Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

mardi 28 août 2012

Mon oeil

En podcast sur France Culture et huit minutes chacun : Mac Lean, Witkin, Trobat, Gilden, Wasif, Salgado, Castro prieto... là :

http://www.franceculture.fr/emission-mon-oeil?page=1  

samedi 25 août 2012

Un Chemin à Emprunter

Les instruments que le photographe manipule – ses appareils – sont essentiels. Chacun d'entre eux doit jouer un rôle particulier en fonction de ses propriétés intrinsèques. 
Ainsi, le traditionnel appareil photo de petit format – pour pellicule standard de 35m – rend compte de ce qui, pendant le voyage, passe sous nos yeux, magique et fugace. Les images enregistrées avec ce type d'appareil ont le même défaut de définition, le même écho de mouvement et la même absence d'hyperréalisme que ce que capte l'oeil du voyageur derrière la fenêtre d'un train ou d'une voiture. A une telle vitesse, nous sommes incapables de graver en nous les détails d'une scène qui nous a fascinés ; seul demeure le souvenir d'une atmosphère aux contours imprécis. Comme le dit Serge Tisseron : 
 
« La photographie floue constitue un fragment de temps dont l'empreinte a été compromise par l'objet, plus qu'un objet compromis par le temps. Elle rend compte de l'impossibilité à arrêter le temps et elle le convertit en prétexte pour une poésie de la représentation »

L'appareil de petit format joue le même rôle que l'oeil sensitif, alors que celui de moyen format – pour négatif 6x6 – correspond à l'oeil cognitif et, par conséquent, à une approche du sujet plus réfléchie.
Si l'on suit cette logique qui veut que le degré de rationalité soit directement proportionnel au format du négatif, les plaques de 20x25cm impliqueraient alors le degré le plus haut de distance émotionnelle par rapport au sujet. Mais Castro Prieto réalise une pirouette avec ce type d'appareil, en l'utilisant de manière insolite. Malgré le trépied, il arrive à le manipuler comme s'il s'agissait d'un vulgaire appareil portable. Ainsi la froide objectivité de l'hyperréalisme, propre au grand format, ne le concerne pas : il sait restituer les atmosphères imprécises du 35mm et l'esprit transcendant du portrait de moyen format.

Les interventions du photographe sur le plan focal sont loin d'être de purs maniérismes esthétiques. Les images acquièrent l'effet – tant recherché – d'irréalité. Par là, elles deviennent puissamment oniriques, évocatrices. Elles exercent en même temps tous les attraits de l'hyperréalisme sans pour autant que l'accent soit mis sur leur aspect documentaire et descriptif. Bouleverser le plan focal implique un changement dans la perception de la réalité. D'une certaine manière le temps lui aussi est comme incorporé dans l'image. Le photographe anticipe le parcours que l'oeil du spectateur effectuera : guidé par la curiosité et la fascination, son regard décrit parfois une trajectoire incohérente et imprévisible, allant de ci, de là, revenant sur tel point, ou s'arrêtant à des détails insoupçonnés sans la moindre explication. Chaque image est une somme de fragments qui possède un vie autonome, une collection de ces punctums dont Roland Barthes parla pour expliquer pourquoi nos yeux sont attirés par certains détails. Cette manipulation des plans focaux est presque un exercice d'affirmation : elle illustre la multiplicité des lectures qu'une bonne photographie doit proposer tout en soulignant les propriétés polyédriques du procédé. Finalement, l'appareil à plaques fait de Juan Manuel un double de son cher Martin Chambi. Précisément dans le pays du maître, dans les paysages qu'il a sillonnés en compagnie d'une mule portant son équipement photographique. Il n'est pas étonnant qu'à chaque expédition Juan Manuel Castro Prieto ait emporté avec lui le souvenir de cet homme qui aima tant son peuple et sa culture ancestrale. C'est pourquoi, même s'il se méfie des grands mots, je n'ai pas peur de souligner la dimension mythique que ce projet a eue à ses yeux.

