lundi 17 septembre 2018

L'Esprit des Lois


Disparues, les ballerines et les chorégraphies, aux oubliettes les enjolivements, hier après-midi, retour aux fondamentaux :  la peur, la sueur, le sang, les larmes. Quand combat rime avec enjeu, la corrida est de retour. Et avec elle votre plumitif préféré (après Durand, Marmande, Zocato, Dupuis, Colléoni, les Bruchet’s brothers, etc bien sûr…)

Quand le premier chat du sorcier a foulé le premier mètre de sable, l’arène toute entière a frémi… des cornes à te dilacérer le sciatique sur tout son trajet, des pointes à te réséquer les muscles profonds du dos, des diamants à te… bref vous avez pigé… Si ? Pour le plaisir ? Ok. Après tout z’êtes clients et je me suis fait rare, ne chipotons pas : des diamants si fins qu’on eût pu les juger prompts à éclairer ton intestin grêle sans que le rectum n’eut en rien souffert de l’intromission. C’est plus long que de lire ‘’astifino’’ mais on s’emmerde moins, non ?

Bref, il s’est arrêté face au type qui lui avait ouvert les portes et a commencé un dialogue qu’il devait continuer avec son torero : euh t’es qui toi, kess tu fais là, j’suis censé faire quoi dans ton délire… ? Enfin voyez, le même genre d’interrogations qui pouvait soudain émaner d’une foule constatant qu’un apprenti-terroriste venait de s’empaler, là, à l’instant T, bar bien nommé, sur des barrières anti déséquilibré. Mais si je change le texte d'hier - pour ceux qui l'auraient déjà lu - c'est que des bruits auraient couru trop vite et trop mal, je ne sais pas d'où vient ce type...

Octavio, je ne le connaissais pas – ben oui, je voyage moins… - j’adore son apellido qui claque comme un coup de fouet : Chacon ! Cinglant, non ? Chacon ! Eh bien, ce n’est pas un fifre, Chacon ! Assez impressionnant de calme, de science et de maîtrise, il s’investit sans broncher là où le monton se liquéfierait devant le danger. Grand ! M’a plu ! Enchanté, Chacon ! Il s’est fort bien dépatouillé sur les deux côtés du faible, donc dangereux, tricoteur de cheville qu’était ce Victorino au large berceau.

Le matin j’avais appris qu’il était désormais – depuis un an ! - interdit de fumer dans les jardins de la fontaine, comme dans une cinquantaine de lieux publics en extérieur… bien que cela ne me soit pas préjudiciable, j’appréhende toute interdiction avec autant de circonspection que Javier Conde une charge pas claire et ça me déprime… Cette corrida commençait bien et pour une fois je n’avais rien oublié : cigare, briquet, tout bien rangé dans ma poche… Sauf qu’au JT de 13 heures il y avait eu ce reportage montrant une municipalité qui avait interdit toute fumée aux abords des écoles… Fumer dans la rue c’est devenu comme pêcher la truite en rivière, maintenant : de là à là tu peux pêcher (c’est con y’a pas un poisson) mais de là à là, tu peux pas, réserve (c’est con elles sont toutes là…) donc je sais pas, l’air du temps, la culpabilité de déclencher des cancers à tout le tendido, tout ça… c’était un peu dur à porter et j’hésitais à sortir l’artillerie lourde cubaine dont j’avais tant envie pour décupler le plaisir de voir enfin de beaux toros combattus par des hommes. Je me suis dit : Marcus, soit urbain, même si c’est autorisé dans l’arène (enfin j’espère ?!?!!!!!) rappelle-toi les bons principes que ta maman t’enseignait et enquiers-toi au préalable de ne pas déranger tes voisines. Je me suis penché par delà les épaules parfumées de ma jolie moit-moit déjà rompue à l’idée de tout supporter par amour pour moi, humour gras, jalousie infondée, volutes cancérogènes, amour bestial et matchs de foot, pour m’adresser à ‘’cuisses de mouche’’ (mini-short et micro-cuisses) à sa droite, pour lui demander si le projet de fumer ne la contrarierait pas… ? Au contraire ! Répondit, enjouée, la belle enfant reluquant d’un air malicieux le module que j’avais en main (eh oh, mon cigare hein…) m’assurant que le parfum des feuilles tropicales l’enchantaient ! Increible, no ? Etait-ce enfin mon jour de chance ? Allais-je toucher à la félicité ? A l’épanouissement psycho-sensoriel ? Au nirvana de la pleine conscience ? A l’ici et au maintenant de la Havane et des dos argentés de Galapagar ? Je me tournais alors vers une de ces innombrables ‘’cheveux courts-lunettes’’, ma quinqua vecina de gauche, pour, sur un ton des plus distingué, arguer de mon immédiat projet. La rombière déclina un :

