Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

vendredi 31 octobre 2008

LA CUADRILLA DEL ARTE II

EL TENDON D'AQUILLES







Après une longue route la cuadrilla est enfin arrivée dans la placita de tienta où un torero va se révèler craquant. (lire d'abord le premier épisode)


Serge fut le héros de cette journée. Vous le connaissez peut-être : il s’agit d’un exemplaire gaillard, un costaud des Cévennes, Serge-le-maçon , un gentil, une pâte même, mais à qui je n’aimerais pas me frotter en cas de conflit impérieux… Habitué au travail, de l’aube au crépuscule -les trente cinq heures en deux jours- de la fournaise de l’été jusqu’au givre de l’hiver, à jeun de revendications cégétistes, laborieux jamais fatigué, il a épuisé plus d’un jeune compagnon présomptueux qui pensait suivre son rythme. Le genre de poignet qui vous gâche une brouette de mortier alors que vous en êtes encore à remplir la bétonnière… Il a beaucoup ri quand la médecine du travail a imposé les sacs de ciment de trente-cinq kilos à la place des traditionnels de cinquante qu'il transportait par deux. Vous vous rappelez du poignet indéfectible du Cordobes ? Le Cordobes qui se serait fait happer tout entier plutôt que de lâcher sa cape… non ? Ca ne vous dit rien ? C’était du poignet de chochotte en comparaison de celui de Serge. Pardon ? Vous êtes trop jeune pour avoir vu le Cordobes ? Hé, oh, ça va hein… Y’a pas de quoi être fier, vous avez aussi raté Ordonnez donc, et puis le Viti, Antonete, Camino, Puerta, Paquirri, Robles, etc … vous avez tout raté quoi… Serge lui, a les pieds sur terre et le sens des valeurs. Après quinze heures de route à confire dans l’habitacle de l'Espace, il a déployé sa carcasse pour fouler le sable mythique de la placita de la finca de Partido de Resina. Pour une première, vous conviendrez de l'importance du lieu. Un lieu chargé d’histoire où les plus grands des maestros craignaient, il fut un temps, de venir se frotter aux vaches retorses. Lui non, craint rien. Et ce jour-là, l’arène nous a révélé qui était vraiment Serge-le-maçon… Lui, le râblé, le trapu, le bréviligne musclé, l’homme des fondations, des ancrages terre à terre, des gâchées de mortier, des soulevés de poutres, le forçat de la truelle, l’Attila des brouettes, que dis-je, le Gengis Khan des rochers excavés s’est soudain mué en danseur délicat et aérien. Regardez-le sur la première photo, quelle grâce ! Avec quelle voluptueuse légèreté il esquive la brute épaisse. Il n’est plus maçon, il ne bétonne plus, ahanant à quatre pattes sur d’ingrats parvis, il torée avec art pardi ! Serge-le-rustaud s’est mué en elfe, en génie de l’air près de qui Serge Lifar n’aurait été qu’un danseur étoile pataud et brandinas (en occitan : grand échalas dégingandé). Et pourtant, voyez comme le fauve était vicieux : même à l’abri de la talenquère, on n’était pas à l’abri ! On en giclait comme les lapins d’un terrier visité par le furet. Serge-le-gracieux a inscrit cinq minutes durant, les plus harmonieux muletazos qu’il ait été donné de voir au sud du Guadalquivir depuis la retraite du Curro statufié. Hélas, sans que personne ne puisse en donner une explication rationnelle, l’ensemble alluré s’est brusquement désuni et Sergio Biscottos a réapparu. D’abord, il n’aime pas prêter ses affaires, elle est à lui, sa moulleta. Voyez comment il l’arrache des redoutables cornes (ouais ben eux au moins ne sont pas afeités...) accaparantes ! Et puis est survenue cette tentative éhontée d’émasculation caractérisée et alors... ça a mis un terme au relâchement quasi sacrificiel qu’il avait imposé à son corps musculeux et à l’urbaine collaboration entamée entre les espèces. Les bourses ou la vie, Serge a voulu choisir. Alors il a commencé à toréer long, de fond de ruedo, sans plus monter au filet, comme une brute de tennisman argentin : tout en revers liftés, des beignes de grizzly, et coups droits assassins de bûcheron de Patagonie, à la Guillermo Vilas pour ceux qui s'en souviennent. Et c’est là qu’il a résonné dans toute la placita pétrifiant les spectateurs que nous étions : Craaac ! qu’il a fait… le toubib et moi on s’est regardés d’un air entendu, y’a pas trente-six tendons capables d'un tel bruit. Des tribunes du stade jean Bouin on avait entendu claquer celui de Ian Pircalab l’espiègle ailier Roumain du Nimes Olympique. Plus de ressort, plus d’impulsion, boitant bas, Serge a quitté le Louis d’or du sable de l’arène et a rejoint le dispensaire de Sanlucar La Mayor… Le diagnostic est tombé aussi méprisant qu’une trinchera : el tendon d’aquilles esta roto !
- Et ce sera long ? Qu’il a demandé Sergio, les yeux pleins d’espoir.
- Non, une petite opération d’abord, puis six semaines de plâtre et enfin six semaines de rééducation.
Serge-le-maçon a blêmi jusqu’à une température de couleur que la correction colorimétrique de photoshop n’a pas encore envisagée, puis a rétorqué :
- Alors là, c’est pas possible : la salle de bain de Maurice doit être finie mardi.


si je peux me permettre Serge : la prochaine fois, l'église du Rocio d'abord, la tienta après...

BATACAZO

Avoir pitié d’un toro ? Et rester là, assis sur son tendido, attendant que finisse son supplice ? S’ennuyer dans le rôle du voyeur de ce contre-sens majeur de la tauromachie où un pornographe de la mort ''se la pète'' devant l’invalide de service offert (merci…!) par l’organisateur ? Non... Si l’on était un tantinet rustre de la classification et que l’on veuille compartimenter sommairement on risquerait l’aphorisme simpliste. On affirmerait, péremptoire, et l’on sait qu’en tauromachie être péremptoire crée des déboires, qu’il y a deux sortes de toros : ceux qui s’appuient au caparaçon du picador pour ne pas tomber et ceux qui font valdinguer le groupe, négligemment parfois, comme qui rigole, d’une seule corne. Autant dire le déséquilibre de la multitude face à l’exception. Dans cette rare occurrence, à notre grande satisfaction, il est très émouvant de voir qu’existe encore toute la force, la brutalité et la sauvagerie mêlée pour cristalliser le cocktail explosif de la caste. Et un moral indéfectible aussi, car il faut être très en colère pour réussir ce démontage. Lui, va le faire d’une seule corne dans le ruedo de Céret. Sur cette corne il a quelques centaines de kilos, peut-être quatre ou cinq cents, peu importe, il est en colère. Un colère pure, racée, noire évidemment. Rien ne la dissipera. Quatre ou six cents kilos sur une corne c’est quand même pas ça qui va lui infléchir le cou, toujours d’une parfaite horizontalité. Il y a du muscle pour compenser et puis les quintaux il ne les subit pas, il les mobilise à sa guise, jusqu’à la chute. Dans ''batacazo'' même prononcé par un Français, on entend le fracas. Par deux fois il fracassera le groupe avant de rejoindre, forfait accompli, le centre de l’arène pour attendre la suite, en brave. Maintenant, la faena peut commencer. Après tout ce n’est pas lui qui avait décidé de venir.

jeudi 30 octobre 2008

LA CUADRILLA DEL ARTE

SUR LA ROUTE DU TORO





Il arrive qu’on se la joue cuadrilla de toreros. C'est vrai, à nos âges ce n'est pas trés sérieux. Mais quand on se retrouve, ne pas être sérieux est notre moyen et notre but. Alors ça nous prend soudain, on arme deux Espaces - la voiture - et on part. Cap 180°, direction le sud. On se retrouve toute une escouade de grands ‘’brandinas’’. J'aurais vraiment du mal à expliquer ce qu'est un grand brandinas si ce n'est qu'il désigne un type. De même que ''bedigas'' ou ''tarnagas'' peuvent s'y employer aussi avec d'autres connotations, ce qui ne vous avance guère j'en conviens. N'ayant connu l'expression que par la seule bouche de mon père, je pense qu'il s'agit d'un mot de la Placette, vieux quartier de Nimois pauvres, de gitans sédentarisés et d'immigrés Espagnols. Dans sa bouche donc, un ''grand brandinas'' semblait être un type un peu encombré de membres trop longs. Un dégingandé un peu gauche. De nos jours, on dirait ''mal latéralisé'' ou ''au schéma corporel mal discriminé''. Quelle époque ! Et c’est vrai qu’à cinq passagers plus les bagages, durant mille trois cents quatre vingt un kilomètres, on calcule et on se tortille pour loger tous nos membres sans trop de crampes. On n’est pas du genre Manili faut dire, plutôt du genre Higares, question tamaño, mâtinés de ''Currisme'' abdominal vu qu'au restaurant on ne s'est jamais contenté de sniffer du romarin... Question aptitudes toreras, en comparaison de nos capacités, Los Bomberos Toreros sont de très grands professionnels vu qu’on n’a même jamais songé à citer le miroir. Nous sommes dix, de trente-cinq à soixante-cinq ans. C’est une des particularités de l’aficion a los toros : vos copains peuvent avoir quatorze ans et d’autres nonante. Dans les bagnoles, le toubib et le PDG côtoient le maçon et l’électricien. Certains, tellement largués et naïfs votent à gauche et d’autres tellement désenchantés et cyniques votent à droite. C’est-y pas une République idéale ça, des amis encastés sur leur passion commune mais que les castes sociales n’ont pas séparés ?