De toutes façons le voyageur, doit s'attendre à vivre sans cesse des moments dramatiques et mythiques. Quand la mort fait sentir sa présence, elle change obligatoirement notre perception de la réalité. Un matin, alors qu'il n'avait pas cessé de pleuvoir, nous décidâmes d'abandonner Yerbabuena, et le marché au x chevaux et autres bêtes qui n'étaient plus que boue, pour monter.... etc
                                                                                                                                                     Alejandro Castellote

Ce livre est épuisé mais en cherchant bien sur le net, on le croise : si cela vous arrive, cliquez, vous ne le regretterez pas ! A moins qu'il s'agisse de vos ultimes deniers et alors je vous conseille de les gardez pour acheter le livre que je vais bientôt vous proposer, beaucoup plus taurin.... :-) 
Mais ici tout d'abord, d'extraordinaires photos où la supériorité de la chambre photographique saute effectivement aux yeux concernant ce qui est expliqué dans cet extrait du texte passionnant de Castelotte, le modelé, la séparation des plans, si spectaculaire, donnant souvent une telle impression de relief qu'on a l'impression ''d'entrer'' dans la photo, voire même d'y être entré et d'évoluer dans sa profondeur. Non, kedale, rien fumé. Constatez par vous même le chef-d'oeuvre de ce photographe madrilène qui vint l'été dernier animer un stage sur le reportage à trente kilomètres de chez moi sans que je le sache ! J'aurais bu son expérience et son talent avec grand intérêt. Je sais pas moi, imaginez que vous soyez beccerista et qu'on vous dise qu'El Juli va venir à côté de chez vous, enseigner sans compter, pendant une semaine, absolument tout ce qu'il sait sur les toros. Comprenez, maintenant ?

vendredi 17 août 2012

Like Share Later

Les bras en Cruz, c'est comme ça que Fernando a quitté le ruedo de Las Ventas porté par ses peones pour rejoindre précipitamment l'infirmerie. C'est une scène à la Goya, qui se répète, périodiquement. Cela fait maintenant longtemps que personne n'en est mort. Infirmerie... Ce dernier terme anodin me fait toujours sursauter quand il s'agit d'y transférer des types qui ont mangé de la kératine par voie directe, into the bide. Celui que Durand avait décrit comme un torero au faciès de brise-glace a jeté un froid dans le rond quand c'est lui qui a été disloqué. C'est ma copine Joséphine qui va être contente, ça lui fait une cicatrice de plus à photographier... Pour le commun des mortels, l'infirmerie c'est là où on aimait bien aller se faire poser un joli petit sparadrap chez la seule personne du collège chez qui ne faisait sentir aucun rapport de hiérarchie : elle nous soignait gentiment et puis c'est tout... un peu de rouge sur le genou, un sparadrap mignon, un mouchoir en papier, des paroles réconfortantes et on séchait ses larmes. De nos jours, je suppose que tous les produits sont sous clé et qu'une fonctionnaire terrorisée flanquée d'un surveillant armé officie entre deux cures de sommeil à l'hôpital psy du coin, derrière une grille que même le coup de pied rageur d'un gentil sauvageon ne peut enfoncer ? A cause de ce souvenir d'enfance, du coup, tout est faussé. Dans mon cerveau reptilien, quand j'entends qu'un torero est allé à l'infirmerie, je commence par l'envier avant de me raviser. Cruz c'est un belluaire fragile, un de ces toreros sans physique, à la Gilles Raoux ou Ruiz Manuel, fétus de chair balayés par la houle noire avec los Huevos pour ancre et dont on sait que les mouillages dans les cirques de pierre vont alterner la sang la sueur et les larmes.
Fernando Cruz, au fond de son lit, n'est plus désormais qu'un bulletin de santé : dix jours d'hôpital, un mois de convalescence avec de redoutables et essentielles questions à résoudre, aussi sociétalement incorrectes que : pourra-t-il chier à l'avenir ?
Modernité oblige, la video laisse une sorte d'amertume quand apparaissent les choix multiples proposés aux spectateurs : si tu as ''Liké'' la cornada dans le buffet, clique sur ''Like'', voyeur, si tu veux la partager aimablement, comme une victoire sur les tortionnaires, clique sur ''Share'' et enfin tu peux cliquer sur ''Later'' peut-être une mise en stock pour la voir plus tard ? Je ne sais. En tout cas, le brise-glace pourfendu c'est ''later'' qu'il réapparaîtra ça c'est sûr, mais il va pas ''Share'' avec personne parce que c'est dans son bide à lui que ça gargouille et je ne crois pas qu'il ait ''Liké'' quoi que ce soit dans cet épisode-là. De quoi ? On ne l'a pas poussé à descendre dans cette arène pour se faire bouléguer les intestins ? Justement, c'est ça qui est émouvant et beau.
Photo taurologia.com