  • C'est-à-dire que moi-même ne fumant pas…

Dont elle me laissa tirer la conclusion, neurasthénique et seul. N’écoutant que mon héroïque galanterie je lui soufflais d’une haleine fraîche que cela n’avait aucune importance, que j’attendrai de ne pouvoir malheureusement plus jouir de sa compagnie pour m’empoisonner. Il est possible qu’elle m’en su gré car à chaque danger en piste elle me gratifia de moults coups de coude et genou afin que je me montre solidaire de son effroi tout en me racontant une grande partie de sa vie, qui, il faut bien l'avouer, n'était pas des plus palpitantes…J’étais devenu son copain non fumeur, quoi…

Ca commençait à gonfler légèrement moit-moit chérie, cette quinqua désinhibée qui me parlait sans arrêt tandis que ‘’cuisses de mouche’’ me lançait des regards où je lisais : ben alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain les senteurs de la Vuelta Abajo ? Satisfaire les femmes qui m’entouraient s’avérait plus difficile que de convaincre un tio de cinq herbes de boire la muleta, du coup je partis pisser.




Là, dans cet isoloir j’étais bien. Auto-centré sur moi-même. En pleine possession de mes moyens. Déclinants, certes, mais bon oui oh ça va hein, j’ai jamais sifflé deux paquets de clopes et vingt pastis / jour comme vous, moi… un corps sain autour d’un esprit altéré voilà tout. C’est d’ailleurs pour ça que tu fais le mariole en feria, lecteur, c’est parce-que tu ne peux plus… et alors vas-y que tu surcompenses, que tu brasses de l’air, que tu galèjes à tout berzingue en sirotant des pastagas, que tu étales tes connaissances taurines péremptoires à cramper des abdos de ganadero, que tu torées avec ton Midi-Libre en guise de muleta dans les bars, c’est pour ça…


C’est pas comme Emilio de Justo, torero, lui, qui sait aller à plus, dans la structure de ses faenas. C’est pas comme Pepe Moral très souple de ceinture avec dans la gestuelle ce parfum de Séville difficile à décrire, plus proche du sentiment que de l’effet ou de la posture, qui touche quand on l’aperçoit. Une première série trop confiante peut-être, impressionnante d’ampleur. Se fit-il trop voir ? Las, quand un Victorino vous perfore un testicule, le Moral s’en va et le Pepe reste seul, livide et frustré, insistant pour planter une mauvaise épée afin que son mérite de combattant soit récompensé quand même.


De retour chez moi, heureux de cette course, merci Casas, bon cartel, (ben quoi ?) j’allais enfin pouvoir m’extraire de cette société hygiéniste qui attaque les poissonneries et les boucheries et empêche de fumer en extérieur, j’allais enfin pouvoir chasser de mon psychisme délicat la vision lourdingue de cet affreux toro Playmobil que M. le maire nous a infligé en pleine esplanade. Calé dans mon canapé j’ai sorti le module honni par ma voisine de tendido et, réfléchissant à cette si singulière condition de torero où tu peux en un instant perdre un œil, une couille ou la vie, j’ai frotté le bout soufré d’une allumette contre sa boîte ; rongé par l’incandescence il est devenu noir et la flamme minuscule était fragile ; je l’ai protégé de ma main, j’ai incliné l’allumette vers le bas et la flamme a grandi dansant avec plus d’assurance ; je l’ai mariée à l’extrémité du cigare qui s’est embrasé sous la tétée tandis que ma main jetait, machinale, l’allumette dans la cheminée qu’une loi avait déjà tenté de déclarer hors d’usage et la première bouffée relâchée m’a procuré un intense plaisir, esprit en pleine conscience de la vie qui s’écoulait, car cette ‘’pute d’alarme’’ comme l’aurait appelé Auguste le lozérien n’a pas sonné vu que je ne l’ai pas installé au plafond comme une autre loi l’imposait.


