de murs blancs.

                                      *

                                    *   *

La chapelle est très-belle et d’un calme troublant.

Un prêtre a dessiné, à force d’afición,

Cet ultime rempart. D’une génuflexion,

Chacun parle au Destin avant de s’évanouir

Jusqu’à l’inéluctable et pourquoi pas…

                                                                      Mourir.

 

C’est l’instant mélodieux où les pas des chevaux,

Comme des clapotis, résonnent au patio.

Ainsi qu’une cascade immense et bigarrée,

La foule, en filigrane, est prête à déclarer

Son amour, ou sa haine, ou son indifférence.

Que ce soit au Mexique, en Espagne ou en France,

Le silence, à la mort, est le pire verdict.

Un Matador préfère une saine vindicte

Aux magistrats muets.

                                       *

                                     *   *

                                        Mais sonnent les clarines…

                                        *

                                      *   *

Le cortège éphémère à la grâce divine

Dessine un arc-en-ciel parfait de rectitude

Conscient que le combat sera sublime et rude.

Les capes se déplient puis vont de tout leur poids,

Comme des papillons sur un chemin de foi,

Caresser l’Eternel.

                                 Voici que l’alguazil,

Gardienne du bon ordre et des clefs du toril,

Dans un élan puissant galope vers la porte.

Le Toro va venir. Juste avant qu’il ne sorte,

Des regards silencieux dévisagent la place,

Espérant qu’il sera la fierté de sa race.

 

Parmi les amoureux, il en est un plus blanc,

Plus poëte sans doute. Il a juste douze ans.

 

Il reste des années assis sur les clôtures,

Revivant le passé, glorifiant son futur

Qu’il voudrait de lumière, abhorrant l’idée même

D’une vie sans la Course et les fleurs qu’elle sème.

Il tient sa muleta, cachée sous son manteau.  

Aura-t-il le courage, en espontaneo,

De rejoindre le ciel ? Dérober une passe

A l’heure où ses amis se morfondent en classe ?

Et le Chef de Lidia, serait-il courroucé ?

Crierait-il au peón l’ordre de se pousser ?

Il a tant espéré la sublime seconde

Qui figerait enfin l’éternité du monde.

Juste une naturelle – il n’aurait pas d’épée –

Avant de disparaître, étourdi, mais en paix.

 

Quand la Guardia Civil appellerait sa mère,

Il l’entendrait pleurer d’un désespoir amer

Qui est toujours égal.

                                       Elle ne rêve plus.

Ses nuits ne sont hantées que par ce qu’elle a lu

Dans les yeux de son fils ; Ce livre sans chapitre

Qui ne finit jamais et qui n’a pas de titre.

                                      *

                                    *   *

Depuis le callejón, le Maestro observe

Le premier Matador qui panique et s’énerve ;

Son bicho est manso, il n’en tirera rien.

Il attend qu’il le tue et que sorte le sien.

Un pinchazo, puis un second.

                                                    Une demie,

Concluante pourtant. Le Bête est endormie.

 

On traîne sa dépouille au-delà des barrières

Pour l’oublier demain comme on l’ignorait hier.

                                        *

                                      *   *

Alors le jour se lève, et bien loin des murs blancs,

Le Torero s’avance, ivre et ensorcelant.

De ses zapatillas, il embrasse le sable

Et vient s’agenouiller, dans un geste impensable,

Face à sa Destinée. Plus rien n’existe alors

Que ce lien invisible entre le noir et l’or.

 

Un abîme de nuit apparaît au lointain ;

Il a ouvert l’enfer d’un signe de la main.

 

Son capote s’envole et chante une arabesque.

L’Animal a chargé d’une fougue dantesque,

Projetant dans l’éther ses pitons indicibles,

Dessinant un sillon qui chercherait sa cible

Avant de revenir à la source de tout.

D’un vertige sensuel, l’homme reste à genoux

Pour déployer l’étoffe et guider la furie.

 

Des myriades d’instants montent vers l’infini.

 

C’est le fer, maintenant, qui déchire le cuir.

Lorsque tout ce qui vit aurait choisi de fuir,

Ecrasé de douleur, ce castaño claro

Soulève sans effort monture et piquero.

Il y revient trois fois.

                                            C’est aujourd’hui si rare…

 

Manolo le savait, c’est un divin nectar

Qui, inlassablement, inonde le ruedo,

Pourchassant sans répit son flamboyant credo.

 

Une valse d’argent, d’azabache parfois,

Fait fleurir un bouquet de couleurs et de bois

Sur le dos de l’Idole.

                                      Ainsi va la légende…

 

La serge rouge flotte, enjouée comme une offrande

Au Dieu resplendissant qu’il doit hypnotiser.

Les cris du Matador sont précis, aiguisés.

 

Dans un derechazo, il tient tout l’univers,

Fait brûler les saisons, du printemps à l’hiver ;

Il est debout.

                                      *

                                    *   *

                          Pourtant, sous un épais brouillard,

Un bruit d’acier qui chute attire son regard.

Sur le sol, un plateau finit de tournoyer,

Le chien, dans le salon, s’est mis à aboyer,

Tout devient si confus.

 

                                          Juan a peur, il est mort.

 

Rien ne lui obéit, ni son cœur, ni son corps.

Seule son âme chante un couplet tourmenté ;

«  Coule, Guadalquivir, sur ma nuque argentée,

Tandis que face à moi l’Arène se dessine.

Coleta mystérieuse, infinie et divine,

Foule, Guadalquivir, de ton pas incessant

- Chemin de soie, toujours, qui versera le sang

Vers l’ocre de ma vie et ses Toros énormes -

La plaine imaginaire où mes regrets s’endorment. »

                                      *

                                    *   *

Il rêve à son Campo qui brille sous la lune.

Ici, les murs sont blancs et l’infirmière est brune.

 

 

 

                                                                        Nice, Oct-Nov 2017

                                                                              Jean-Philippe Combe