Une voiture part de Toulouse, elle est pleine de saucisses, bonbons et -qué peina- de CD de Patrick Sébastien. Le Petit Bonhomme en mousse embarque dans la voiture des ''jeunes''. Ils aiment surtout la fête, l’apéro et l’amitié ne tenant les toros en bonne part que pour leur grande aptitude à conjuguer les trois. Tous les dix kilomètres coup de fil, déconnade généralisée et fous rires… Chez nous, les plus âgés, brandade et croquants Villaret, plus Capullo de Jerez el cantaor mas gitano pour que petit à petit, l’âme andalouse s’installe : ¡ Ay ! que tu amor me duele….


A Narbonne, sur un parking d’hôtel déshumanisé, jonction émue, effusions, abrazos muy fuerte et départ en formation ''caravane''. Normalement les itinéraires donnent presque mille six cents kilomètres pour Nîmes Séville. Mais nous, on est malins. Si. On se fait suer deux heures durant sur une départementale toute droite où circulent un max de semi-remorques longs comme des trains qui ont déjà failli nous tuer quatre fois. Mais c’est la ''route des toreros'', la fameuse qu’ils prenaient tous dans les années où l’autopista ne déroulait pas encore son ruban de réglisse. Et nous on roule en toreros : ça gêne quelqu’un ? Une fois, Jeff conduisait, je dormais à l’arrière ; j’ai ouvert un œil, putain 197 km/h au compteur ! … je l’ai vite refermé … no passa nada… vous savez, les gros chiffres lumineux de Renault… même en dormant, on peut s’inquiéter... d’un seul battement de paupières. Ne le répétez pas aux femmes, on serait vite interdit d’escapade. Le plus dur d’ailleurs, c’est de trouver une bonne raison pour voyager sans elles. De vrais petits garçons… Il est touchant de voir combien nous sommes convaincants… Elles nous plaindraient presque d’avoir tout ce travail d’entretien là-bas, dans la maison-alibi…



Bref, on part après le boulot, vers vingt heures et on voyage jusqu'au bout de la nuit et plus encore. Au début, c’est du billard, grisés qu’on est de ces vacances extra-conjugales dédiées au toro, y’a une de ces ambiances ! Un vrai flash-back d’adolescence. Mais à trois heures du matin… qui, pour se taper la portion tortueuse et pentue de Despenaperros ? Quand tout le monde est éreinté et mutique et qu’il s’agit de se retrouver absolument seul à supporter la douleur de Capullo de Jerez ? Alors là, je dérouille, je vous prie de le croire. Je dors, je le sens, comme tout le monde, je dors, mais je conduis. Vous connaissez la devise des Sévillans : au nord de Despenaperros, on travaille, au sud, on torée. Alors j’essaye d’appeler le duende pour conduire avec art. Je me dis que le volant est un petit oiseau à ne pas lâcher sous peine d’envol et à ne pas serrer sous peine d’étouffement. Je reste souple et relâché de la ceinture scapulaire… et j’ai trouvé une technique : la mémoire visuelle. Quand mon cerveau s’est habitué à templer la vitesse de déplacement, il sait tout des intervalles et enregistre la trajectoire des virages que mes mains vont suivre au moment voulu, au-to-ma-ti-que-ment. Je regarde pendant deux secondes très intensément, en écarquillant les yeux pour que mon cerveau voie mieux et mémorise le trajet. Quand je rouvre un œil, je suis pile-poil à la fin du tronçon prévu… et ainsi de suite… torero, non ? Parait qu’en 2011 y’aura un TGV… Enfin, moi je dis, tant que l’équipe de Toulouse ne m’oblige pas à écouter, volume à fond, grâce a leur portable, ''Pourvu que ça dure''de l'autre blond télévomi, y’a pas à se plaindre. Reprenez tous en choeur : ''tant que t’as de l’eau pour laver ta belette…'' pffff... quelle plaie ce type ! Je n’ai pas, mais alors pas du tout, la culture ''ritournelle d’obédience ovalique'' du Sud-Ouest voyez, mais alors pas du tout. Ca ne me nourrit pas, ça me vide, me lave et me délave, ce genre de refrain. Les autres là, mes copains, c’est comme un signal pour eux, et allez tous en choeur again : ''c’est déjà beaucoup mieux que si c’était moins bien...'' dès la première note ça y est, ils se redressent et ondulent du croupion ! Bonjour l'assassinat de la chanson française ! Sûr que depuis la disparition du moustachu de l'étang de Thau, du simiesque communiste et du truculent Bruxellois il n'y avait plus d'illusion à se faire mais on n'est pas non plus obligé de s'infliger la torture. Bon enfin, peu importe, on va pas passer l’heure sur ce genre de ritournelle populiste crasse, censée représenter l’hymne universel de la franche rigolade sous prétexte que préférer le concerto pour piano n°1 en si bémol majeur opus 23 allegro non troppo e molto maestoso de Piotr Ilitch Tchaïkovsky nous ferait passer pour snobs, si ?
Etant donné qu’on ne les emmène pas, nos femmes nous ont laissés composer nos valises… et nous bien sûr, obsédés par un Sud fantasmé, on est partis en chemisette : Je vous dis pas la ''caillante'' aux ravitaillements d’essence nocturnes !!! A l’aube, on s’imagine être arrivés mais non, on n’en finit plus de rouler. On s’arrête dans un estancot de bord de route pour le premier p’tit dèj castizo en admirant un toro d’Osborne qui nous toise du haut de sa colline : tostadas grillées frottées à l’ail et inondées d’huile d’olive, cafe con leche, bocadillos de jamon (serrano pour les pauvres, iberico pour les riches) y zumo de anananranjahjah enfin un nom comme ça, celui que vous prononcez juste avant de cracher.
Quatorze ou quinze heures de roulage confiné, tête bêche dans une boite de conserve, ne sont pas sans conséquences, on va le voir. Plus on approche de Séville, moins on bavarde. C’est que, je ne vous l’ai pas encore dit, on est attendus par Manolo et ses vaches. On va tienter. Non, pas assister à une tienta, on va tienter, nous ! Oh putainggggg ! Personne dans les bagnoles n’a jamais donné une passe à la moindre escalope de veau. Et Manolo nous a prévenus : c’est bon, je les ai choisis en pointe ! Vous savez combien c’est méchant et rapide, une vache brave de chez Pablo Romero ? Vous savez que des ''maximas figuras'' ont été tuées en tienta ? Vous ne croyez pas qu’on aurait plutôt mérité une bonne douche et un peu de délassement ?
Séville enfin, puis à gauche, direction Huelva, passer devant le bouquet d'arbres où nichent les cigognes et voilà Villamanrique de la Condesa. Ca devient sérieux. Nous sommes venus voir le Cid seul contre six, pour cette San-Miguel mais officieusement, nous avons un peu l’impression de nous jouer la vie à six contre un… Bon, la vérité ? Eh bien, on est une bande de trouillards ordinaires mais pour ne pas mourir mansos, nous avons rendez-vous avec l’émotion suprême, celle que donne à un aficionado, la bête noire… Enfin la bébête en l'occurence parce que Manolo n’est pas fou, juste moqueur…





A suivre…






lundi 27 octobre 2008

POURQUOI ALLEZ-VOUS VOIR LES CORRIDAS ?