Et puis, si je n’écrivais pas que pour lui, j’ai pensé au Chulo, me demandant si j’avais vraiment envie d’écrire cette resena maintenant qu’il n’était plus là, alors qu’il ne pouvait plus m’appeler au cabinet, deux jours après l’avoir lu, me dérangeant en plein travail, entre une fracture du poignet et une hémiplégie à rééduquer, ne me lâchant plus même lorsque je lui disais que la salle d’attente se remplissait, m’expliquant les valeurs de la gauche, les problèmes de Madagascar ou le talent de nouvelliste de Raymond Carver, me disant qu’il avait bien ri ou que j’avais déconné, qu’il m’avait trouvé con ou génial, me troublant enfin de sa grosse voix quand il m’avouait : << Je t’aime beaucoup, Marc >>

J’avoue, que cette tendresse là, à laquelle je ne m’attendais pas, sa culture, son recul, son authenticité, la bienveillance avec laquelle il me lisait et me donnait ses impressions, de la part d’un sacré tio dans son genre, à l’opposé des petites putes mondaines que l’on croise en feria de Nîmes, m’ont profondément marqué et que je ne l’oublierai pas. Dans notre dernier échange, il avait le projet de me faire visiter ‘’son Madrid spécial castizo’’. On n’en n’aura pas eu le temps, chulo. C'est ce que me disaient les volutes de ce cigare qui montaient vers la nuit avec d'autres pensées trop impudiques ou subversives pour être livrées à d'autres et que l'on avait plaisir à partager.


lundi 23 avril 2018

Adios Chulo

C'est avec stupeur et beaucoup de tristesse que j'apprends le décès de notre ami Bernard Pene. Ici nous l'aimions beaucoup et il nous manque déjà. Je dis "nous", car j'associe Gina et Lola.

mardi 10 avril 2018

Pub : La Unica présente



Une affiche très vintage pour annoncer d'intéressants combats

vendredi 6 avril 2018

Nouvelle Feria !

Qui l'eût cru ? En ces temps troublés, une population affirme son goût de la Tauromachie au point d'organiser sa feria... Dans la jolie région des Alpilles où s'élèvent aussi des toros et des taureaux. C'est donc avec plaisir que je relaie l'info découverte sur torobravo.fr où son programme est consultable. Bonne chance pour la première édition. Bon, Isabelle, votre affiche est un peu paresseuse, il semble que vous ayez oublié un taureau... comptez sur vos doigts, vous verrez, il en manque un.

mercredi 4 avril 2018

Incontinences


Cette nuit-là, il avait réussi à maintenir un sommeil léger malgré l’envie de pisser. Autant dire qu’au réveil, l’envie était furieuse. Mais au moment où il allait entrer dans les WC, sa chérie ensommeillée réclama une tasse de café et il obtempéra, entamant un dialogue assez compliqué avec sa machine à café. Elle ne s’exprimait qu’au travers de voyants lumineux dont la logique ‘’robusta’’ s’accommodait peu avec sa sensibilité ‘’arabica’’ dès potron-minet…
Contact… Là, il fallait attendre… si on commençait à tripoter le moindre bouton on n'était pas prêt de boire sa première tasse. Deux minutes après, éveil de la machinerie, production de divers couinements et bourdonnements tirant vers le tremblement contrarié. C’était bon signe. La bête s’ébrouait. Check-up général, tous les voyants s’allumèrent tour à tour en une ronde verte et rouge. Le chien, qui dormait dans le garage avait entendu et aboyait copieusement. Il alla lui ouvrir pour qu’il ne réveille pas la maisonnée dont son fils, l’adulescent nyctalope qui rentrait à peu près à l’heure où il s’éveillait… bienheureux étudiant… il jeta un regard circulaire, c’était bon, le chien n’avait pas pissé partout.              
La machine à café, elle, si. Il avait oublié de glisser sous la buse, la tasse qui permettait de récolter la vidange de la pompe initiant le prochain café… Sur son tableau de bord, le point d’exclamation était rouge et clignotait rapidement : plus d’eau dans le réservoir. Son remplissage par le glouglou du robinet accroissait encore son envie de pisser…

Le voyant restait rouge mais clignotait plus lentement… Le fixant, il tenta de réfléchir au sens de ce nouveau signal… il pensa qu’il fallait vidanger le compartiment recueillant les marcs de café… il s’exécuta tandis qu’un autre voyant apparaissait… celui-là il le connaissait, il demandait à ce que la bête soit détartrée… mais durant cet avertissement la machine restait fonctionnelle. Il rajusta le compartiment à marcs, se saisit de la tasse préférée de sa chérie, règla son dosage – 2 pour le café, 3 pour l’eau, jeta deux petits sucres en forme de cœur comme il jetait ses billes à la récré -  et appuya enfin sur le bouton, glissant in extremis sa petite cuillère préférée, très girly, tellement petite qu’il n’arrivait pas à l’attraper avec ses gros doigts d’homme.

