Un Don qui choque

Un Don qui choque
Qui Chipote ?

lundi 29 décembre 2008

Le Nu

Un nu remarquable de Marc Hoppe, un nu luisant, presque reptilien par la maigreur du sujet permettant aux apophyses épineuses, côtes et omoplate de saillir dans cette lumière sombre. J'ai l'impression de regarder une captive, survivante d'une race perdue, ou d'une ère révolue, spécimen extra-terrestre soudain confronté à la laideur de nos regards et de notre monde. Et vous, quelle impression vous fait-elle ?
Sinon, je vous confirme que vous êtes incorrigibles : chaque fois que je publie une dame nue, mon outil statistique m'indique des records de fréquentation... La nature humaine... Bloggeurs, une indication fiable : plutôt que de creuser vos méninges à pondre un texte "immortel" accompagnez-le du moindre téton et vous serez lu !

dimanche 28 décembre 2008

POURQUOI ALLEZ-VOUS VOIR LES CORRIDAS ?




"Pourquoi"
François Zumbiehl






J’ai tellement essayé de dire mon afición dans d’autres textes ou d’autres livres, tellement bataillé pour me glisser dans la passion des autres, particulièrement des toreros, pour laisser émerger leurs voix, que la question posée m’embarrasse; moins parce qu’elle me remet dans les affres du potache qui doit disserter “d’enthousiasme” sur un sujet-bateau imposé, que parce qu’elle m’entraîne vers l’écueil majeur de toute entreprise taurine : reproduire à satiété une faena préconçue, perdre de vue cette émotion première où tout a commencé.
Si j’en juge par moi-même, je suis convaincu que la passion des toros est la manière la plus radicale de replonger dans le monde de l’enfance, d’y retrouver, presque intacts, les archétypes de nos peurs, de nos rencontres avec la mort, de nos désirs d’éternité. Elle vaut pour moi tous les contes de fées et elle se substitue avantageusement à toutes les psychanalyses.
Je l’ai dit ailleurs : du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours su que j’aimais la corrida. Dans cette période de la vie où l’on manie indistinctement les souvenirs des adultes et ses propres rêves, j’ai vécu pour la première fois une tragédie : celle de Manolete à Linarés. Mais en même temps cette agonie du torero au petit jour, qu’on m’a racontée mille fois, sans omettre les derniers battements des gouttes de son sang sur les draps et sur le plancher, m’a paru, grâce à son éminente dignité dans le dépouillement, acceptable. Un mythe vivant, couvert d’or – au sens propre et au sens figuré ! – pouvait donc s’éteindre comme le tout venant, en demandant une cigarette et en indiquant au docteur qu’il y voyait de moins en moins ! Cette leçon pratique, somme toute roborative, est comparable à celle que donnent tous les taureaux braves lorsqu’ils viennent, une fois leur course accomplie, calmement se coucher près des barrières.
Pourquoi est-ce que j’aime la corrida ? Mais parce qu’en laissant toute sa part à la zone d’ombre de l’arène et de la vie – rien n’est plus lucide que ce spectacle, et cela va, quelquefois, jusqu’au sordide – elle s’arrange toujours pour que ce soit la lumière qui ait le dernier mot. Elle est par excellence une fête de transfiguration et de résurrection. De la fragilité de l’homme – figure frêle armée d’un leurre, autrement dit d’une sorte de néant –, de sa sueur et de sa peur surgit un improbable miracle : la brusquerie et la violence rendent les armes ; elles se coulent dans l’espace apaisé que l’étoffe ouvre devant elles ; elles renoncent au poids et à la pointe qui faisaient d’elles une redoutable réalité pour devenir la basse chantante de ce lento indicible que le torero dessine, d’une main plus ou moins fine et ferme, et dans lequel il s’envole lui-même avec toute la douceur des choses qui ne sont pas de ce monde. Ses poignets s’assoupissent et bercent en même temps le taureau. On sait bien que celui-ci ne tardera pas à se réveiller, ou qu’à défaut ce sera la mort qui viendra rappeler tout le monde au sens de la réalité. On sait bien que la moindre saute de vent, le plus imperceptible déphasage entre l’homme et l’animal mettront brutalement fin à ce rêve, que cette étrange éternité cessera bientôt et ne se reproduira jamais plus dans les mêmes circonstances. Elle ne nous en paraît que plus précieuse, à tel point que parfois elle arrache des larmes aux aficionados les plus endurcis.
Il n’importe : le temps qu’elle dure, elle nous fait goûter ici-bas la saveur du paradis, où tout reprend sa place, dans l’harmonie réconciliée.

Barques à Cadaques

Un "clic" sur les photos...




































La Pensée du Jour

L'homme raisonnable s'adapte au monde ; l'homme déraisonnable s'obstine à essayer d'adapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de l'homme déraisonnable.
George Bernard Shaw
1856-1950

vendredi 26 décembre 2008

CDI Lapon à pourvoir.

Depuis le malencontreux emplâtrage aérien ici relaté qui mit un terme abrupt à la carrière du Père Noël, les lutins sont réunis en un congrès qui se passerait, est-il vraiment besoin de le préciser, beaucoup mieux que celui du PS. Toutes les candidatures ont été évaluées avec soin et voici les deux finalistes. On peut influer sur le résultat en donnant son avis par courrier à l'adresse suivante :
Atelier du Père Noël
Avenue des fantasmes et
Boulevard du septième ciel
Nirvana Final
Si vous êtes un lecteur assidu des blogs taurins vous aurez reconnu plus près d'un ciel de promesses, le sourire d'Emma et, plus bas, la progression difficile de Xavier Klein obligé de se frayer un chemin à coups de katana à travers la jungle du mundillo pour organiser la journée taurine d'Orthez.
A tous les deux, bonne chance, un an pour convaincre !


jeudi 25 décembre 2008

La Main au Feu...