Aperçu depuis la terrasse du bar Julio










mardi 14 août 2012

Enfer ou Paradis : pour son prochain ou le suivant ?

Un caillou. Né d’un volcan à cause d’un point chaud et d’un déplacement de plaque sur ce point. Ainsi s'est formé l’archipel, et la grande île qu'on appelle Hawaii ou Big Island est le plus important de ces cailloux au sud du tropique du Cancer. Une route en ferait à peu près le tour en six heures, une autre la traverse en deux heures.  Il reste peu de place pour un large bord de mer alors qu'on avait en tête pas seulement des volcans mais des plages et des cocotiers.

Certes, on a les cocotiers, les rois parmi tant de palmiers à papayes, à mangues ou à bananes, portant le panneau « beware the falling coconuts ». On dresse la tête et on scrute là-haut, parfois très haut, ces grosses boules vertes qui, au moindre balancement peuvent vous tuer. Quant aux plages, elles ne sont jamais immenses : très réduites au contraire voire inexistantes quand les falaises volcaniques qui dressent parfois à plus de deux cents mètres au-dessus de l'eau, les arbres de la rain-forest, des forêts d'eucalyptus ou au contraire, la nudité de leur basalte brun ou rouge, s’effritent puis s'éboulent sous les coups de butoir de la vague toujours furieuse et écumante de rage, agacée qu’elle est par le vent et les surfeurs qui se rient d’elle. Ou alors ce sont les coulées de lave qui, au long des XIX° ou XX° S ont morcelé les plages actuelles, les ont encombrées de rochers, d'îlots, et colorées de noir souvent, de blanc et même de vert..

A l’est, sur la côte sous le vent, arrosée tous les jours et festonnée d'arcs en ciel au moindre rayon de soleil, là où les températures n'excèdent pas 28°C dans l'air ou dans l'eau, les petites plages se dissimulent sous les arbres tropicaux, les plus grands, les plus gros et les plus compliqués qu'on ait pu rencontrer, entortillés dans des lianes qui montent ou descendent ou prennent racines et s'enchevêtrent avec d'autres plantes parasites qui rivalisent de hauteur, d'audace et de beauté pour envahir le maître tronc et ombrager des fougères arborescentes qui se disputent l'espace . Toutes sortes d' oiseaux les habitent, certains rouges ou jaunes, siffleurs, racacaleurs, piailleurs qui s'animent bruyamment de la tombée de la nuit jusqu'au matin. Les fleurs sont nombreuses partout, en haut, en bas, sur les arbres ou sur les buissons ou au ras du sol, agressives, rouges orange, bleues, impudiques avec leurs attributs sexuels bien dressés ou largement ouverts.

Les plages de l'ouest sur la côte sèche qu'on atteint après avoir traversé (sauf si on les avait contournés), les volcans endormi ou actif qui s'élèvent au-dessus de quatre mille mètres et occupent le centre de l'île, et après avoir rencontré onze zones climatiques sur les treize de notre planète (disent les climatologues) sont tout de même ombragées de feuillus et jonchées d' arbres morts aux silhouettes émouvantes. De petits crabes les parcourent en courant se réfugier dans les trous qu'ils creusent instantanément. Des dindes ou des poules sauvages y promènent leur nichée, insoucieuses des mangoustes peu craintives et nombreuses.