Mais, Niet. Ça voulait pas. Il avait vraiment envie de pisser et l’autre mal nommé d’automate qui ne voulait pas démarrer… Il fila une claque rageuse sur le compartiment à marcs, à l’instinct, et aussitôt, la machine démarra ! Au bruit caractéristique du moulin il comprît tout de suite que le broyeur n’avait rien à moudre, le réservoir à grains était vide, ce qu’aucun voyant ne signalait… la tasse s’emplit d’une eau beigeasse qu’il jeta vite avant que le sucre  fonde. Fallait pas gâcher. Il empoigna son ‘’Planteur des Tropiques’’ qualité hôtellerie, délicieux, super bien équilibré – 85% arabica 15% robusta – et quarante fois moins cher que son équivalent en dosettes d’aluminium colorisées ce qui à raison de cent cinquante tasses par mois, remboursait son automate deux fois l’an à peu près…et remplit le moulin, relançant la machine. Aaaaah le bruit du moulin nourri de bons grains huileux soudain broyés dans cette bonne odeur...

Avez-vous déjà traversé une maison, une tasse de café brûlant remplie à ras bord où trempe une ridicule petite cuillère, avec une furieuse envie de pisser ? Sa trajectoire mal définie pour négocier le virage du couloir lui gicla une liche de café bouillant sur le dos du pied gauche qu’il fut obligé d’accueillir avec le même stoïcisme que José Tomas une cornada, sous peine d’augmenter le désastre.

Son arrivée triomphante dans la chambre fut ternie par la constatation que la belle s’était rendormie… le bruit de la tasse sur le verre du chevet la réveilla à nouveau et lui inspira un étirement général en torsion de son mètre soixante et dix qui induisit une descente de couette la découvrant jusqu’à la ceinture. Que c’était beau… ça valait bien une brûlure.

Il repartit dans le couloir, en route pour les WC, lorsqu’il entendit un gémissement qu’il ne connaissait que trop bien. Son chien était devant la porte et gémissait tous clignotants rouges allumés dans les yeux : il avait très envie de pisser. En pareil cas, il avait cinq minutes avant qu’il n’arrose toute la maison… il repartit fissa dans la chambre s’habiller à toute allure, lui enfila son harnais limiteur de traction sans lequel il n’était qu’un traîneau perdu sur l’asphalte et se projeta dans la rue. Trois mètres après le portail, Iron leva la patte et vidangea de longues minutes… comme il l’enviait… il avait froid, n’avait pas bu de café, celui pour lequel il avait perdu un temps fou devait refroidir sur le chevet car prenant possession de toute la surface du lit, la belle avait du se rendormir… Durant une minute l’effleura l’idée qu’il allait imiter son chien, là, dans la rue… Nous étions le samedi de Pâques, pas une voiture, pas un piéton, rien…. Il descendit sa braguette, des volets s’ouvrirent, des cloches retentirent, au loin une moto se rapprochait, tout s’animait soudain ! Il remonta sa fermeture éclair prestement dans laquelle se coinça un pan de sa chemise qui s’avérait boutonnée de travers ; de plus il avait une chaussette bleue et une autre grise qui le serrait beaucoup, tandis que ses lacets traînaient au sol ; il eût la vague impression que tous les conducteurs croisés ce matin avaient été très souriants. Car il avait prolongé la promenade jusqu’au gros caca de Pâques dont Iron gratifia le voisin qui le haïssait, juste devant son portail : y avait-il une relation de cause à effet ? C’est vrai qu’il avait une tête de cul ce voisin.

Quand ils rentrèrent, Iron fila à son panier prolonger sa nuit et sa fille était ‘’PTDR’’ sur le canapé sans raison apparente… jusqu’à ce qu’il constate le banc de poissons qu’elle lui avait collé dans le dos… Il ne pouvait quand même pas lui reprocher l’espièglerie qu’elle tenait de lui, si ?  