Il n'y a pas trente-six touchers. Il y a le toucher thérapeutique, palpatoire, objectivant, celui du kinésithérapeute et du médecin, ce dernier poussant un peu plus loin l'investigation que la surface de la peau quand il fait bien son métier... Et puis il y a le toucher érotique ou amoureux. Entre les deux, un peu d'équivoque et beaucoup d'ambigüités. On sait que l'on trouvera le vendeur plus convaincant s'il vous touche le bras par la complicité immédiatement créée. Lors d'un gros éclat de rire une main viendra peut-être s'abattre sur votre épaule en toute connivence. Mais c'est à peu près tout ce que l'on supportera. Frôlez quelqu'un dans un bus ou un métro et instantanément la personne se reculera. Il y a toujours une charge émotionnelle dans le toucher.
Dans les stages d'Haptonomie, "la science du toucher et de l'affectivité", on apprend à toucher pour rendre sain, toucher pour conforter l'autre dans ce qu'il a de bon. Rien d'ésotérique ou fumeux, non, facilement vérifiable et reproductible par tous, au contraire. On installe les gens dans une sorte d'état de base où ils n'ont plus ni peurs ni inhibitions, où ils sont confiants et sereins. On sent même quand se produit le passage à cet état : la respiration change, une inspiration de plus grande amplitude survient d'abord, par laquelle le thérapeute semble être admis chez l'autre et puis instantatanément le rythme se calme, la fréquence des cycles respiratoires baisse. Cela fonctionne : un test trés simple le prouve. La chatouille ! Sans rire... Les ultra-chatouilleux, ceux qui sautent de la table d'examen, fuyant en catastrophe la stimulation, soudain, restent calmes : les chatouilleurs peuvent toujours s'exciter, on est hors d'atteinte. C'est très surprenant. On se prolonge avec la personne, on passe dans son épaisseur et on se trouve en empathie avec elle. L'exemple à la fois le plus ordinaire et probant de la vie courante est le prolongement naturel qu'instaurent entre eux une mère et son bébé qui ressent ainsi son bien-être.
Dans "L'Attouchement" de Bruno Bontempelli édité chez Grasset, on assiste aux progrès assidus et stoïques du sultan de Grenade dans la pratique du toucher érotique élevé au rang d'un art enseigné par Ezra le vieux juif aux mains expertes, fournisseur prévenant de jeunes beautés à attoucher. Mais un jour une belle captive fascinera le sultan et il respectera celle dont il pouvait abuser, ne célébrant sa beauté que de ses mains devenues savantes, jusqu'au dernier instant, jusqu'à la compromission de sa vie. Mais quand on possède l'art d'écrire comme Bruno Bontempelli, il faut en donner un extrait, en l'occurence la quatrième de couverture :

J'ai commencé de l'attoucher.

Ce corps dépourvu de tout apprêt, ce corps vierge, animal, était un festin. On aurait pas eu plus faim devant les mets les plus exquis. C'étaient l'émail du raisin, le velours de la prune, le lissé du miel, la souplesse et le grain de la pâte d'amande, c'étaient la fermeté de l'olive et la chair du pain de seigle, le suc des rôts et le coeur des figues, l'or des tourtes et l'ambre du vieux vin, c'était la manne mise par l'Eternel à portée des hommes en guise d'avant-goût de l'Eden.

La peau cuite au soleil avait épanouie ses couleurs et ses arômes. Je humais la cannelle, le poivre et le gingembre ; je goûtais des yeux l'onguent brun dont elle semblait couverte, ses ocres de sumac, ses violets de pavot et ses dunes de sable noir où scintillait une fine mosaïque de cristaux minuscules. Cette peau sentait le chaud ; pourtant elle était fraîche, et mes doigts glissaient sans peine à fleur de son vernis.

mercredi 24 décembre 2008

MAUVAISE NOUVELLE

Dernière minute : l'AFP nous apprend qu'une collision vient d'avoir lieu au-dessus de la Laponie d'où s'élançait comme à l'accoutumée le Père Noël pour sa tournée planétaire annuelle. Comme vous pouvez le constater il s'avère inutile de placer ses chaussures devant la cheminée. Désolé les enfants.

mardi 23 décembre 2008

Retour à COLMAR et KAYSERSBERG







Avec un aperçu des décorations, vitrines, maisons et productions artisanales si jolies. Pas de doute, Noël est Alsacien !

Un stop ici pour le musée du jouet où l'on commence par découvrir le plus beau et chaleureux sourire de Colmar. J'espère qu'elle viendra se voir ici et nous laisser un commentaire ?















Un autre stop ici, une bonne maison à la cuisine traditionnelle simple, classique et goûteuse où pour 24,80 euros par exemple vous mangerez un marbré de foie gras d'oie suivi d'un civet de biche et ses nouilles fraiches au beurre, servi dans une cocotte en cuivre et laissé à votre disposition sur un chauffe-plat (en ai repris trois fois...pas des nouilles, de la maman de Bambi... chuuut...) et un dessert natürlich ! Avec un petit verre de vendanges tardives de Gewurtztraminer sur le foie, de quoi vous donner le tournis :























































Si après ce publi-reportage Colmarien la mairie ne m'envoie pas le moindre petit Kugelhopf de remerciement, ni la caissière du musée un deuxième sourire, c'est à ni rien comprendre ;-)










MONTECRISTO A

235mm x 18,65mm. Convoitée, luxueuse, très recherchée et onéreuse, cette vitole mythique fait partie du club restreint des très grandes feuilles. Sans aucune surprise au regard de la taille, l'attaque est faible et presque insipide. Quelques bouffées suffisent pourtant à réveiller ce géant endormi.
Très vite, un bouquet d'arômes-senteurs animales et épicées-s'installe en bouche. La puissance, suffisante, parfaitement équilibrée, porte ensuite le cigare vers des notes torréfiées. le Montecristo A, jusqu'au final, demeure ample, majestueux, impérial. Les arômes, très fondus, entêtants, parfois forts complexes parviennent à enivrer le fumeur. En dépit de sa longueur, le A n'est jamais lassant. Sa rareté et son prix élevé font de ce cigare fabuleux, renaissant sans cesse de ses cendres, un véritable Phénix. Jusqu'à la fin, alors qu'on croit avoir épuisé ses voluptés, il ne cesse de ménager des surprises. Un cigare-culte réservé aux moments exceptionnels. (source Havanoscope)

Le Nu



Maîtrise de la lumière, singularité de l'idée, difficulté de la pose, sobriété du cadre, pureté des lignes, esthétique du modèle, ce n'est pas trés difficile de réussir un nu, finalement.
Enfin, pour Thorsten Jankowski.

La Pensée du Jour

Je me déshabille pour montrer que je suis contente.
Sharon Stone

lundi 22 décembre 2008

AUTO-PUB...