ICI
de Béatrice Mandopoulos


Eusebio a quatre-vingts ans et une casquette à carreaux. Rafael s’est peint les cheveux en vert pour fêter ses dix-huit printemps. Eusebio et Rafael sont assis l’un à côté de l’autre. A l’ombre. C’est le même prix qu’au soleil. Il suffit d’arriver tôt. Rafael et son grand-père ont remonté ensemble la rue principale vers l’arène démontable, installée en face de la station-service. Pour deux heures de sable, de paillettes et de sueur. Et de taureaux. Car ceux qui croiraient qu’Eusebio et Rafael vont à la corrida comme on regarde la télé, un dimanche d’hiver pluvieux, se trompent. Ici, sous un soleil cru qui fait pâlir le ciel, les taureaux ont des cornes, du cœur et des pattes et font trembler la terre sous la fine couche de sable du ruedo d’un jour.
Ici, des garçons au visage inconnu reçoivent dans leurs capes des charges longues et franches qui ne pardonnent rien. Eusebio non plus. Les yeux plissés sous la visière, il mesure le talent des hommes à l’aune de l’animal. Nous sommes à la mi-août et toute l’Espagne est une arène. Des plazas prestigieuses aux montages de fortune, des milliers de ronds jaunes cerclés de rouge. Foules bigarrées et vendeurs de pipas. Mules à pompons et boissons fraîches. Ici, l’alguazil est en short et, le mollet fier, trottine vers le centre de la piste pour remettre les trophées de l’après-midi. Deux oreilles au premier diestro de la tarde. Une faena propre, technique et élégante, sur deux mètres carrés. Le soleil ne baisse pas. Rafael est content.
Cinq ou six cents kilomètres plus loin, dans les vapeurs de havanes et d’huile solaire, d’autres oreilles tombent. Pour rien. Pour un jeune homme charmant au sourire d’acteur côté en bourse. Sur ces tendidos-là, d’autres sourires, clinquants et bien élevés, si manifestement étrangers à l’odeur des fauves et à la peur des hommes. Eusebio plisse un peu plus les yeux. Le quatrième est difficile. Cette corne droite, tout à l’heure, est montée sur l’encolure du cheval et frôle maintenant le corps du jeune homme inconnu qui allonge le bras et gagne des centimètres longs comme des équateurs. Quand il lève l’épée, on entend un klaxon du côté de la station-service, à l’autre bout du monde.
Ici, on attelle différemment à chaque arrastre : en file indienne puis en triangle puis … C’est fini. Les gamins du village envahissent le rond en piaillant. Tee-shirts des peñas … El Diamante … Los Bárbaros … La première vache sort dans le tohu-bohu des bandas. Eusebio et Rafael vont rentrer. Ils redescendent la rue principale qui conduit au bar de Manolo où, jeune homme, Eusebio venait écouter la radio avec le père du Manolo d’aujourd’hui dont le fils, Manolo, joue au football avec Rafael. Le grand-père et son petit-fils racontent la course – le sérieux des armures et la vaillance des hommes – à des voisins qui comprennent sans aimer vraiment.
Demain, le journal parlera d’une autre course où l’on a gracié un taureau invalide sous le regard triste et vaguement scandalisé d’un garçon cousu d’or qui n’en demandait pas tant. Eusebio et Rafael sont de Mozoncillo, quelque part sur le pli 34 de la carte Michelin 442. A deux pas de Ségovie. Un village parmi d’autres où la corrida a une âme.

UN DIMANCHE EN CAMARGUE

Hokkaïdo, Japon. Il neige. Tout est immobile, immaculé. Givrés, les branches et les troncs. Gelés, les sources et les ruisseaux. Au centre, glacées, des grues du Japon, immenses échassiers blancs, s'ébrouent. On ne distingue que le bec, l'oeil, l'extrémité des ailes, noires. Autour, de gros flocons donnent une touche pointilliste à la photographie. Elle inspire le froid, le calme, l'harmonie, la lenteur, la délicatesse et la fragilité de la vie. Hier, voyant ces aigrettes, j'ai à nouveau songé à cette photo, elle m'a inspiré cette modeste version méditerranéene. Je suis resté deux heures à les observer festoyer dans ce marais poissonneux. Derrière, au loin, des masses sombres glissaient dans les roseaux...
L'aigrette est gracile, le toro massif. Elle est aussi blanche que le toro est noir, elle est à plumes et lui à poils, se dresse sur deux pattes quand il en déplace quatre, se pare d'une pointe aiguë quand il en émousse deux, fuyante à votre approche, lui belliqueux. Elle ne mange pas d'herbe pas plus que lui du poisson, bref s'il est deux créatures qui n'ont rien de commun... Allez donc comprendre pourquoi le peuple de l'arène secoue frénétiquement des aigrettes molles pour exiger les oreilles velues d'un toro à peine couché si ce n'est pour que de son dernier regard il emporte le battement d'aile des voiliers blancs de son pays natal.




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dimanche 26 octobre 2008

A CAISSARGUES PLUS DE CAMARDE


Vous l'avez compris ce blog ne collera pas à l'actualité. Toutefois il ne s'interdira pas d'aller y jeter un oeil curieux quand un évènement l'interpellera. Oh, rien de bien grave aujourd'hui, messieurs dames, anecdotique même, voire "clochemerlesque"... Voyez cette jolie petite arène ombragée par les platanes : Caissargues. Un village qui touche Nîmes, où l'on se rend parfois durant la feria de Pentecôte pour y courir ses encierros nocturnes réputés. Une petite arène symbolique puisqu'elle y vit Christian "NimenoII" et sa génération s'entrainer. Elle porte son nom et chaque année le club "Caissargues y Toros" y organisait un festival taurin de bienfaisance. Or cette année, parce que les services vétérinaires se sont subitement aperçus que le lieu ne répondait pas aux exigences de sécurité sanitaire et que la solution ne se serait pas présentée en temps voulu, Mr Bécamel maire de la commune et son conseil municipal ont dit non. Trop heureux de l'aubaine, Rodilhan le village d'à côté, s'empresse de récupérer la manifestation en la doublant (source Midi-Libre) : le 8 novembre avec tous les vainqueurs de Graines de toreros et le 9 avec Varin, Serrano, Lescarret, El Santo, Marco Leal. Et pendant que Monsieur le maire insiste en précisant "qu'une partie de la population était excédée de voir autour des arènes la dépouille des toros pendue avec un élévateur et le sang couler dans la rigole", le site "Signes du toro" quant à lui, enregistre la réaction d'Alain Montcouquiol et révèle une petite dimension supplémentaire :
Alain Montcouquiol, qui a contribué avec son frère Nimeño II, à faire de Caissargues le lieu historique de la tauromachie française, est un peu triste :« les arènes de Caissargues, ça a été le premier lieu à usage exclusif pour les toreros français. A l’époque, il n’y avait ni périphérique, ni autoroute, et on partait à pied pour s’entrainer là-bas sous les platanes !... Mais je crois me souvenir qu’on a donné le nom de mon frère à ces arènes. Alors sans vouloir polémiquer, si tout ça se confirme, je trouve que ce serait la moindre des choses que le maire fasse dévisser la plaque… » Mais il est bien possible que cette histoire vétérinaire, ces précautions de santé publique, cachent aussi certaines arrières pensées politiques. Après tout, madame Pélicier est aussi l’épouse du concurrent de Becamel aux dernières élections municipales.
D'aaaaccord.....

samedi 25 octobre 2008

CRAAAC BOURSIER...

En tauromachie, les organes virils font partie du contexte. On s’y réfère souvent et que ce soit dans la littérature ou le langage courant, les "cojones" ou les "cojonudos" fleurissent. Et l’on sait chez les revisteros – mais à l’oral – ce que toréer en « mettant ses couilles sur le grill » veut dire. Même Curro Caro asséna soudain devant la France entière à une Mireille Dumas médusée que, pour toréer, il fallait avoir de "grausses couyes" avé le même assent languedocien, bien gras et traînant d'Alexandra Rosenfeld qui a l'avantage sur Caro d'avoir de plus jolies jambes. Elle venait de lui demander de quelle qualité prépondérante selon lui, il fallait faire montre pour devenir torero... c'est là qu'il les lui a balancé... Elle poussa un petit cri, tressaillit sur sa chaise, avant de maîtriser gênée, sa déglutition dans un rire emprunté. Un grand moment télévisuel. Il est sûr qu’après une telle affirmation la transition est difficile. Mais, la frange gitane du toreo est-elle la plus à même de disserter sur le courage ? mmm ? On ne l’en blâme pas, notez bien, car sa susceptibilité à la chose crée parfois de sublimes délicatesses dans cet art labyrinthique d'entrevoir la lumière. Quelques femmes sont venues altérer le mythe en toréant aussi, sans vraiment convaincre ou durer - simple constatation - prouvant au passage que les molécules du courage ne sont pas exclusivement hébergées dans les gonades. Preuve vaine et pas forcément grâcieuse, on était déjà persuadé qu'elles étaient courageuses avant qu'elles toréent. J'ai vu l'héroïque Miurada de Béziers en 1983 qui blessa les trois toreros présents, Milian, Mendes et Nimeno II. On avait peur jusque sur les gradins. Je ne retrouve plus la photo de Richard Milian entrant à matar l'appareil génital à l'air. Cela n'avait pas l'air de le déconcentrer, sa virilité découverte face au public proche, il se prépara longuement. Sur les gradins personne n'esquissait le moindre sourire, tout le monde était en haleine avec lui, les peones dans les starting-blocks, les compagnons toreros et l'équipe médicale aussi. Je n'ai d'ailleurs pas d'autre souvenir où la solidarité entre les toreros d'une course fut si grande et belle. A ce moment-là, quand il s'élança, couilles au vent, l'enjeu était réel. On espérait juste qu'il n'allait pas trépasser sous nos yeux. Sur la photo ? Heureusement un peu floue, l'émotion sans doute, j'ai recadré pour ne donner aucun indice, j'ai enlevé la tête du torero car... Oui...vous avez bien vu... Il faut dire que placés où ils sont, les testicules comme l'artère fémorale, sont la cible naturelle des cornes. Remarquez, d'un Krach boursier aussi, on peut mourir, si on ne suit pas le conseil prêté par Charlie Hebdo à feue soeur Emmanuelle pour se sortir de la crise mondiale : « Tous au paradis fiscal !!! » Non, parce que si on commence à parler de mort qui rôde, il faut bien dédramatiser un peu, vous êtes d'accord.
On n'est vraiment pas obligé de cliquer sur la photo...