Sa vessie semblait lui accorder un répit, il fila donc au garage reprendre la construction de ses ‘’chevets cubains’’, sorte de boîtes rectangulaires sur pied, en planches de palettes récupérées, sciées, poncées, traitées, collées, clouées, vissées, rebouchées, à nouveau poncées et enfin teintées. L’appellation ‘’cubaines’’ seyait à merveille à un type aussi peu bricoleur que lui vu que là-bas c’était tellement la débrouille intégrale qu’on ne pouvait en vouloir à des approximations aussi poétiques que des planches mal aboutées par exemple…

Il officiait donc d’urgence – il n’avait que ce week-end pour les réaliser - dans le froid du garage où le romantisme de ses petits meubles sans plan ou côtes préalables, n’avaient d’égal que l’improvisation des techniques qui espèraient mener à leur érection pittoresque dans la chambre du nyctalope dont la vie montpelliéraine en semaine permettait une déco ‘’Spécial Cuba quand tu n’es pas là’’ grâce à son fond propre iconographique, le tout taraudé par une envie de pisser qui reprenait. Personne ne pourra jamais se rendre compte de la difficulté à obtenir quatre pieds parfaitement ajustés dans ces conditions, pour que le petit meuble ne soit pas bancal, personne…

Certains grincheux objecteraient que cette histoire n’était pas crédible, que pisser ne prenait que deux minutes, etc… c’était sans compter sur son entraînement journalier au travail, où il n’avait quasi pas le temps, où sa remarquable résistance à la rétention liquidienne s’exerçait à plein temps, pas encore polluée par une prostate indisciplinée.

Toutefois, tout exploit ayant ses limites, il rentra à nouveau dans la maison pour se soulager lorsqu’on lui fit soudain remarquer qu’il était midi passé et qu’à part lui, personne ne savait s’y prendre pour transformer ce cylindre congelé en juteuse épaule d’agneau roulée, confite aux petits légumes…

Bifurcation immédiate en cuisine, sortie de cocotte en fonte, sortie de citron pour frotter l’épaule afin qu’elle soit plus croustillante, taille des oignons, pommes de terre, carottes, bouquet garni, faire revenir la bête sur toutes ses faces, l’enfourner, enfin bref, la suite classique des trucs ultra simples que la majorité feint d’ignorer pour qu’un autre le fasse à leur place, et si ça leur coûtait, lui, se régalait.

Il traita les quatre pieds du deuxième chevet au xylophène, puis, pendant qu'ils séchaient, alla fixer les premiers déjà collés, par des vis, avant de passer une deuxième couche, tout en contrôlant le chien qui aboyait comme un perdu chaque fois qu’un piéton passait, tandis qu’il n’oubliait pas malgré tout d’aller arroser le rôti, supervisant sa cuisson…

Puis on l’intercepta pour passer à table et procéder à la découpe de l’épaule roulée. Suivirent des fraises à la chantilly. A la fin du repas alors qu’il pensait pouvoir boire un café bien mérité et se soulager, son fils excité lui apprit qu’on venait de lui donner deux billets pour la première corrida d’Arles, qu’il fallait aller chercher à l’autre bout de Nîmes. Pour voir qui ? El Juli, Roca Rey, Bautista.

Branle bas de combat, changement de tenue, faire le plein de carburant, toréer la déception des filles de la maison qui ne sont pas invitées… et en route pour Arles…

C’est quoi les toros ? lança-t-il plein d’espoir… El Freixo ! Oh putain, trop tard pour faire demi-tour et s’abstenir… du Daniel Ruiz Garcigrandé… la plaie de l’aficionado, le régal des vedettes… En fait, Arles avait acheté à El Juli une prestation clef en main, je torée et j’amène mes toros… elle est pas belle la vie ? Sorteo mon luc ! Il est possible/probable que l’année prochaine nous voyions une empresa se mettre au cartel pour toréer ses propres toros avec sa mère à la taquilla, sa sœur à la com, ses cousins dans la cuadrilla, ses neveux à la buvette et petits neveux dans les gradins pour l’écoulement des chouchous et autres micro bouteilles d’eau à 3 euros pièce… Quoi ? ça existe déjà ? Ah bon…Quel amateur ce Fillon. Quand il est bon le filon, faut l’exploiter.