- Mais pourquoi il meurt Jaime ?
- Euh ... qui ? ...
- Jaime, ben Jaiiiime quoi, pourquoi tu l'as tué ?
- Jaime ? Mais qui c'est ce "Jaime" ?
- L'amoureux de Maria-Luisa dans "l'état de grâce" tu sais bien, pourquoi tu le fais mourir à la fin ???
- "L'état de grâce" ? Mais qu'est-ce que...
- Oh, maaais dans ta nouvelle làààà... de Fantasmachins-làààà ho! Pourquoi tu le tues à la fin ???? Alors qu'ils allaient enfin pouvoir s'aimer !!!
- Aaaaaah... Ouiiiii... Fantasmatadors... Euh...ben... Tu sais, ça fais longtemps que je l'ai écrite celle-là... Je ne m'en souviens plus très bien... Peut-être parce-que justement, comme tu dis, ils allaient enfin pouvoir s'aimer... donc j'ai pu trouver que cela était trop convenu qu'ils le vivent... ?
- ........?????..........!!!!!
- Ou bien parce que je suis un très mauvais écrivain et que le type qui meurt à la fin c'est l'erreur de débutant à ne pas commettre tu vois, la fin de neuf nouvelles sur dix chez les scribouillards... et moi... bing ! je tombe dans le panneau de la dramatisation ridicule et téléphonnée... je sais pas quoi te dire... faudrait que je la relise maintenant, cinq ans après, pour savoir quoi en penser...
- Non, parce que tu vois c'est trop con, il arrive en se jouant la vie à épargner la sienne, à faire indulter ce toro qu'elle avait élevé petit, qu'elle aime d'amour et tout et tout, et donc au moment où l'on croit que tout va bien se terminer, qu'elle va pouvoir garder son toro chéri et Jaime son amoureux, eh ben toi, à ce moment-là, -j'y crois pas- tu le tues pendant son simulacre d'entrée à matar !!!
- Ben, je m'excuse... pardon... je ne me serais pas douté que cela te contrarierait tant... En même temps, tu vois, c'est un peu la règle de la nouvelle : il faut une fin inouïe, une chute improbable, un coup de théâtre, un rebondissement auquel le texte ne t'a pas préparé. Cela peut même être un jeu avec le lecteur aguerri, que de lui dissimuler du mieux qu'on peut cette fin. Moi je sais que lorsque j'en lis, je m'attache à deviner la construction de l'auteur, à éventer sa fin et s'il réussit à me tromper, à m'étonner vraiment, je jubile encore plus !
- ... Ouais...ben...en attendant...Maria-Luisa...elle se retrouve seule...
Ce jour-là, j'ai compris qu'un fan-club si riquiqui soit-il (elles sont trois ou quatre, plus petit on peut pas...) cela se gérait. "Et pourquoi tu ferais pas faire une critique de ton livre à Gina sur ton blog ?" a déjà fusé, pensez... elle sont malines ! Donc voilà, évacuons le problème vu qu'il ne doit plus y en avoir sur les étagères des libraires et que les invendus sont pilonnés, on peut y aller, cette "auto-pub" ne sera pas d'une grande indélicatesse. Gina ? Vous plaisantez... avec sa manie d'être bienveillante envers son prochain, elle m'aurait fait rougir autant que la une de couverture (c'est comme qui dirait la présidente du riquiqui fan club) Alors je profite qu'elle est en vacances pour vous soumettre la lecture d'une de ces nouvelles. Une que j'aime. Et votre opinion, c'est vous qui vous la ferez.
Rêves Partis

Il Defonso, c’est son drame, est comique. Il en souffre véritablement et serait bien incapable, ce qui est plus cruel encore, d’en déterminer les raisons. Mais c’est immanquable : dés qu’il entre en piste, il entend les gradins se réjouir. Il en ressent une déchirure qui le mine. Lui, ce qu’il voudrait inspirer aux gradins, car il torée toujours malgré la soixantaine bien sonnée, ce serait la profondeur de son âme. Ce serait que l’on soupçonne la douleur de sa condition de mortel au travers d’une sensibilité qui se révélerait jusqu’à imprégner les plis de sa muleta rapiécée qui en suinterait d’art. Ce serait que les spectateurs accèdent à l’essence de cette nostalgie qui l’habite tout entier. On le croit comédien, il se sent tragédien.

Il le sait bien lui, dans le secret de son intimité, que le taraud de sa douleur le vrille avec l’application d’une mauvaise pique, au point que peut parfois surgir une indicible émotion dans son toreo. Personne alors pour rire, mais personne non plus, ou si peu, pour y assister. Car Il Defonso est le champion toutes catégories des rendez-vous manqués et des arènes peu fréquentées. Il n’a jamais pu se présenter que dans des arènes de catégorie disons… dont la catégorie était justement de ne pas en avoir. Il a certes pu laisser le souvenir de quelques détails savoureux à Chinchilla de Monte Aragon comme à Caravaca de la Cruz ou encore Villasequilla de Yepes. Des succès d’estime dont l’impact médiatique s’était répandu jusqu’à la coopérative agricole en passant par le bistrot du coin. Autant dire, un événement. Tout ceci ne l’a jamais véritablement motivé aussi pense-t-il qu'on l'a trop peu connu pour l’avoir apprécié. En même temps, lorsqu’il a eu l’opportunité de se produire à Madrid, par deux fois, il n’a rien justifié. Encore n’a-t-il jamais su qu’il les devait ces deux fois-là, à l’agilité des cuisses de sa sœur dont le jeu de jambes avait subjugué qui de droit pour l’obtention desdits cartels. Ce qui aurait achevé de le détruire.

Pourtant il est indéniable, qu’en de trop rares occurrences nous sommes d’accord, il a été capable d’émouvoir le plus racorni des aficionados. La dernière fois que ça lui est arrivé, c’était au campo. Dans un redondel de bric et de broc. D’ailleurs bien plus de broc que de briques. Des vieilles planches arrêtées par quelques piquets rouillés à travers lesquels passaient parfois en force les toros pour rejoindre leur pré. C’est ce qu’il avait personnellement vécu ce dimanche-là où il avait fallu poursuivre l’animal en pleine nature. Cela avait donc commencé par le plus comique des tableaux. Imaginez quelques dizaines d’aficionados hilares courant après un torero, lui-même sprintant d’urgence après son bestiau afin de lui couper la route du troupeau…
Ainsi les apparences peuvent être ce que l’on en dit. Quand Il Defonso avait pu se rapprocher suffisamment pour inspirer une volte face à la bête et un plongeon aux spectateurs dans l’herbe rare comme s’ils eussent soudainement voulu éviter le vol rasant d’un Mirage IV à l’attaque, il s’en était suivi un moment inoubliable. Etait-ce le cadre même qui avait conditionné la belle rencontre ? Les collines mauves en fond de tableau, l’herbe tendre, les fleurs d’amandiers à peine écloses ? Toujours est-il que la faena qui s’en était suivie, n’avait pas ensorcelé que ce grand toro. Une prestation sans déchet, une faena d’école comme en rêvent les assidus de toreo de salon qui n’ont que le miroir pour adversaire. Une faena comme on n’en voyait plus faire par les figuras ! En substitution du miroir et sur arrière plan d’olivette bleutée saupoudrée de l’argent des petites feuilles animées par la brise chaude de l’après-midi, un toro de six ans à l’encornure longue comme une hospitalisation douloureuse. Même le troupeau au loin, s’était arrêté de paître pour regarder.