IR DE PUTAS : TOUT UN ART !

Je sais, vous avez peut-être déjà lu ce message sur camposyruedos à qui j'avais donné la primeur. Mais comme dans tout déménagement, je rapatrie quelques affaires ne serait-ce que pour les quelques amis que la tauromachie indiffére et qui viennent seulement ici par curiosité.



Il est des êtres touchés par une grâce singulière et qui font tout avec art. Je me rappelle cette femme qui m'avait confié être tombée amoureuse de Michel Piccoli quand elle l'avait vu manger des oeufs coques. Sa façon d'en détourer l'extrémité à petits coups de cuillère à café précis, d'en gober délicatement le jaune d'un poignet délié, d'y tremper avec distinction ses mouillettes élégamment beurrées avant de les mettre en bouche... Eh oui, on ne se douterait pas toujours des raisons improbables qui font que des femmes tombent raide amoureuses de nous, enfin... surtout de lui et des autres quoi... Mais jusqu'à ce jour où je pénétrais dans cette librairie, j'ignorais encore qu'il y avait eu des expert en putasserie. Allez savoir pourquoi au milieu de ces milliers d'exemplaires qui tapissaient les murs et jonchaient les tables, mon oeil fut accroché par un tout petit livre au titre suggestif : ''L'Art des Putains'' de Nicolas Fernandez de Moratin aux éditions Dilecta, 13 euros. J'étais pressé, je m'en allais, et, le retournant j'ai juste entrevu en quatrième de couverture les mots "Madrid", "corridas", "putains", "beauté des femmes" qui ont suffi à me convaincre de l'emporter. Je ne le regrette pas ! Tout d'abord parce que ce poème en vers hendécasyllabiques subdivisé en quatre chants est accompagné d'une très intéressante préface de jean M. Goulemot qui y avoue au risque de contrarier le traducteur frédéric Prot qu'il lui aurait préféré le titre de "El arte de putear". Nous aussi. Il s'agit ni plus ni moins du premier (1750 si j'ai bien compris) guide de la prostitution s'exerçant à Madrid, un guide pratique recensant les "artistes" et leur spécialités, données GPS (j'exagère...) comprises ! :
<< à la Puerta del Sol, ou bien encore dans la rue de la Montera, la piquante cochère retrousse sa jupe au son des fouets qui claquent aux voitures. De peur de crotter tant et plus sa basquine elle se la met à l'envers! La Margot te pèse les testicules de cette main et dans la plus grande discrétion. A te voir ainsi absorbé la pine bien raide, la voilà qui glisse son autre à la bourse et te friponne si de tes mains tu ne presses pas bien vite les siennes et ses tétons >>
Un guide mais pas seulement, une façon aussi de n'en point concevoir de culpabilité tant l'auteur y voit la nature de l'homme seulement montré du doigt par le Législateur inique, mais aussi la façon pour "le torero grand fouteur" de ne s'y ruiner ni la bourse ni la santé ! Les justifications de l'art de putaner y sont savoureuses :
" A-t-on jamais rien inventé de plus avantageux que la putasserie ? Que chacun l'envisage à part soi. Le sang tout échauffé fermente chez le jeune homme robuste et plein d'ardeur, chez le vieillard, chez le clerc ou le moine. Après avoir purgé les reins de leur crasse, il file vers le bas par de tout fins canaux et s'en va enfler les couilles ballantes. Les muscles souples s'en dilatent et l'instrument viril, tumescent, se dresse, gonflé, jusq'au nombril. L'abondante semence qui le gorge brûle de jaillir : aussi bien est-elle un toxique avéré tant qu'on la retient, si l'on en croit le docteur Hippocrate"
Je ne déflorerais pas plus ce texte comportant des passages encore bien plus crus ou savoureux et que l'excellent préfacier trouve profondément original parce que "composite, disparate, carnavalesque, parodique et burlesque... surprenant par l'emploi simultané d'un vocabulaire cru, jugé bas, peu habituel dans la poésie amoureuse et l'envolée lyrique ou épique parfaitement dominée pour décrire le commerce sexuel''. Ajoutons à l'agréable tableau les notes savantes du traducteur et les gravures de Thomas Verny ce qui en fait assurément un petit livre à acquérir. Après, ir de putas ou non, que chacun s'arrange avec sa conscience, son désir, ses inhibitions, ses fantasmes et son reliquat d'éducation judéo-chrétienne !

vendredi 24 octobre 2008

LE PORTRAIT


En photographie, le portrait est un genre trés stimulant. L'image obtenue "saute aux yeux", donne beaucoup d'informations en trés peu de temps. On ne "braque" pas impunément un authentique saraoui captant le regard noir et profond qu'il pose en retour sur vous, sans en concevoir une certaine émotion. Le regard "médiateur des coeurs" des gens croisés au cours d'un voyage itinérant et aventureux, ne s'oublie pas. Certains pensent qu'un hasard vaut mieux que mille rendez-vous, c'est parfois vrai. J'avais tendance à croire que ces personnages exotiques n'existaient que dans les documentaires, que je n'en rencontrerais jamais. Et puis voyez... Je ne demande pas la permission de les photographier, les expressions authentiques et naturelles se diluent souvent. Je photographie, puis vais leur parler, quitte à effacer l'image si cela les contrarie vraiment... Ce qui ne m'est jamais arrivé.
Petite précision mesquine, ces photos comme toutes celles de ce blog ne sont pas libres de droits et nécessitent un accord préalable avant toute utilisation.






mercredi 22 octobre 2008

CARNET DE RUEDOS

JOSE REVIENT


L’attente était réelle. Sur les trottoirs à l’entour de l’arène, l’air vibrait d’une rare fébrilité. Les fervents de la petite planète avaient accouru. Les anti-corridas aussi, avec force déluge d’insultes cacophoniques Asesinos ! Mais la joie était de notre côté et j’ai poussé le cynisme jusqu’à me faire photographier dans leurs rangs, poing levé criant aussi haro à l’assassin, celui de la fiesta brava. L’important était ailleurs, les fidèles du messie revenaient communier en bons apôtres du toreo profond. On reconnaissait tous ces visages satellisés par le toro, éternellement retrouvés de place en place sur son orbite. Aujourd’hui, José revenait… Aujourd’hui, il ressuscitait. Il nous avait quittés si brutalement il y a quatre ans, nous condamnant à cette frustration trimballée d’une arène à l’autre, que son retour semblait aussi probable qu’un miracle.
Et puis, il nous est réapparu et les Olé ont claqué : secs, intenses, métalliques, violents. Des ''Olé!'' différents de tout ceux que j’avais entendus. Rageurs, presque vengeurs, éructés de vingt mille gorges à nouveau réjouies et repues de scander fiévreusement les allers-retours de la bête noire, des Olés parfaitement synchrones, comme issus d’une seule bouche impatiente venu reconnaître l'absence dont elle avait souffert, venu dire « Voilà, comme ça ! C’est ça qu’on voulait voir, ça qui nous a manqué ! Torée comme ça, Olé, OLE ! »
Au centre, José impavide, distribuait les naturelles de face. Celles du Cid traînent au sol, langoureuses, roulant les gravillons de sable, les siennes se suspendent d’une obliquité frôlant l’horizontale, aspirantes. La naturelle du Cid est techniquement parfaite, plastiquement superbe, il domine, contrôle, maîtrise ; on admire sans avoir vraiment peur pour lui ; celle de José est liturgique, sacrificielle, émouvante, le don de soi y est total, sans recours possible.
José le prophète, alla chercher l’épée de mort dans un grand silence respectueux dont profita un anti pour surgir d’un vomitoire et lâcher son « Asesinos ! » Un type des andanadas lui répondit quelques minutes plus tard « Viva la fiesta Nacional ! » ce qui déclencha une véritable explosion : l’arène à l’unisson, dans la même milliseconde, lui répondit d’un énorme, d’un formidable VIVA ! dont la déflagration souffla le contestataire hors de l’arène. En bas, José, après avoir été jeté à terre et menacé d’une corne qui lui plaquait le cou dans le sable, avait repris la main et distillait la cadence tragique de passes profondes. L’âme d’où suintait ce toreo hondo nous comblait et il n’y eut guère que le chef d’orchestre à stopper pour qu’il comprenne aussi la beauté grave d'une musique tue. Alors, les Olés implacables ont redoublé, tonnants comme un énorme coup de fouet lâché des gradins, ricochant sur la piste, remontant dans les travées, et dont se gargarisaient des gorges longtemps aphones, heureuses de se libérer à nouveau, encore plus fort. J’ai alors senti ce qui m’avait abandonné, j’ai senti poindre, se propager dans mes avant-bras, puis m’envahir complètement, cette cristallisation de l’émotion que l’on nomme frisson.
Le torero de pellizco était revenu.
photo François Bruschet

mardi 21 octobre 2008

POURQUOI ALLEZ-VOUS VOIR LES CORRIDAS ?