En tout cas, s’il s’était agit de démarrer une carrière de piquero, il pensa que c’est devant des El Freixo qu’il fallait se lancer. Un boulot vraiment pas cassant ni effrayant : invalide le premier, grand concours de génuflexions pascales pour les quatre suivants, avec tous des têtes ‘’commodes’’, y’avait vraiment pas intérêt à pousser sur le manche mais plutôt à être un bon mime. Seul le sixième et dernier pouvait justifier d’une condition de ‘’toro bravo’’ prenant deux vraies piques, longues et rechargées.

La course commença bien sûr par un hommage à Luc Jalabert dont les obsèques avaient eu lieu la veille. Alors qu’il s’attendait à une minute de silence, il fut demandé au micro un moment de recueillement musical qui lui inspira diverses émotions mais vu les notes jouées, pas le recueillement qui motivait le truc. De nos jours, c’est terrible, même la mort n’arrive pas à faire cesser le bruit… A ce stade, l’envie de pisser était telle qu’il n’entendait plus que des bruits de cascades, de torrents dévalant des pentes abruptes où des truites soyeuses se faufilaient…

Deux fois deux oreilles pour Bautista, comme il était attendu, bon, sans doute pour lui dire qu’ils l’aimaient et étaient peinés pour lui. Encore moins justifiées au second où désarmés et tentatives ratées à l’épée ne parachevèrent pas ce qui doit être un œuvre rare et exceptionnelle pour motiver l’octroi de deux trophées. C’est vrai qu’il fut facile et réussit ses enchainements en changement de main devant les collaborateurs ralentis.

Un public toujours plus incompréhensible très centré sur la quête de ‘’Musica’’ ce qui donne il est vrai l’occasion de dire un mot en espagnol, et une présidence encore plus incompréhensible qui attend deux heures pour donner ‘’son’’ oreille, accréditant donc bien par là, que….. ce n’est pas la sienne… !

Assister à tout ceci réuni, outre que cela ralentissait la réalisation des chevets cubains, aboutissait à une sorte de malaise qu’il s’interdisait de partager avec son fils dont la jeune aficion avait besoin de l’enthousiasme des débuts. Bien sûr, émettre la moindre réserve sur les réseaux sociaux déchainait immédiatement les foudres de norias d’admiratrices béates d’autant que le torero local, flanqué de sa pequelette à la main droite et de son bezuquet à la main gauche donnait une vuelta qui, inconsciemment bien sûr, ressemblait un peu à la présentation de l’éventuelle nouvelle empresa puisque lui-même venait d’en hériter automatiquement…

Soleil disparu, la fin de course avait été frigorifique, comme l’attente sur le grand escalier d’une célèbre buraliste du Moun venue avec des acolytes depuis Roquefort les Pins tous vêtus avec des habits qu’il n’avait pas aperçu depuis 1982 ou peut-être 84 mais pas plus, qui donnaient vachement envie d’aller pisser et confirmaient que le Sud-Ouest rural était vraiment la fin de la terre sous cette latitude. Elle lui avait la veille posé cette question incongrue : es-tu toujours aficionado ? Il fallait se rendre à l’évidence, pour 99% des courses, la réponse était non.

Il repartit sans pisser, peut-être trois bars de pression à contenir, ayant appris qu’Isa du Moun voyageait en bus Pullman avec WC et, sur la route non loin de Nîmes, il apprit aussi que les places de corrida offertes émanaient d’une société qui fournissait à la ville d’Arles les cabines urinoirs. Si avec tout ça il n’y avait pas moyen de pisser copie malgré le triste spectacle de toros dégénérés sortant au pas précautionneux de leur atonie, c’était à désespérer de tout.
Photo Anthony Maurin

jeudi 22 mars 2018

Avant 14 ans pas de corrida ?


Les psychiatres et les philosophes peuvent bien s’entre-dévorer à coups d’arguments pro et anti sur la proposition d’interdire le spectacle de la corrida aux enfants au motif qu’elle serait préjudiciable en dessous de leur 14 ans, nous ne sommes pas dupes. Nous qui l’avons découverte avant cet âge, savons bien qu’ils n’y a pas de danger traumatique à y assister. Au contraire, (‘’a contrario’’ eut été plus chic mais aurait induit l’idée d’un latinisme distingué dont une seule année d’initiation ne permet pas de se prévaloir) la révélation de la détermination jusqu’au-boutiste d’un homme face à ce qui est plus lourd, plus rapide et plus armé que lui, est sans doute d’une immense valeur éducative et doit leur en boucher un coin à tous ces petits merdeux (ouais oh, ça va, hein… arrêtez de les surprotéger, ils ont vu Game of Thrones j’vous signale, scotchés sur leurs smartphones…)