Il Defonso connaissait bien cet état rarement atteint mais qui laissait une impression inoubliable. Si seulement cela avait pu lui arriver à Las Ventas de Madrid… Il sentait, il savait que là, maintenant, pour seulement dix minutes, ça allait marcher. Il était invulnérable, inspiré, mu par une force céleste qui guidait spontanément les trajectoires pures. Tout était utile, dominateur et esthétique. Tout s’enchaînait logiquement, s’imbriquait avec constance et limpidité. Distance, cadence, enchaînements, liaisons, changements de main, toques, remates, rien à jeter. Du grand art, à couper le souffle, à se demander si l’on ne rêvait pas. Des naturelles profondes, admirablement circonférenciées, le corps comme descendu dans ses pieds enracinés en terre. Des trincheras hiératiques, ajustées et méprisantes, récupérant le retour du fauve en derechazos amples sans améliorer le terrain, avant de terminer la série d’une passe escamotée dans le dos laissant le toro hagard, essoufflé, médusé, comme vaincu par la conjonction des forces de la nature diffusées par ce bras, véritable paratonnerre à l’envers déchargeant des passes de grand pouvoir.

Ubaldo, Yago et Zacarias, ses peones tapis dans les touffes de salicornes, se lançaient de drôles de regards. Il Defonso mit un genou au sol, jeta l’épée et la muleta, offrit sa poitrine à l’aigu de la terrifiante corne gauche. Zacarias, de dépit, prit sa tête dans ses mains pensant aux conséquences pour eux tous, d'une faena aussi surnaturelle dans une arène déterminante; Yago secoua la sienne de désapprobation, tandis que Ubaldo laissait le mégot de sa Ducados lui brûler les lèvres pour donner un alibi à ses larmes. Le toro dominé ne broncha pas. Il était vaincu et demandait à mourir. Il Defonso ne ramassa que l’épée, avec lenteur, rayant de sa pointe la croûte de cette terre qui les avait vu naître tous les deux, ce toro et lui. Quand elle quitta le sol, il était déjà profilé, la main gauche en avant. Il en écarta légèrement les doigts, vit que le toro la fixait de son regard mauvais. Court et droit, selon les canons du genre pour une estocade à la volée, il s’élança fort de son sentiment de perfection. Il y eût une fraction de seconde où l’épée hésita à s’enfoncer mais Il Defonso aussi roide dans sa détermination que l’acier de son arme, poussait toujours et l’a fit pénétrer. Le grand toro fut foudroyé, moelle épinière tranchée. Ses quatre pattes quittèrent le sol en un repli simultané et il s’abattit dans un grand bruit mat dont l’onde de choc fut ressentie à trente mètres de là par le ventre des spectateurs tapis, sidérés par le spectacle.

Il Defonso le regard sur l’horizon, les traits tirés et brillants de sueur, une étrange lueur dans l’œil, traversa leurs rangs l’épée dégoulinante de sang à la main et la muleta repliée très élégamment sur la hanche gauche, grommelant quelque chose au passage. Au regard interrogateur de Yago et Zacarias, Ubaldo répondit qu’il avait cru entendre :

« Maintenant vous pouvez rire »

dimanche 21 décembre 2008

Späetzle, Wurtz, Bretzel und Manala.





Pendant les vacances, il faut occuper les enfants... Elle n'est pas belle cette brochette de petits bonhommes qui s'attaque à ses manalas, d'autres petits bonhommes briochés ? Bien sûr, on aurait pu les emmener au Disney World de Marne-la-Vallée. Mais comme on est bien français, on va faire un peu d'anti-américanisme primaire :

On aurait pu attendre des heures dans le froid devant chaque attraction toujours plus terrifiante d'efficacité, attendre une plombe pour le "privilège" d'avoir l'estomac retourné par un ascenseur en chute libre tandis que vos voisines adolescentes perforent vos tympans du fantasme de leur terreur surjouée. Car dorénavant, vu le cynisme ambiant, on ne peut s'amuser que terrorisés. On aurait pu se gaver de crèmes glacées et de Pop-Corn, se saoûler de Coca-cola pour fêter le départ de Bush. Mais finalement non, on s'est dit : cap sur les kitchissimes (dixit cousin, un alsaco rebelle...) marchés de Noël alsaciens, cap sur Colmar. Remplaçons le maïs par le Bretzel, le Coca par le vin chaud aux agrumes et à la cannelle, et l'ice Cream par le foie gras d'oie truffé : raisonnable, non ? Sôlut Seppi, nous voici donc, comm' dit... !
D'autant que finalement, question oreilles par exemple, Mickey est un nain et a du mal à rivaliser avec les Alsaciennes...(on clique sur les photos) Et là-bas, l'état d'esprit est différent. Noël est vraiment une fête et lorsque un enfant croise un père Noël celui-ci n'a pas pour but de vendre une photo à ses parents mais juste de lui offrir des bonbons.
Etonnant, non ?
Alors, sitôt entrés en gare et constatant le trafic, il n'y a plus eu qu'à suivre un vol de cigognes qui nous montrait le chemin. Quelques heures après, nous étions arrivés. Une bonne ambiance, pas de queue, zéro stress, nous flânions entre les allées de chalets où nul haut-parleur guttural ne déversait sa logorrhée mercantile. Aucun message publicitaire, rien que des chants de Noël : Ô stille Nacht... De plus en plus étonnant !


