Se Souvenir sans Vieillir

François Toursiat-Pellegrin








- « Mata lo ! … »
D'un bond mon grand père s'était dressé, laissant tomber son cigare. Du haut de mes six ans, je voyais mon Papé, pour la première fois se lever pendant le déroulement d'une lidia, et chose plus surprenante encore, proférer un son et faire de grands gestes. Pourtant, j'avais compris que cette injonction s'adressait au maestro, le priant d'en finir avec cette bête qui ne cherchait plus à combattre, mais cherchait l'homme, derrière le tissu rouge. Puis plus jamais… Papé est redevenu lui-même, ne disant rien, n'applaudissant jamais.
Je sus plus tard, par ma mère, qu'il attendit longtemps, lui guère patient, le maestro à son hôtel, pour lui offrir ce porte-cigarette, qu'il n'oubliait jamais d'emporter avant chaque course.
Papé m'a emmené dans toutes les arènes ou il allait, sauf celles des mois d'août et septembre à cause des vendanges et celle de Pamplona ou il n'allait que seul ou mal accompagné. De ses nombreux petits enfants, j'avais cette qualité, de ne rien dire, de ne pas bouger d'un pouce en présence du toro, et de n'avoir besoin de rien, et surtout de personne à qui parler. Ni chaud, ni froid, ni faim, ni soif, ni pipi et cela continue aujourd'hui, tant je suis hypnotisé. Ne quittant pas des yeux le taureau, une seule seconde, jusqu'à ce que la danseuse en rouge remonte au bras de l'homme vêtu d'or, laissant pantois, immobile, figé, et vaincu, ce fauve de Dieu, envoyé du ciel, servir mes souvenirs.
Et je regarde l'homme, grimaçant, l'épaule tendue au menton, le coude bien relevé, et je m'entends dire au tréfonds de moi : Là, tout doux, laisse toi faire, sois calme, laisse le triomphe t'emporter… Seule cette épée m'importe. L'autre ou les autres ne seront que supplice pour l'homme d'or et le fauve de Dieu. Il s'en va. Je hais et j'ai envie de tuer les sifflets qui quelquefois s'adressent à une dépouille tirée par des chevaux. Les trophées, les récompenses n'ont jamais eu de signification pour moi, mais je suis là, debout comme les autres, les jambes tremblantes, applaudissant à tout rompre, ou assis regardant mes souliers.
Caché depuis le midi dans les couloirs de l'édifice de pierres, attendant l'heure du paseo, me faufilant prestement entre les grilles du porche, ou présentant tranquillement mon billet à l'entrée, ce moment et tous les autres qui vont suivre sont magiques, m'obligeant à me souvenir et m'empêchant de vieillir.
A Toi Papé, qui côtoie maintenant tous les fauves de Dieu, je voudrai te dire une chose qui va certainement te faire rigoler : il y en a même à la télé…
Ton petit fils Fanfan.

lundi 20 octobre 2008

DRIIIIIIIIING.........!

Hola ! Buenas tardes, que tal ? Comme aucune photo de moi ne figure dans mon profil je voulais que vous sachiez à quoi je ressemble, moi qui suis venu démarcher jusque dans vos PC pour présenter ce blog : j'ai à peu près le même sourire carnassier que ce beau tag entrevu un jour gris, dans une ruelle de Cadaques où je me promène dès que je peux. Je vous recommande d'ailleurs les divins calamars à la plancha de chez.... opffff...finalement, non..., faut pas donner les super bonnes adresses... déjà que j'ai du mal à y trouver une table... Pour moi, juste l'occasion de vous rappeler qu'ici vous êtes sur un blog pas exclusivement centré sur le toro bravo pero sobre la fotografia tambien ! (Ma prof de Portugais serait fière...) Comme vous l'avez peut-être compris, dans la mesure du possible je traiterai la tauromachie dans sa robe de gala, en noir et blanc, et le reste en couleur. Enfin, dans la mesure de mes contradictions surtout, car on ne peut pas dire que le film de Woody Allen soit de la tauromachie... quoique...pour séduire trois femmes concomitamment il faille être un sacré torero des coeurs.

dimanche 19 octobre 2008

VICKY CRISTINA BARCELONA

Après avoir défoncé tous les canapés des psychanalystes new-yorkais pour calmer ses angoisses existentielles liées aux femmes, Woody Allen ferait-il sa Movida ? Aurait-il trouvé chez les Latins et leur exhubérance passionnée de quoi nourrir la critique de ses compatriotes puritains et matérialistes aux ambitions plus conventionnelles ? Ou bien ce quatuor à cordes de l'arc de Cupidon s'avèrerait-il la solution fantasmée de ses longues recherches sur les rapports amoureux ? Vivre avec deux femmes, une blonde douce et tolérante, une brune explosive et névrosée, délaissées à l'occasion pour une aventure passagère, est en tout cas le rôle confié à Javier Bardem, mâle sensuel de service dont on n'arrive pas à déterminer s'il est sincère ou opportuniste. Ou tout simplement homme...? Pourtant en butte au retour de son ex-femme, à l'exigence de sa toute nouvelle relation amoureuse en cours, et aux doutes coupables instillés en même temps que son élixir viril à une rencontre bientôt mariée, le héros ne s'en sort pas si mal grâce à sa grande qualité d'écoute et à son pouvoir de gestion des crises. On savait déjà que les toros étaient un excellent apéritif de l'amour, Woody Allen confirme aujourd'hui que le bouillonnement européen et l'exotisme espagnol aident à séduire des Américaines assez déboussolées par le contact muy caliente du désir ibérique. Ce film n'est certainement pas le plus désopilant mais on est assuré de passer un trés agréable moment pourvu que l'on soit ou : aficionado à Barcelone-la-catalane, ou à la guitarre espagnole, ou à Bardem-le-chaud, à Penelope bomba-latina Cruz, à Scarlett pompom-pidou Johansson ou à Rebecca Hal dont on entend moins parler mais qui joue juste et n'est pas la moins ''jamona''.

CARNET DE RUEDOS

FANTASMATADOR
Rappelez-vous : tout petit déjà, on adorait que l’on nous raconte des histoires. De tout temps, elles nous ont bercés, puissamment évocatrices de représentations mentales un peu floues, de rêves fous, elles nous ont hantés de désirs inavouables dont nous ne pouvions jouir qu’intimement, paupières rouvertes, habités d’un sentiment de connivence avec nous-même, dont la naïveté ne nous échappait pourtant pas. Paupières rouvertes, nous étions ce rêveur éveillé en proie au fantasme émergeant. Et plus l'histoire était extraordinaire, plus le rêve était inaccessible, plus le désir était fort. Comment s’étonner alors que les émotions tauromachiques nourrissent notre inconscient ? Comment s’étonner que les cours de récréation d’une ville de tradition taurine jouent ‘’au toro’’ ? Comment s’étonner que devenir matador engendre une quête éperdue ?
Et puis, il y eut les images de cet Andalou, à la soixantaine sonnée, qui s’entraînait toujours au toreo. Une dégaine proche de celui-ci, piqué dans le public de Bilbao. Il était apparu dans le champ de la camera y repoussant les gamins apprentis toreros, pour étaler ses faits de gloire dont personne n’avait jamais entendu parler : il les avait fantasmés si fort, que pour éviter d’en mourir, il lui avait fallu y croire. Torse nu, peau brune et côtes apparentes, il montrait une à une ses balafres, comme autant de preuves censées accréditer le statut envié, mais le toro donnant -c’est bien connu- à chacun sa place, l’effondrement s'était produit en direct, face à la camera, lâchant soudain son profond désespoir à toutes larmes. C’était long, crédible, impudique, dérisoire et dramatique. Qui n’a pas besoin d’être aimé à la place qu’il s’est choisie ? C’était pathétique en un mot et c’est certainement la raison pour laquelle "écrire de toros" trouve plus de matière chez les humbles et les marginaux, qu’auprès des héros solaires qui génèrent souvent un lyrisme béat. Ce jour-là, mon aficion avait mûri. Je comprenais mieux. Il n’y avait donc pas que les paillettes du spectacle et l’estrambord de la feria, les Hidalgos suaves et gominés des palaces, mais toute une déclinaison de méchantes désillusions, de roustes amères, de peurs mal dégluties, de cicatrices mal fermées, de deuils intimes. Ce type-là, sur la photo, à sa façon de s’afficher ainsi, chemise débraillé sur poitrail offert, à sa façon de regarder le ruedo, je ne jurerais pas qu’un jour il n’ait pas essayé d’être torero.