C'est sur les volcans, en altitude que nichent les nénés, ces oies sauvages, rares, protégées et célèbres de la grande île. Dans le Parc national des Volcans, le Kilauea le plus actif du monde, sans relâche, crache son épaisse colonne de fumée toxique (mais les rangers ne vous quittent pas des jumelles !), incandescente, grandiose et impressionnante la nuit. On a envie de s'attarder dans ce parc, de parcourir ses nombreux sentiers de randonnées qui l'encerclent ou traversent sa caldera, cette espèce de grand chaudron dont le fond est pavé de dalles basaltiques fissurées d'où s'échappent en permanence de la vapeur d'eau ou des fumeroles soufrées. Ailleurs, plus au nord, on peut gravir les pentes caillouteuses d'un autre volcan endormi, le Mauna Kea qui dépasse les quatre mille mètres, et admirer les télescopes du plus grand observatoire du monde où travaillent en collaboration plusieurs pays dont la France.

Ensuite on mérite l'ombre d'une plage. L'océan reste le paradis des adeptes du snorkeling, ceux qui avancent équipés de masque et de palmes à la recherche de tortues et de requins petits et inoffensifs paraît-il, qu'on voit parfois du bord, de dauphins ou de raies manta. Les tortues sont partout qui déploient leurs pattes comme des ailerons et nagent en dressant la tête sauf si elles digèrent, placides et momifiées sur des basaltes avec un phoque tout aussi repu qui vient les rejoindre ; les jolis poissons jaunes ou bleus, rayés de noir, de la télé, là, enfin, on les voit. Le surf sert souvent de barque à fond plat et les tout-petits l'utilisent en le promenant sur l'eau.

A l'ombre des arbres, ou sous de grands chapiteaux installés sur la côte pluvieuse, chacun trouve son parking gratuit, de l'eau potable, des tables de pique-nique et des barbecues, des douches et des toilettes propres avec des rouleaux de papier en attente, et trois poubelles écologiques. On se prend à penser à la France ! Les campeurs ont leur coin non clôturé, gratuit, pourvu qu'ils aient un permis.

Mais, il n'y a jamais foule sur les plages. Ce sont les barbecues qui rassemblent les mangeurs de hotdogs du weekend. Et alors, on admire ce paisible melting-pot de Canaques bruns, courts et vigoureux, accompagnés de leur vahiné - style inchangé depuis Gauguin et si attirante pour l'Européen qui ne dissimule pas sa convoitise -, les Asiatiques aux petites femmes fines et les grands Américains blonds. Les enfants pullulent, souvenir peut-être du temps de la polygamie quand les gens vivaient nus, que les femmes avaient droit à six maris qu'elles renvoyaient à tour de rôle et recevaient au gré de leurs désirs par une simple indication sur la porte : NEXT. On reste rêveuses !

Maintenant, malgré la difficile mise au pli de la morale chrétienne par les missionnaires, tout ce monde vit décontracté dans ses t-shirts ou chemisettes, ses robettes ou shorts aux impressions voyantes et colorées, en tongs obligatoires, fleurs dans les cheveux et colliers artisanaux même pour les hommes, que ce soit au travail, dans les petites villes, dans les ports ou à la campagne. Ainsi va la douce vie à Hawaii calme et pacifique comme l'océan qui ne l'est guère. Dommage que l'obésité s'y soit répandue comme la culture américaine chez ces indigènes qui, à 90%, avaient demandé leur appartenance aux USA et exigé une forme d' autonomie économique pour échapper à l'esclavage des champs de canne à sucre ou d'ananas. Ils ont imposé l'élevage des bovins, leur café kona, leurs noix macadamia et continuent de se nourrir de poi une espèce de purée de taro gluante et grise à goût fade de châtaigne dont on se demande pourquoi elle est si chère dans les supermarchés !.