Déclarer vouloir les protéger est une hypocrisie, on ne se protège pas de la vie, on l’affronte, tout au long de son chemin, dans tous les domaines. Seulement voilà, et c’est à mon avis le vrai problème qu’ils cherchent à contourner, les émotions de l’enfance sont connues pour perdurer, indélébiles, au plus profond du cerveau, qui est neuf, tous ses neurones intacts, imprimant des images claires et précises. A l’opposé du vieil aficionado si imbibé de Ricard qu’il ne sait plus pourquoi il paye pour voir des toritos trottiner dans l’amphithéâtre…

Le danger est alors plus grand que le goût soit pris, plus ancré, et ne s’évanouisse jamais (un peu comme un jeune cheminot cégétiste heureux d’inaugurer son premier CDI par une grève avant d’avoir transpiré sa première goutte. Si… ça vous fait du bien de lire des trucs pas consensuels… surtout depuis que Macron a atomisé les Trotskystes, les Skinheads et les eunuques du centre)

Donc, j’ai collé un adhésif ‘’toro’’ sur le biberon de mon petit-fils – ah ben oui…- qu’il ne découvre que lorsqu’il a fini son bib de salmonelle ou de lait de vache bio tout aussi nocif pour son futur. Et là il est content, et moi aussi. Olé.

mardi 20 mars 2018

Attention Western


HOSTILES de Scott Cooper



C’est un Western lent, profond et majestueux. Où les hommes sont frères mais ne le savent pas encore. Où les chevauchées au long cours se font au pas lent, celui de la réflexion, des prises de conscience, des remises en question et des dos éreintés. Il faut dire que durant le dernier quart de siècle, on n’a pas cessé de s’entretuer.

De se scalper, de s’égorger, de s’émasculer, de s’ouvrir en deux. Au sens propre, malgré les salissures. On a massacré toujours plus, massacré des hommes, massacré des femmes, massacré des enfants, sans distinction, gratuitement, à Wounded Knee ou ailleurs, par désir d’hégémonie, pour la conquête de l’Ouest. Alors comment l’ouverture à l’autre pourrait-elle être facile et rapide… ce n’est pas possible.

Pour que ce capitaine des tuniques bleues et ce chef indien puissent se comprendre et se respecter, il va falloir deux ingrédients : du temps et du partage d’événements forts. Justement, the president of America himself, ordonne la libération de ‘’Faucon Jaune’’ (qui a quand même plus de gueule en ‘’Yellow Hawk’’) et son rapatriement en sa terre natale du Montana par le capitaine bleui.

Or, comme on l’a dit, la route est longue, le pas des chevaux lent et l’hostilité grande… et, dommage traumatique collatéral, il devra s’encombrer d’une veuve dont la famille vient d’être décimée qu’il ''déchoquera'' progressivement avec une grande délicatesse.

Il faudra bien deux heures trente de film égrenant comme tout bon Western, son lot de silences qui en disent long, de discussions qui en avouent peu, de paysages panoramiques et de bivouacs, pour arriver à confesse – je pèse mes mots -. Problème : la route n’est pas sûre, engendre les drames au fil des miles, les Comanches pour tuer, ne sont pas les plus manches, et les balles, elles, fusent toujours à 600m/seconde vous rattrapant sous la pluie glacée comme sous le soleil âpre.

Dans ces conditions, mourir, ne serait-ce que, sereinement dans la terre de vos ancêtres, s’avère assez illusoire. La mission une fois à son terme, chacun, du peu qui reste, suivra sa voie, ferrée pour la jolie veuve que le cheminot aura le privilège perpétuel de transporter, tandis que la tunique bleue pour une fois en civil sur le quai, la regardera peut-être partir comme une vache un train, comme tout cow-boy violent et asocial qui se respecte, solitaire, étranger au mouvement perpétuel qui l’entoure ou… peut-être pas.

Once more time, ces Américains, à grands coups de paysages époustouflants et en faisant appel à nos émotions primaires, réussissent encore à nous émouvoir. Passage obligé ce week-end pour les amateurs de westerns, d'autant qu'il pleuvra sur la ville aussi dru que l'adversité sur les hommes de l'Ouest.