vendredi 17 octobre 2008

TRANCHE DE VIE NIMOISE

Bien le bonjour de Thérèse...
Au fond d'une petite impasse, dans une petite maison avec un petit jardin potager surplombé par une petite véranda en fer peint, vit un petit bout de femme, Thérèse. Une de ses filles va bientôt fêter ses 80 ans... C'est vous dire si pour elle, avec mon demi-siècle, je suis un gamin. Je m'y rends trois fois par semaine pour l'entrainer. Oui, je suis son "coach" comme on dit à Paris. Coaching remboursé par la Sécu. Sa maison est en pleine ville, entre deux avenues, mais il a suffi que l'urbanisme ait oublié le coin et que le voisin d'en face plante une vigne, pour se retrouver à la campagne. Des chats repus paressent au soleil, le merle à bec jaune est là aussi qui accompagne chaque envol de sa trille fulgurante. Souris, escargots, limaces, écureuils, lézards, complètent la faune du micro-biotope. Quand on descend l'escalier de la véranda, je lui dis : ''Tenez-moi bien, je me sens un peu faible aujourd'hui...'' et Thérèse rigole découvrant des dents qui lui appartiennent encore. Parfois on va marcher dans l'impasse et alors quelle que soit la voisine croisée, ça ne rate jamais :
''Aloooors....on a trouvé un beau jeune homme pour une escapade amoureuse...?''
On s'oblige à sourire alors, Thérèse et moi, pour faire semblant d'être conquis par un trait d'humour original... Aujourd'hui, on fait le tour du potager, lentement, comme des tortues ; on commente la pousse des légumes ; il y avait encore des tomates ce matin ; ce matin oui, le dix-sept octobre 2008, des aubergines, des salades. Sur la treille qui l'été venu ombrage la terrasse, on a récolté une grappe oubliée ; facile avec mes grands bras ; on l'a partagée Thérèse et moi à la table de la véranda recouverte de vénilia adhésif vert pomme ; on crachait les peaux et les pépins ; au mur le portrait de Jean-Paul II bien sûr ; Ratzinger, il est plus sévère ; et puis il est allemand, et des Allemands, Thérèse en a assez vu comme ça, non merci. Partout, des horloges qui se disputent, chacune sa tranche de temps, qui ne passe pas au même rythme selon les pièces ; l'une revendique plus fort sa différence de la gouaille de son volatile véhément qui déboule soudain hors d'un chalet du plus pur style "forêt noire", comme si un nain de jardin lui avait filé son pied au cul ; dans la pièce où l'on s'ennuie par exemple, rien à faire, aucune visite, toutes les amies sont mortes, croyez-vous que le temps passe vite ? La maisonnette est une sorte de conservatoire du design des années cinquante. Sauf qu'on ne se serait jamais douté que cela s'appellerait comme ça, "Design". Du fond de la cuisine sombre, un transistor diffuse radio-Ecclesia. Thérèse va sur son siècle, oui, elle aura bientôt cent ans et elle peste contre ce journal qu'il lui faudra désormais lire avec des lunettes.
Vous vous rendez compte ? Des lunettes, maintenant...qu'elle maugrée. A part ça tout va bien, d'ailleurs y'a qu'à voir la photo, ça plane pour elle, non ?
Oh, puis faudrait partir...qu'elle dit...A quoi je sers ?

Mais, vous ne vous rendez pas compte, vous êtes un véritable chef d'entreprise, vous employez le docteur, l'infirmière, le kiné, l'aide ménagère...

Oui...j'ennuie tout le monde oui... !

Ah mais non, vous nous faites gagner notre vie, c'est pas ennuyeux du tout ça !

Vous voulez pas un biscuit ? Elle ajoute, l'oeil plus pétillant. C'est des croquants Villaret, moi je peux plus les mordre, on dirait des pierres, ça me casserait la mâchoire, alors je les rouzigue comme un bébé son quignon, pendant des heures...ou trempé dans le café, c'est bon aussi...

Non, merci, sans façon, à lundi alors hein ?

Ah ? Mais quel jour on est ?

Vendredi, et je reviens lundi, donc...

Ah...oui...c'est vrai...je perds la boule...en tout cas on est en 1985, ça je le sais !

...Au revoir Thérèse...





jeudi 16 octobre 2008

POURQUOI ALLEZ-VOUS VOIR LES CORRIDAS ?

Il y a quelques années déjà, j’avais une lancinante question à la bouche :
« Pourquoi allez-vous voir les corridas ? »
J’envoyai, je distribuai la circulaire à qui voulait bien l’accepter, même à Gérard Jugnot sur qui je fondais dans un vomitoire sombre de l’arène nîmoise et qui s’en effraya : il m’avait pris pour un ‘’agresseur de stars’’. Ce fut une période agréable car ma boîte aux lettres ne se nourrissait plus seulement de factures et de prospectus mais abritait aussi de bonnes surprises manuscrites. Imaginez ma joie, quand moi, l’aficionado lambda, je constatai soudain qu’un écrivain de renom ou un journaliste de niveau national, ou encore un agrégé de philosophie n’avait pas trouvé ma question inepte et avait daigné m’envoyer sa copie…J’avoue aujourd’hui, que c’est en lisant les réponses que le goût d’écrire me vint. Cette question germa faute de pouvoir me satisfaire des resenas qui ne rendaient jamais compte au-delà de ce que la vision offrait. Savais-je tout de la corrida ? Que voyait ce troisième élément, le public jamais sondé, qui regardait les deux autres torero et toro ? Aujourd’hui, des universitaires et d’autres aficionados se sont emparés du thème et l’on peut trouver en librairie les conclusions de leurs colloques ainsi que l’importante contribution de Wolf, ‘’Philosophie de la corrida’’ qui explique plutôt pourquoi il n’est pas indigne d’assister au spectacle de l’arène. A l’époque où je la lançai, la question fut souvent jugée niaise, vaine, dérangeante, irritante même. Des pontes consacrés du mundillo me reçurent les yeux arrondis en soucoupe et me répondirent qu’ils ignoraient pourquoi ils allaient aux arènes. Un comble, non ? Cela m’encourageait beaucoup : si eux ne savaient pas, c’était bien la preuve que s’y terrait un secret, un mystère insondable. Mais l’idée avait à peine germée qu’elle fut contrariée par la découverte de cette citation d’Espartaco :
« Le problème avec les Français, c’est qu’ils vont à l’arène un livre à la main »
Elle est souvent décriée la façon dont le le Français aborde la tauromachie avec son esprit ratiocineur et sa volonté cartésienne de comprendre, là où il faudrait sentir. Emettez seulement l’idée qu’il puisse y avoir des clés pas immédiatement accessibles et que tournent en nous, profondes, indéchiffrables et taraudant notre inconscient, de sourdes évocations sur le sens de la vie : aussitôt la cohorte des fêtards, des froids techniciens, des pragmatiques, ricanera de vos élucubrations… Mais l’émotion que communique un art, appartient-elle à quelqu’un ? Se doit-elle d’être identique pour tous ? Pas plus que l’émotion devant un tableau n’est stéréotypée, pas plus que l’auteur d’un texte n’en offre un sens universel par la subjectivité du lecteur, la qualité d'une faena ne peut faire l'unanimité par le seul commentaire de son narrateur. S’il y a sur terre un espace de liberté inaliénable, c’est assurément pour chaque homme, le territoire de ses neurones et leur connectique dédiée à l’élaboration de sa pensée. Personnellement, je crois vivre cette liberté à l’encontre des masses : non que je veuille me prétendre plus fin connaisseur, mais après le spectacle de centaines de corridas, le seuil d’excitation est considérablement relevé et aussi parce que la sensibilité ambiante a évolué sans moi… (Si, si vous le pensez, je l'entends d'ici... j'aurais basculé dans le monde étriqué des vieux cons passéistes...possible après tout mais...) Il m’est incompréhensible de voir des arènes entières chavirées d’émotion, hurlant avec violence pour exiger la grâce d’un toro invalide, assez dégénéré pour avoir déshonoré la race brave en tournant comme un caniche autour de son dresseur. Enfin, passons sans broncher, comme un toro abruti… J’ai pensé interroger d’abord ceux que l’on désigne comme les ‘’taurins’’. Deuxième désillusion, ils n’adhéraient pas. Le plupart d’entre eux, qui par ailleurs se confiaient abondamment sur l’histoire, la technique ou d’autres aspects de la corrida, restaient courts, voire secs, sur l’introspection demandée.
Espla finit de me décourager de les recruter quand je lus cette déclaration :
« Je ne supporte pas les idées reçues des taurins, ils me font fuir. J’aime l’intellectuel qui se rapproche vierge de concepts, qui élabore des théories et voit des différences qui nous échappent. Les intellectuels m’ont ouvert les yeux sur beaucoup de choses et c’est malheureux de voir comment les traitent les taurins primaires, prisonniers de leur bêtise. Ils les désenchantent et leur font perdre cette vision utopique des toros, qui est certainement la plus vraie »
Quelle largeur d’esprit pour ce très efficace lidiador de toros que l’on aurait pu imaginer plus terre à terre. J’ai donc hésité jusqu’à la découverte d’une troisième citation, enfin la bonne pour m’encourager, de Jean Bellemin-Noël qui écrit ceci dans ''Psychanalyse du texte littéraire'' :
« L’homme est dés l’origine une machine à conférer du sens, à faire signifier tout ce qui lui arrive, y compris les évènements opaques et muets qui le désarment parce qu’ils ont au premier abord « l’insignification » entêtée des choses. Et, justement, l’intelligence humaine se mesure au choix et à la fécondité des sens qu’elle met en place dans la succession de ces moments qui font énigme tout au long de la vie »
Ouf ! J’étais sauvé, je pouvais in extremis me raccrocher à un raisonnement qui justifiait mon interrogation. Est-ce un hasard si pour illustrer l’interrogation par un point le typographe choisit la forme de l’hameçon ? Est-ce un hasard si la trajectoire décrite par le toro lors d’une passe engagée s’inscrit par la même forme ? Toute question accroche quelques réponses et j’ai sélectionné quelques dizaines d’auteurs spontanés comme vous et moi ou d’autres, à la plume plus distinguée comme Jean-marie Magnan, Antoine Martin, François Zumbiehl, Francis Marmande, Pierre Veilletet ou Nicole Luchtmaya.
La dissertation semble difficile, nombreux sont ceux dont je n'ai pas retenu les témoignages soit parce qu'ils étaient redondants, soit parce qu'ils avaient détourné la question, expliquant plutôt comment ils étaient ‘’entrés en aficion’’. D’autres s’en sont servis comme introduction. Il faut dire qu’il n’y a pas de réponse péremptoire, on tourne autour mais on n’entre pas. Le mystère tient en haleine depuis quelques siècles déjà. Si je n’avais posé la question qu’à un collège de psychanalystes, à des intellectuels ou des philosophes, sans doute aurais-je eu une qualité de réflexion et d’expression inégalée mais je voulais une représentation de l’hétérogénéité du public. Pas seulement ceux qui font métier d’écrire et de penser.
Si cela nous fait la deuxième série récurrente de ce blog, une série ouverte peut-être pour longtemps, (qui sait si cela ne va pas déclencher d’autres participations ?) c’est aussi la faute/grâce aux éditeurs : entre celui qui m’a toujours assuré que c’était oui mais qui au téléphone m’a fui comme la peste pendant deux ans alors qu’un simple « non » m’aurait libéré, celui qui voulait bien mais à compte d’auteur (ben voyons…) et ma flemme de tout faire seul, eh bien vous allez en hériter gratuitement et vous passionner pour ce feuilleton à la recherche du sens et des enjeux de la corrida. C’est-y pas chouette ? Bon maintenant, si un éditeur m’appelle demain matin…
Le publier d’une façon ou d’une autre est aussi une manière de ne pas oublier tous ceux que je remercie infiniment d’avoir bien voulu m’envoyer leur contribution et spécialement ceux cités plus haut qui n’ont pas besoin de moi pour être lu ! Je remercie aussi les artistes peintres qui m’avait gracieusement assuré de leur concours tel Viallat, Maret, Moschini, Merolli, Schmidt, Tombereau. J'ai vraiment été touché par l'amitié, la confiance et l'aficion désintéressée qu'ils m'avaient témoigné à cette occasion.
Et comme cette introduction s’est étirée en longueur, voici pour la première participation le texte le plus court reçu, en fait les derniers mots d’une longue lettre.
POST-SCRIPTUM de André BOISSINOT :
J’oubliais : quand je vois une belle faena, bien construite, j’ai l’impression que le toro fait ce que je ferais. S’il faut des choses inattendues et que j’aime, c’est le comble du bonheur.