Ainsi la déesse Pele mérite bien qu'on la célèbre, qui leur a donné la terre. Comme les Islandais, au Christianisme, les Hawaiiens mêlent des rites animistes qui expliquent ces colliers, ces fleurs, ces croix de cailloux blancs et autres inscriptions sur la lave noire, que l'on rencontre inopinément disposés partout.
Résultat, on est fort loin des sacrifices humains qu'exigeaient les monarchies, il n'y a pas si longtemps, du cannibalisme qui coûta la vie et la cuisson du pauvre capitaine Cook, lequel avait même baptisé l'archipel du joli nom «  Iles Sandwich » et qui bénéficie d'un monument sur la côte ouest, quasi inaccessible par une petite route empierrée ! Cette cohabitation paisible partout où se côtoient et se mélangent les ethnies, sur les aires de pique-nique, sur les plages, dans les rues ou les galeries marchandes comme dans les aéroports, vous laisse un avant-goût de paradis. 
                                                                                    GINA

mercredi 8 août 2012

Cudillero Vu du Ciel



C'est à cause de ce type pourtant taiseux. Un frisé du cours d'espagnol où j'essayais de me rendre tous les mercredis à 18h30. Un taiseux à un cours de langue, parfaitement. La madrilène de prof me regardait de traviole ce que facilitait son grand nez oblique car j'arrivais toujours en retard, interrompant son cours. Elle avait commencé par être ironique expliquant que je devais vraisemblablement être le plus proche, habiter à côté. Puis elle était devenue vraiment contrariée, cinglante, persiflant une vacherie à chacune de mes survenues, avant de se taire complètement, générant un silence criant dans lequel le moindre glissé de manche révélait ses décibels incongrus. Tirer la chaise, la réajuster, ouvrir le classeur, faire tomber le stylo et chuinter les feuilles, enfin adopter une pose appliquée et le cours reprenait... La plupart des salopes présentes – j'ai relu du Houellebecq en vacances, un régal...- prenait des mines contrites et offusquées tandis que le type frisé me souriait toujours. De l'utilité de ce cours, je ne me souviens même pas si je peux le décrire moreno frisé ou rubio frisé, en tout cas il était très brun, du genre pas beau mais tellement sympa qu'il charmait les frigides sans problèmes. Et bien que taiseux je vous le rappelle. Mais son regard bienveillant et son grand sourire franc lui assuraient une présence certaine. Alors j'ai arrêté le cours du soir, d'autant que j'ai toujours su assez d'espagnol pour ne pas mourir de faim ni de soif dans ce pays dont le peuple m'a toujours transmis une incroyable envie de communiquer. Et puis se souvenir que rubio et moreno s'appliquent au scalp, c'est déjà ça, non ?

De toute façon, à l'école, j'ai toujours fonctionné à l'affectif. J'ai toujours eu des résultats directement conditionnés par ''l'amour'' que mon prof et moi on se portait tacitement. Ce truc qui flotte entre lui et vous, qui vous accroche ou pas. Petit, c'est vraisemblablement parce que j'adorais Mr Blanc, notre instituteur, que j'étais premier de la classe. Pourtant, il aimait à répéter son erreur pédagogique majeure : très pieux et exerçant dans une école catholique, il nous soutenait sans rire que tous les matins sans exception on devait remercier Dieu – quelqu'un connaît ? - de nous avoir laissé la vie, de nous avoir permis de nous réveiller pour un jour encore. A cet âge-là, on n'avait pas encore le recul nécessaire pour entendre sa posture philosophico-idéologique et l'on se couchait avec une putain de trouille bleue pour revenir dans sa classe les yeux cernés et somnolents. Il aura passé sa carrière sans comprendre pourquoi il n'avait que des classes de zombies aux yeux violets... En dehors de cette énorme pression exercée sur les âmes sensibles qui buvaient ses paroles, il était extraordinaire de douceur, d'amour et d'intelligence dans l'enseignement qu'il nous dispensait.
Plus tard, j'ai été moins bon avec le frère Pierre qui puait de la soutane et contrôlait mal ses névroses. Au collège, ça y est, j'étais perdu pour l'Educ-Nat, on changeait de prof à chaque heure dans l'anonymat le plus complet, alors je me suis désintéressé des études et j'ai soudain découvert les filles. Surtout leurs seins pointus, leurs jambes souples et leurs rires constants auxquels on ne comprenait rien. N'empêche, la première fois qu'une de ces hyènes a bien voulu m'embrasser, j'avais dû lutter pour ne pas m'évanouir. C'était l'époque des baisers interminables à échanges microbiens inoffensifs et effets secondaires d'appendice inférieur mal maîtrisés.