Colmar affiche un centre ville animé où trônent encore d'agréables magasins, modernes pour la plupart mais aussi d'autres, tout droit sortis des années soixante avec leurs devantures désuètes et leurs produits assortis, jouets, maquettes, livres anciens et de calfeutrés salons de thé, rendez-vous d'amateurs de gros gâteaux à la crème bien grasse et sucrée, futures clientes du printemps prochain des Kinés virtuoses du "palper-roulé-aspiré". Il y a même un magasin qui appele l'oeil de l'aficionado où doivent s'habiller celles qui ont réussi à ne pas abuser du péché de gourmandise.





































A suivre...








































































































































































mardi 16 décembre 2008

Entrez dans l'Arène de la Pensée


Vous allez enfin savoir si ce blog vous manque : prochaine contribution le 21. Une amie m'ayant signalé ce passionnant article je vous laisse avec lui, il est suffisamment nourrissant pour ces quelques jours. A la lecture de sa bio-bibliographie, on se rend vite compte que Manuel de Dieguez n'est pas n'importe qui, vérifiez vous-même ici :
"Etre philosophe" est à peu prés le contraire de ce que suggère le cliché du café du Commerce. C'est au contraire l'art de poser les bonnes questions. Que signifie penser ? en est une, Quelle est la problématique de l'être humain ? en est une autre. Manuel de Dieguez les aborde ici avec une grande qualité de réflexion et nous autres aficionados y trouveront un intérêt supplémentaire et aussi une faculté de compréhension accrue car il y file la métaphore taurine en empruntant sa terminologie.

Manuel de Dieguez


Apologue


Le toréador et la philosophie

Il n'y a pas d'autonomie du champ politique. Toute réflexion en profondeur sur la résurrection de l'Europe dans l'arène de l'Histoire conduira à une anthropologie philosophique, donc critique. L'inverse s'impose également : toute pesée qui se voudra philosophique du destin du Vieux Continent reconduira aux sources de la pensée politique, parce que la politique est la véritable arène de la philosophie depuis vingt-quatre siècles. Y a-t-il un seul dialogue de Platon dont la toile de fond ne soit pas la politique ? Socrate se demande quelle est la vraie vie de la cité, quelle est son éthique, quelles sont sa sottise et sa raison , sa justice et son iniquité , s'il vaut-il mieux subir l'injustice que la commettre, si le vrai courage militaire est stupide , s'il faut obéir au pouvoir établi ou lui désobéir, si la fidélité du philosophe aux droits de la pensée doit lui faire préférer la mort à la vie .
Afin d'éviter de graves malentendus sur le fond, il me faut préciser l'esprit de la philosophie .Pour tenter de prévenir les internautes qui liraient mes textes politiques dans une perspective qui leur est étrangère, je mets sur mon site un apologue qui fortifiera le noyau des lecteurs appelés à entrer en philosophie comme on entre dans les ordres.


1 - L' arène de la pensée

2 - La corrida des idées

3 - Les matadors de l'espace et du temps

4 - Les orfèvres de la mort


1 - L' arène de la pensée

Des étudiants me demandent par mail de leur expliquer, primo, quelle problématique générale de la réflexion philosophique rend ma recherche intelligible aux aficionados de feu la " reine des sciences " et secundo, de préciser les clauses de l'alliance du "Connais-toi" socratique avec la science politique. Qu'une interrogation aussi centrale se dessine non seulement dans l'enceinte de l'Université, mais jusque sous la plume d'élèves de terminale passionnés de question nodales , me livre à un enchantement teinté d'embarras, parce que je me demande quel prodige pédagogique a bien pu se produire au plus secret du corps professoral d'une République chargée de raconter l'histoire de la philosophie à la jeunesse, mais non de s'interroger sur la source vive de son questionnement. Et voici que des têtes juvéniles se demandent subitement , même sur internet au besoin, " ce que signifie penser", pour reprendre le titre d'un ouvrage de Heidegger traduit de travers dans notre langue sous la banderole : " Que veut dire penser ? " Figurez-vous qu'on ne me somme pas de me répéter, figurez-vous qu'on a appris à lire ce qui est écrit, figurez-vous qu'on rejette les manuels scolaires dont les platitudes couchaient sur le papier des balisages utiles aux simples d'esprit, parce qu'on voudrait former les phalanges dont la rare ascèse tremperait l'acier de la question : " Que signifie penser " .
C'est demander à l'herméneutique de l'intelligence qu'on appelle la philosophie ce qu'elle " entend dire ", ce qu'elle aurait bien voulu laisser entendre à ses toréadors, ce qu'elle n'a pas réussi à leur suggérer dans l'arène de l'histoire, ce qu'on voudrait qu'elle se risquât enfin à leur confesser, ce qu'on l'encourage de la voix et du geste à leur avouer ou ce qu'on lui donne une dernière chance de leur murmurer à l'oreille. Bref, on applique enfin à la philosophie ce qu'Okusai disait dans ses derniers jours : " Peut-être vais-je un jour commencer de peindre ".
Certes, penser, c'est signifier, donc signaler ; mais qu'est-ce qu'un signe ? Comment la philosophie peut-elle faire signe en ce sens qu'elle montrerait le chemin vers la question: " Qu'est-ce qu'un animal qui s'identifie à des signifiants, une espèce en mouvement parmi les signaux qu'elle s'adresse et qui voudrait tellement signifier quelque chose sous le soleil qu'elle dit à la nuit: " Voilà le signifiant que je voudrais devenir quand je me serai revêtue de mes habits de lumière" . L'heure aurait-elle sonné où l'étudiant n'ira plus aux arènes pour apprendre les virtuosités qui métamorphosent l'art de la tauromachie en une somme de recettes bien apprises, mais pour se mettre à l'école de la logique interne des ciseleurs des ténèbres qu'on appelle des philosophes ? Car la philosophie n'est pas seulement la discipline de feu qui cherche à donner son âme à l'intelligence, elle est la science qui enseigne que l'intelligence est l'âme de l'humanité.
Si les professeurs de lettres cessaient d'enregistrer ce que Balzac a raconté dans César Birotteau pour enseigner comment le génie fait passer son soc et sa charrue sur des terres en friche; si l'initiation à la philosophie dans l'enseignement cessait de s'arrêter à la prose d'Aristote pour observer comment ce penseur labourait à nouveaux frais la raison de Platon afin de la faire briller d'une clarté plus tamisée ou comment Kant fécondait le bon sens de Descartes, ou comment Hume imposait un tête à queue à toute la philosophie de son temps, alors une pédagogie placée sous le joug des créateurs ferait peut-être naître tant de clameurs qu'on enseignerait aux beaux arts comment Léonard de Vinci s'est bien moins colleté avec des formes et des couleurs qu'avec le nouvel univers pictural qu'il portait en lui et qui lui faisait dire : " Voilà ce que signifie la peinture ".
Mais ne faut-il pas craindre, dans ce cas, que Socrate ressurgisse sur les talons des faiseurs et qu'il redise que la philosophie ne s'enseigne pas ? Pourquoi, depuis vingt-cinq siècles, cette discipline se divise-t-elle toujours et en tous lieux entre ses sophistes et ses buveurs de ciguë ? Peut-être le maïeuticien qu'on appelait la Torpille, du nom d'un poisson tétanisant, fut-il le premier acteur de la philosophie, celui qui fit descendre Athènes dans l'arène de la vérité politique et qui accabla la cité de ses banderilles afin de lui faire boire le poison ressuscitatif qui transporte les civilisations dans leur éternité. Car non seulement toute philosophie désireuse de boire à la source de la pensée conduit à la politique, mais encore, il n'est pas de philosophe de l'eau pure qui ne commence pas la politique. Pourquoi cela, sinon parce que le spectacle dont le "Connais-toi" se nourrit n'est autre que celui de l'histoire et de la politique.