mercredi 15 octobre 2008

LE SENS DE LA MARCHE

Onze ans après le premier livre d’Alain Montcouquiol, les éditions Verdier publient ‘’Le Sens de la marche’’ texte court et fascinant dans lequel la figure de son frère Christian apparaît à nouveau, depuis la sixième ligne et jusqu’à l’ultime mot. A cent quatre-vingt-neuf reprises, sans compter les « mon frère » ou les pronoms qui le désignent, l’auteur va l’amble avec son cadet. On pourra dans un premier temps s’étonner que deux décennies après, la douleur de l’absence soit encore si prégnante dans l’œuvre littéraire mais jamais l’envie de cheminer sur la crête de ses émotions ne fera défaut après la lecture du préambule. L’obsession y est tranquillement assumée « Qu’importe alors, si dans les textes qui s’imposent à moi je parle encore de lui ou si, parlant de lui, je parle aussi de moi. Qu’importe si je me répète, si je redis encore jusqu'au ressassement qu’il me manque et que tout me rappelle son absence, je n’ai rien de plus urgent à dire »
Mais cette fois, si le flux de sa pensée ramène toujours Christian, il n’est plus seul dans le faisceau du projecteur de poursuite qui le recouvrait de lumière. Il est un des miroirs avec leur père, le toreo, le Mexique, les taurins, la nature, par lesquels il nous offre un peu de son reflet. Avec pudeur et simplicité ‘’Le Sens de la marche’’ trace un itinéraire mais échafaude surtout une quête pour qu’il s’appréhende mieux lui-même dans la vie qui l’entoure. A l’instar du petit Poucet il retrouvera quelques pierres-repères qui balisent l’analyse de son trajet. Nous lui emboîtons le pas avec d’autant plus d’attention que le ton de confidence tisse au fil des pages une relation quasi intime avec le lecteur. Aimanté de ligne en ligne, on est au cœur de la vérité d’un homme touchant. Ce récit passionnera plus que les aficionados que nous sommes, très captivés à la découverte d’un rare témoignage sur la condition de torero. Les doutes, les remises en question, l’enthousiasme, la peur subite, les succès ambigus, les échecs relatifs. Tout nous rappelle que, plus que le but à atteindre, c’est la qualité du chemin qui importe et enrichit la vie. Si l’on torée comme l’on est, l’écriture ou l’impossibilité d’écrire, reflète sans doute le moi profond si bien que le choix de la personne du pronom avec lequel on s’exprime hante la page blanche. ‘’je’’ ? ‘’Il’’ ? Va-t-on se dévoiler réellement ?
« Mets-toi tout nu si t’es un homme… » chante Zazie. L’auteur va-t-il créer un personnage capable d’endosser sa propre vérité afin quand même de la cacher un peu, pour ‘’sauver la face’’ ? Ici la question ne s’est pas posée. Nous ne sommes pas dans la fiction. On écrit en torero, trempant sa plume à l’encre de ses humeurs et dans le rythme de sa respiration. Le ‘’je’’ s’impose car l’authenticité prévaut et participe à la belle gravité de ce texte. Poignant est le parcours de cet homme qui du ‘’torero El Nimeno flanqué d’un petit frère’’ évoluera par le courage infaillible de ce dernier, vers le statut de ‘’frère aîné du torero Nimeno II’’ avant que dans ces pages ne s’affirme d’évidence l’écrivain Alain Montcouquiol à l’engagement si entier qu’il appartient alors au cercle très fermé de ceux qui peuvent prétendre « à l’écriture comme une tauromachie »
Certains ont vu dans la belle image qui clôt le texte, de l’adieu à Christian, comme une manière de consentir enfin au deuil de son deuil. J’ai pu aussi admettre qu’il était tellement en lui qu’ils ne s’éteindraient vraiment qu’ensemble. Que ‘’Le Sens de la marche’’ fasse halte dans votre bibliothèque est une évidence.

mardi 14 octobre 2008

CARNET DE RUEDOS

"Carnets de ruedos" une rubrique récurrente pour raconter un souvenir ou faire part d'une réflexion directement inspirée de la photographie qui l'accompagne. Aujourd'hui pour l'initier, le souvenir d'une corrida singulière :

L'EXCURSION


On avait déserté l’Otoño de Madrid pour cause de rejon. Nous, c’étaient les toros qu’on aimait, pas les faire-valoir mutilés de cavaliers sensuels et endimanchés. Alors on avait réuni notre propre cavalerie sous le capot délavé du car, des vieux bourrins asthéniques au hennissement de peu de race, stimulant péniblement les michelins pansus à suer leur gomme au contact abrasif du goudron de la Sierra Madre. A petite vitesse, en coupant les trajectoires des virages afin d’épargner le ressort des amortisseurs et le ventre des vomisseurs, on réussit à arriver, même qu’on avait doublé un âne, à Torres de la Alameda. Un peu comme arrive l’Etranger dans Santa-Fé en 1850 sous le regard torve d’autochtones suspicieux. Ce village, à une cinquantaine de kilomètres de Madrid, avait convoqué l’aficion locale au prétexte d’un cartel assez relevé pour le pueblo, puisque y figuraient Juan Antonio Espla, Tomas Campuzano et un second couteau avec des allures de troisième, qui tranchait. Il s’avéra plus manche que fine lame. L’on était d’abord passé par cette taquilla de tôle, ondulée s’il vous plait et recouverte des lambeaux d’affiches des courses antérieures. Je l’avais photographiée parce qu’elle me semblait bien illustrer l’atmosphère dégagée par le lieu. Comme celle de Séville annonce la délicate poésie des bords du Guadalquivir, et celle de Bilbao l’austère rigueur de son aficion industrieuse, celle-ci avait un parfum d’abandon. Par la découpe grossière à vocation de guichet, après avoir approché une main prudente eu égard aux bords tranchants et, une fois la pupille habituée à la pénombre, on distinguait une jeune femme, sorte d’icône de l’Espagnole telle qu’on l’imagine : une brune pétillante à l’œil noir et vif et aux dents aussi blanches que les pois qui parsemaient son chemisier rouge sang artériel. L’heureux possesseur d’un billet avait l’automatique gratification supplémentaire du beau sourire de biche pas vraiment aux abois de la guichetière aguicheuse.