2 - La corrida des idées

Le philosophe traque les secrets de l'animal livré à la corrida des idées. Ayant appris que la raison refusait d'élire domicile dans la matière inanimée ou dans les parfums suspects du sacré, Kant les a colloquées dans l'encéphale le plus ordinaire de notre espèce. Deux siècles après la mort du premier recenseur des règles du jeu de la connaissance et du cadastre où ses arpenteurs recensent les bons usages de l'entendement, il est significatif qu'une philosophie de l'intelligence se livrerait à un bavardage aussi insignifiant que celui des derniers toréadors d'une cosmologie mythique s'il prétendait passer d'un pas résolu au large de deux incendiaires, celui qui alluma la mèche de l'évolution des espèces et celui qui plaça le détonateur de l'inconscient sous toutes les livrées du savoir. Mais que signifie le rejet de tous les dieux dans les ténèbres de l'ignorance et de la peur si la question de la signification bute sur l'obstacle: " Que signifie penser ? ".
Des Eléates à Darwin, les progrès réguliers ou entrecoupés de désastres théologiques dont les sciences de la nature avaient bénéficié ou souffert avaient mobilisé toute l'attention des toréadors du signifiant. Mais Darwin et Freud vous redisent seulement que la pensée veille sur les poussins de la science et qu'elle ne serait rien sans la connaissance des progrès de la physique et des mathématiques de chaque siècle. Quelle est donc la révolution entièrement nouvelle du regard que la pensée tente de porter sur l'œuf d'or qu'elle est à elle-même ? Pourquoi vous contraint-elle de placer une anthropologie dévastatrice au fondement de toute la logique interne de l'histoire de votre lanterne ? C'est que le transformisme nous a révélé que le décodage des masques oniriques que le paléolithique a fait débarquer sous notre calotte crânienne nous contraint de nous colleter avec les empires erratiques de nos songes d'un instant.
Savez-vous que notre encéphale est devenu notre grand trompeur sous le soleil? Que " signifie " penser s'il nous faut terrasser les enchantements tragiques dont nous sommes les victimes dans l'arène des millénaires? Quelle étrange mutation du champ de la tauromachie philosophique si cette discipline tétanisante ne se demande plus : " Qu'en est-il de l'animal rationnel ? " mais : " Comment l'animal s'imagine-t-il penser ? " La discipline des sacrilèges interroge ses sourciers: " Qu'y avait-il d'animal dans l'entendement de nos pères ? Sortirons-nous jamais de l'animalité propre à la pensée des semi évadés de la zoologie? " Si c'est cela que le blasphème de penser voudrait rendre signifiant, alors il est d'autant plus dramatique d'apprendre " ce que penser voudrait signifier " qu'on ne l'apprendra pas à l'école des picadors à cheval qui lancent à la philosophie les banderilles des sophistes.
Depuis que nous avons basculé à demi hors du règne animal, nous n'avons pas réussi à mesurer la distance qui nous sépare de nos origines ; mais nous commençons d'observer avec dépit que nos dialectiques ont fait de nous d'aussi fieffés magiciens que nos autels. Nos aventures dans les airs se sont partagées entre les songes de nos logiciens et ceux de nos devins . Aussi nos philosophes sont-ils désormais condamnés à s'armer de l'épée des matadors. Ils ont reçu mission de terrasser nos exorcismes. Où peut-elle bien se rendre, une espèce qui apostrophe désormais ses ancêtres et qui leur dit à tous: " Vous avez servi de proies à des signifiants qui ne sont plus les nôtres et dont nous récusons les sortilèges. "


3 - Les matadors de l'espace et du temps

Certes, nos sciences de toréadors applaudis exigeaient déjà un perfectionnement constant de nos vieilles armes de chasse. Mais la traque des secrets de notre encéphale se révèle une corrida infiniment plus périlleuse que celle de nos harponneurs de la matière; car, avec Einstein, le temple de notre logique, dont les stèles étaient demeurées effrontément debout dans l'arène de Pythagore et d'Euclide, s'est subitement angoissée de flotter dans les airs et de nous désarrimer de tous nos autels. Depuis lors notre anthropologie cherche en vain le télescope géant qui nous fera assister au naufrage des heures et de l'étendue qui pilotaient notre planète dans le vide.
Depuis que la relativité générale a fait de nous les orphelins des distances et du temps qui rassuraient nos aïeux, la question de savoir ce que signifie penser commence de nous terrifier . Pour se flatter de signifier quelque chose, ne faut-il pas savoir qui l'on est et où l'on se trouve placé dans l'arène ? C'est donc notre identité qu'il s'agit de trouver dans le grand cirque du cosmos. Mais la quête de notre identité se confond avec celle de notre signification. Comment les Tantale de l'espace et du temps le captureraient-ils? Nos prédécesseurs avaient pris grand soin de tendre un filet à ces gymnastes de l'univers; mais ils sont tombés à nos pieds et se sont brisé bras et jambes.
Pour la première fois, notre capital génétique a rendez-vous avec d'autres paramètres que les siens, pour la première fois , nous avons à observer notre animalité dans l'arène où la durée et l'étendue agitent devant nos mufles leur cape écarlate. Mais déjà nous ouvrons l'œil sur les leurres de nos pères. Nous savons maintenant comment leurs théologies les toréaient sous le soleil. Déchiffrerons-nous les documents taurins de tout premier ordre qu'elles étaient à elles-mêmes ? Nous avons été éjectés du jardin dans lequel nos chromosomes nous avaient trop flatteusement promenés. Le regard qui nous attend sous nos cornes demeurera-t-il frappé d'infirmité ou bien entrerons-vous dans une connaissance nouvelle de la corrida ?
Notre tauromachie est devenue introspective. Elle nous révèle la sauvagerie de nos divinités successives. Nous observons comment nos trois idoles s'étaient mises en tenue de photographes de leurs créatures. Voyez comme elles nous distribuaient leurs prébendes et nous infligeaient leurs châtiments dans l'arène, regardez ces metteurs en scène du somptueux apparat de leur autoglorification et de leur autosanctification ! Le premier de nos trois grands miroitiers nous avait dit : " Faisons le taureau à notre image et ressemblance ". Mais le théâtre de nos songes taurins n'a pas permis à nos télescopes rudimentaires d'observer notre propre effigie réfléchie dans l'éternité instable dans laquelle nous sommes demeurés empêtrés. Nous avons oublié de répondre à la question : " Que signifie penser si nous prenons Dieu au piège de son animalité, que signifie penser si notre taurologie devient la voix nouvelle de notre philosophie ? ". N'attaquez pas le christianisme au-dessous de la ceinture, mais de plus haut que lui. C'est la noblesse de votre intelligence qui est juge de la roture des croyances.


4 - Les orfèvres de la mort

Apprenez à scanner la boîte osseuse d'un " Dieu " rendu schizoïde par son éjection manquée du règne animal et vous le verrez courir à vos côtés comme un taureau au mufle furieux et fumant . Quand vous le verrez foncer droit sur le leurre, une fois, deux fois, dix fois et obéir à chaque appel de la cape ; et quand le courage de la bête aveuglée vous aura fait entendre la musique des souverains des arènes que vous serez devenus, vous vous demanderez: " Suis-je le taureau qui se rue sur l'étoffe écarlate ou le matador qui soumet l'animal à son jeu ? Mais si je m'avisais de jouer double jeu avec la bête , quel dieu dédoublé serais-je devenu à moi-même ? Ne convierais-je pas le soleil à danser avec la mort et la mort avec la lumière ? Ce rythme-là serait-il celui de la philosophie ? ".
Alors vous serez en mesure de radiographier votre histoire dédoublée entre votre biographie et votre métabiographie ; alors l'histoire de l'encéphale dichotomique que sécrète notre espèce trouvera toute sa signification dans l'étude anthropologique de " Dieu " et des plus illustres personnages de la littérature; alors votre psychanalyse des croyances religieuses connaîtra la psychophysiologie de l'animal sauvage qui nourrissait ses idoles dans l'arène des cieux et qui ne cessait de dévorer sur l'autel le chef du cosmos dont il caressait l'encolure. C'est dire que toute votre science politique trouvera ses fondements dans votre science de la généalogie de vos divinités. Pour la première fois votre science historique conquerra un recul qui permettra aux sentinelles de la philosophie d'observer entièrement de l'extérieur le genre taurin auquel nous appartenons encore corps et âme.
Comment cela se peut-il ? Demandez-vous comment Manolete a fait tenir à la tauromachie le langage des orfèvres de la lumière. Que le torero, disait-il, demeure cloué sous le soleil des arènes, que le taureau fasse le jeu de l'homme devenu incandescent sous le feu de son ciel, que la bête tourne en aveugle autour du fer qui l'attend, et toute la science et l'éthique de la corrida en seront bouleversées, parce que le rendez-vous de la bête avec le dard caché sous la cape rejoindra l'élégance de l'échec et mat dans le jeu rayonnant et royal des échecs.
Les matadors des idoles sont les Isaïe de la philosophie. Ces joailliers de la nuit savent que les soixante-quatre cases ont soif d'une logique de la représentation. Mais votre intelligence en acier trempé a rendez-vous avec la superbe estocade qui rend écarlate la fin de la partie. Le Dieu des taureaux toréait sa créature ; si vous apprenez à toréer votre matador, vous monterez au ciel des miraculés de la philosophie . Je salue les pédagogues nouveaux qui vous ont enseigné que la question : " Que signifie penser ? " en cache une autre :

" Quelle est la problématique de la condition humaine? "

Si vous voulez l'apprendre, entrez en philosophie comme on entre dans l'arène où le soleil et la mort tendent leur sceptre à leurs toréadors et s'inclinent devant eux.

lundi 15 décembre 2008

ALLAH AGBAR


Evidemment, relire à froid un compte rendu écrit à chaud sous le coup d'une forte émotion, vous interroge toujours un peu sur les circonstances ayant mené à tant d'emportement. Avais-je tété le Shilom et inhalé des herbes prohibées ? Bu plus que de raison ? Même pas, aucune excuse à faire valoir. Donc j'assume et cette faena, c'est ainsi que je l'ai vécue.
Depuis Madrid le cinq juin dernier, on sait que le peuple des aficionados est scindé en deux parts inégales : ceux qui y étaient et les autres. Au lendemain de la prestation barcelonaise de José Tomas, ce sentiment va continuer à prévaloir car pour ce que nous lui avons vu réaliser, les superlatifs paraissent mièvres. L’âme, l’art, le chant profond, comment pourrait-on dire encore, la sève de ce torero est unique. Unique, le mot est humble mais rendez-vous compte, unique au monde à ce niveau d’interprétation, cela relève quasiment de la merveille, du patrimoine, du trésor de l’humanité. Tant pis pour la grandiloquence. Pendant que dans d'autres arènes certains se contentaient de surréalistes branlettes en forme de raticides anoures, éclatait à deux pas de l’érection magnifique de la tour Agbar de Jean Nouvel, l’orgasme authentique, profond, venu du fond des âges et des viscères, vague et tonnerre mêlés roulant à répétition, emportant toutes les inhibitions dans le lit de nos désirs les plus fantasmés. Une nouvelle fois, par la cinétique d’un phénomène qui m’échappe, quand Tomas a ancré ses pieds dans le sable nous avons décollé dans les nuages.



Non, je ne vais pas dire que ce type est un extra-terrestre, oui employer trop de métaphores nuit à l’écriture. Mais quand même.