Quelques dizaines de spectateurs s’égaillaient sur les gradins de la petite arène qui trônait fièrement, tout tube métallique déployé, au centre du terrain vague municipal. Face à nous, un énorme front noir roulait ses nuages inquiétants. La fin du monde approchait mais dans l’excitation optimiste de l’aficionado en goguette, personne ne s’en souciait. L’on ne sut d’ailleurs jamais, ce qui, de la sortie fracassante du premier toro ou de l’effrayante décharge électrique du premier éclair, fit le plus de bruit, nous glaçant d’effroi, mais les banderilles s’abattirent et avec elles des hallebardes.

Des lances de feu puissantes, épaisses, zébraient le ciel devenu aussi noir que la nuit, des coups de tonnerre cataclysmiques vidèrent les gradins en quelques secondes, faisant vibrer l’air et serrer les fesses. L’œil du cyclone était là : c’était ce ruedo où tournoyaient de noires et surnaturelles forces. Allez savoir pourquoi, certainement parce qu’elle s’était donné du mal pour arriver jusqu’ici, seule notre petite colonie française tenait bon, grelottant de froid, trempée, transie de peur dans l’épicentre d’un concert de déflagrations propres à violer une surdité congénitale.

C’est ce que dut se demander l’aimable paysan qui brava les éléments déchaînés pour nous tendre un morceau de bâche agricole qui traînait par là, et dont nous nous recouvrîmes instantanément. Sortit alors un auroch mal élevé pour un Tomas Campuzano souvent en mal de motivation à cette époque. Mais ce jour-là, de manière incompréhensible, pour une quinzaine de spectateurs français égarés dans cette arène précaire et sans l’espoir de la moindre retombée médiatique, Tomas Campuzano fut pris et galvanisé par le démon de l’aficion. Il vint se planter devant nous, chevilles sous l’eau, et, comme ça, par amour de la vie, du jeu, du risque, de la gratuite beauté des choses, ou d’un défi auquel son courage voulait se frotter, il toréa, stoïque et profond, sous le déluge, un redoutable bison hors d’âge plus futé qu’une prévision autoroutière du mois d’août. Nous l’encouragions de nos « OLE ! » les plus vibrants, autant par respect pour son engagement stupéfiant que pour conjurer la peur d’éclairs proches au point qu'on s'attendait à être foudroyés d’une seconde à l’autre, chacun espérant charitablement que seuls ses voisins seraient touchés.

La faena à laquelle nous assistâmes en barrera, au travers d’un rideau continu de cataractes, appartient à une catégorie : celle des inoubliables, celle des phénomènes rarissimes, irréels, inénarrables malgré la tentative présomptueuse que vous avez sous les yeux. La fin vira au surréalisme loufoque : Campuzano coupa deux oreilles d’une présidence submergée qui coupa court à la course tandis qu’un peon anoure lui montrait son cul censé mimer l’existence paléolithique supposée d’une queue qu’il aimerait bien voir couper aussi !

C’est alors seulement à cet instant, quand nos regards trempés d’hilarité, de peur et d’admiration mêlés se croisèrent, que l’on s’aperçut qu'après l’orage, le plus grand danger viendrait peut-être des taches vertes de pesticide dont la bâche agricole avait gratifié nos visages sous l’action de la pluie. Pourtant, malgré la loi des couleurs primaires, on avait vécu si intensément durant cette demi-course-là, qu’un rire jaune sur une peau verte ne pouvait nous faire bleuir si vite.

















lundi 13 octobre 2008

NAISSANCE D'UN BLOG

Autrefois, au temps où l'euro était encore en gestation, quand la sage-femme observait la dilatation du col, elle avait pour décrire les stades de cet espèce de diaphragme photographique en attente de petit oiseau, des termes bien codifiés : un franc, cinq francs, petite pomme et grosse pomme. Et puis venait l'accouchement. Eh bien vous êtes le calot sur la tête et la blouse sur le ventre dans l'écartèlement mac et pc, face à la naissance de mon blog ! Le papa c'est moi, Marc Delon. Et c'est, je vous l'assure, par une sorte d'opération du Saint-Esprit que je le conçois parce que le PC et moi, nous ne sommes pas vraiment les deux doigts de la main mais plutôt deux logiques dissemblables et têtues...
Bien qu'il y ait pour l'instant devant l'heureux évènement de cette page, autant de monde que sur les gradins de l'arène ci-dessus, je me dois d'en cerner la motivation. J'ai trois passions principales : les photos, les mots et les toros. Cinq ''O'' en trois mots, vite un divan de psy, je dois aimer le cercle, celui des ruedos, les courbes du toreo, la volupté d'un texte qui boucle la boucle, le giron des femmes où pousse la vie, le ventre d'une passe, l'arrondi des bouches qui s'étonnent, l'éclosion du regard des nourrissons. J'aime le cercle du soleil qui rend si tributaire de lumière tous les méditerranéens même s'ils savent mieux que personne s'abriter dans l'ellipse de l'ombre. J'aime cette lumière intérieure qu'allume le mystère des toros bravos, que joue la musique des bons textes et l'interpellation des photographies. C'est ce qui me conduit aujourd'hui à rejoindre la blogosphère seule à offrir le libre accès public et l'alléchante faculté de la conjugaison des trois. Une sorte de prisme, de trichromie fondamentale par lesquels percevoir le relief de la vie qui me plait. La décision n'est pas si simple à prendre : comment ne pas rejoindre le monton des bloggeurs pour qui "parlez-moi de moi, y'a que ça qui m'intéresse" est plus ou moins la seule justification, avec le "je" de l'écriture engagée et sincère ?
Comment trouver une place entre cet écrivain soit-disant incomprise pestant jour après jour contre les agents littéraires et les éditeurs qui la refusent, signant ses billets par la posologie des anti-dépresseurs ingurgités (aujourd'hui un AD et 1/2) et ceux qui ont réellement une compétence ou un talent avéré ? Il est modeste de se poser publiquement la question et... prétentieux de n'y pas céder ! Des ''O'' ne se cacheraient-ils pas aussi dans l'embounigue, le nombril si vous préférez, l'ego quoi, qui finalement s'arrange avec la notion de plaisir, rarement barré par l'éthique, réalisant toujours ce qui est le mieux pour lui ? (hors personnes irréprochables dont je ne fais bien sûr pas partie) Ma mère m'a toujours inculqué l'idée qu'offrir était plus jouissif que recevoir. Elle aura réussi à me contaminer, emballer un cadeau m'excite bien plus que déballer celui qui m'est offert. (Oh ? ben tiens je ne suis pas si mauvais...) Mais en l'occurrence, déclarer entreprendre ce blog par plaisir, serait aussi court et vulgaire que serait prétentieuse la suggestion qu'il pourrait en donner... Donc, au final, que déclarer comme postulat de base ? Pour moi l'intérêt est évident : saisir toutes les occasions d'écrire, donner mes textes à lire et mes photos à voir après des années de pratique solitaire, est une confrontation à laquelle j'aspire naturellement surtout par les retours, les rencontres et les participations que cela sous-tend. Participations désirées et acceptées pourvu qu'elles me plaisent, sur un seul critère quasi arbitraire : qu'elles touchent ma sensibilité ( C'est fou le pouvoir que me promet déjà ce blog...)
Pour ceux qui ne sont pas amputés de leur index, s'annonce désormais une nouvelle question existentielle à résoudre : sur mon blog, cliquer ou ne pas cliquer ? Cela ne devrait pas trop provoquer d'insomnies. Ce blog, j'aurais pu l'intituler "RESENAS" si je n'avais pas craint de trop le connoter ''tauromachie'' d'une langue qu'en outre je ne possède pas. Des toros y apparaîtront souvent puisque tel est mon goût mais ne feront pas de ce blog la spécialité exclusive. "TOUS COMPTES RENDUS" aurait pu me plaire aussi, mais n'évoquait en rien le contenu sur lequel donner son sentiment. Car il s'agit bien de ça, donner son sentiment, à propos d'un film, d'un livre, d'une corrida, d'un bon repas, d'une discussion agréable, de ce qui m'aura ou vous aura fait vibrer. Le "BLOG A DELON VIENT NOUS SERVIR A VOIR" était envisageable aussi, mais le côté jeu de mots à deux balles d'un temps que les moins de cinquante ans n'ont jamais entendu chanter... poussif, non, pour le ouèbe ? Et puis vous savez comment sont les gens : quel egotique celui-là, etc...

Ce bébé mesdames et messieurs, dont la plaisante particularité oblige à revenir sans cesse à la gymnastique de sa conception, s'appelle donc :


DES PHOTOS, DES MOTS et DES TOROS !


Là... vous venez d'en apercevoir la tête... Des photos, des mots et des toros, je sais, n'est pas un trés bon titre et a priori ça fait beaucoup...maaais...n'aurait-on pas plus tourné en rond si ma passion s'était épanouie dans les motos, les tombolos et les roploplos ? mmm ?