Puisque ‘’d’Ayatollah-peine-à-jouir’’ je suis parfois traité, déclarons la jouissance soudaine qui m’étreignit. Et même cette larme éclose au coin d’un œil, vite écrasée d’un doigt furtif, parce que j’avais vu là ce après quoi je cours de ruedo en ruedo, cet inaccessible espoir qui me touchait enfin, en plein coeur. De mon hôtel au pied de la tour Agbar que les Barcelonais nomment le phallus ou le ‘’consolator’’ ( traduction de godemiché…) en ce chassé-croisé répété au cours du week-end, de la tour à l’arène et de l’arène à la tour, une seule chose aurait pu m’étonner plus que les deux faenas indicibles de Tomas. Comprenez bien, au cours de ce rêve de tauromachie bâti sur l’attente et le désir, la tour phallique pointait sa turgescence rouge et bleue en direction du giron gravide de l’arène où le divin enfant allait nous faire croire aux miracles (merde, je fais du Zocato... en moins bien…)



Sonnez hautbois, raisonnez revisteros, résonnez fifres, tambourinaïres, sambas de Rio, batucadas de la Havane, timbales cuivrées de philharmoniques, frémissez ventres orientaux bronzés, Alleluïa, rissolez gambas sur les planchas et frétillez fesses brésiliennes, pointez vers le ciel tétons de tout pays et même vous très Saint Père teuton, dansez la tectonique du mouchoir blanc et louons ensemble le nouveau messie : Aaaaah…jouir…, enfin !



Assis sur mon tendido, une seule improbabilité aurait pu m’étonner plus que ces faenas disais-je. C’aurait été que la tour Agbar qui ressemble aussi à une fusée intergalactique, vrombisse soudain et dans un immense effort s’arrache en clignotant à ses fondations de béton pour décrire l’ellipse parfaite lui permettant de pénétrer la monumental avec fracas en offrant à l’impact la vision de vingt mille personnes en lévitation brève au-dessus de leur siège. La secousse…
S’en serait suivi le silence de l’ébahissement puis un petit être bizarre aux oreilles proéminentes et poilues en serait sorti d’une trappe toute fumante et aurait gueulé :

- Bon, José… c’est pas bientôt fini ces conneries ? Allez, rentre !



Le torero s’en serait allé dépité, tournant le dos au toro qui l’aurait chargé une dernière fois, traversant son spectre sans le renverser, voire disparaissant dans son épaisseur, un peu comme il le congédia au toril après l’avoir essoré, d’une dernière passe de son toreo millimétrique. Vous pensez : c’est quoi cette resena de ouf ? Vous n’avez rien compris ? Moi non plus. Il est des orgasmes inénarrables. Tant mieux. Et c’est là que Dieu est grand.



La Pensée du Jour

J'ai un truc pour se souvenir à vie de la date d'anniversaire de votre femme : il suffit de l'oublier une fois !
Michel Galabru

dimanche 14 décembre 2008

Rencontre du Troisième Type



Rien d'extra-terrestre dans cet intitulé, simplement l'évocation du plaisir éprouvé par François et moi à rencontrer Xavier Klein, un convive épatant, amateur de vin et de toros à qui je me permets de conseiller l'abandon de ses cigarettes et l'adoption des feuilles prestigieuses de la Vuelta Abajo puisqu'il semble apprécier de goûter le meilleur en toute chose. Quel plaisir d'écouter un homme cultivé nous entretenir de son savoir historique, simplement, à l'aide d'analyses fines et discriminées loin des clichés manichéens réducteurs, loin des raisonnements à l'emporte-pièce et des convictions péremptoires. Un très bonne soirée donc avec Xavier et Maria-Dolores du comité organisateur d'Orthez venus dans la région pour le congrès de l'UVTF.
Sur la photo, de part et d'autre de Xavier, deux photographes amateurs n'ayant rien moins en horreur que d'apparaitre du mauvais côté de l'objectif ce qui explique peut-être leur sourire crispé. Pour les curieux, navigateurs inlassables de la toile voici donc trois bloggeurs réunis : François Bruschet de Camposyruedos à droite, Xavier Klein de la Brega au centre, et qui vous savez pour Des Photos des Mots et des Toros. En toile de fond, la ma-gni-fi-que arène nimoise -dixit les Othéziens- pour embellir un peu le tableau de l'amitié naissante, prélude on l'espère, à d'autres repas Est-Ouest et autres brassages d'idées gastronomico-taurines.

Corrida en Famille



Corrida : désordre, tohu-bohu. Suite de difficultés entraînant agitation ou précipitation. Dict.Larrousse.

Déambulant dans les halles de Nîmes au long de l'étal de Carmen ma pourvoyeuse habituelle de bébêtes sous-marines en provenance de la criée du Grau-du-Roi, mon oeil fut attiré par un frétillement inhabituel. Dans une caisse que Carmen -toujours impeccablement tirée à quatre épingles et mise en plis- inclinait vers les quidams, grouillaient une foultitude de crevettes grises. Si la manie de tout comparer peut être utile, la crevette grise serait un peu à la gamba ce que le jol est au poisson : une miniature à gober. Vu l'état de la planète, je considère comme un vrai cadeau ces animaux sauvages goûtus trop rarement présents sur les étals. Tout le monde ne peut arpenter des marchés aussi fantastiques de diversité que celui de la Boqueria de la rambla barcelonnaise.

La suite est évidente : poêlées trois ou quatre minutes dans une bonne huile d'olive (pour les régionaux je recommande le moulin Paradis à Martignargues. Picholine, certes, mais essayez aussi l'huile issue de la négrette) et saupoudrées de persil plat ciselé et d'ail pressé, vous avez dans l'assiette un bonheur simple et rare. Pour les végétaliens malheureusement, l'histoire finit mal : fallait voir comment les crevettes bondissaient hors de la poêle et atterrissaient sur le carrelage pour échapper à la morsure de la cuisson. Ma fille hurlait des "Olé!" à chaque plongeon réussi d'arthropode désespéré susceptible de la thermolyse, car dans toutes les écoles nimoises "Olé" est le mot qui ponctue tout évitement... il en est ainsi et les anti-corridas n'y peuvent rien.

Bruyamment hilare à cause de mes poursuites quadrupédiques de crustacés à récupérer précipitamment sur le sol de la cuisine, elle en profitait pour grimper sur mon dos, me chevauchant comme un picador sa monture. Ce qui prouve bien encore une fois que lorsque le bétail est frais et non afeité, la corrida est plus vivante.