Donc j'ai arrêté. Pas les filles, l'espagnol. Mais le type et moi on était allé boire un coup, s'interrogeant mutuellement sur notre goût pour l'Espagne. En gros, on tombait d'accord, ce pays nous faisait vivre plus intensément, boostait nos émotions. C'est là qu'il m'avait parlé de Cudillero – je sais, ça nous fait une intro longuette...- d'où je reviens, parce que cette année, ne sachant où passer mes vacances, sa description qui était restée dans un coin de mon cerveau, m'a titillé à nouveau. Alors j'ai fait les 1055 km qui m'en séparait et sa description était conforme, je ne l'ai pas regretté.

Il m'avait décrit le petit port de pêche, ses rades de marins où l'on servait à peu près tout ce qui vivait dans la mer Cantabrique : parrochas, chopitos, zamburinas, calamares, percebes, bogavantes, mejillones, comme les bébètes de plus grand tamaño, bonitos, pixins, merluzas, lenguados, etc. Les sidrerias, où l'on ne sert pas de verres mais que des bouteilles à 2,50 euros pièce s'il vous plait, d'un cidre au goût vert et salé, que les serveurs débitent en l'aérant au mieux bras tendu à la verticale de leur tête et verre à la hanche sans en regarder le trait et qui ne vous quittent pas tant que vous ne l'avez pas goûté devant eux, comme un hommage à leur adresse, avant de vous apporter une racion de pimientos del padron (uno pican, outros no). Il m'avait décrit la rue de Cudillero, principale et unique, les promenades essoufflées entre les maisons à flanc de coteaux qui ne sont desservies que par d'étroits escaliers montant à l'assaut des pentes raides. Les vieux d'ailleurs, les malades et les handicapés ne descendent plus, ce qui est quand même très reposant pour un kiné et une infirmière en goguette dont la fréquentation est l'ordinaire. Ils restent perchés à leurs fenêtres observant des heures durant, l'agitation qui grouille en bas. Car la mer dans la principauté des Asturies, c'est un peu comme si la Lozère était au bord de l'eau ; pour accéder aux plages sauvages, à ces conchas rocheuses où grondent les vagues de l'océan au large desquelles on aperçoit parfois des baleines, il faut traverser de vastes forêts d'eucalyptus et de fougères puis emprunter encore des escaliers escarpés, parfois aidés par des cordes quand la géométrie ne suffit plus à digérer la pente. Je vous recommande Oleiros, ma préférée, en sortant à Lamuno-Salamir. On y est alors presque seuls, en tout cas en juillet, dans ces cirques rocheux étincelants de lumière où viennent mourir encore pleines de tonus les vagues turquoises et leurs langues d'écume mousseuses aussi blanches que de la crème chantilly émulsionnée. ( Oh, l'Ayuntamiento de Cudillero, vous en connaissez beaucoup des guides touristiques aussi dithyrambiques ? Ça ne vaudrait pas une semaine gratos, raciones comprises ?)


Ah, mais oui, c'est vrai, ils ne comprennent que le Pixueto là-bas, que ne comprendrait même pas mon ex-prof de Castillan aux attitudes de conquistadora dédaigneuse, seulement apte à enseigner aux fonctionnaires libérés à 16h30. Alors bien sûr, cette authenticité se paye, Cudillero sent davantage l'anchois de Santonas mariné au gas-oil que la crème à bronzer de la mère Bettencourt, et il faut rouler deux ou trois kilomètres pour atteindre la première plage. Pas de Night-Club à l'horizon, rien qu'un bar musical curieusement appelé le Don Corléone, du coup le moins fréquenté de la place au cas où le parrain se pointerait. Pas de glaciers à répétition sinon le vieux kiosque de la rombière obèse qui le tient près du petit pont le long du paseo maritimo, coincé entre le rincon à ordures et la maison de retraite où tout le monde peut manger, même vous, un menu complet pour 6,30 euros... dont un pollo asado para dos. Nous autres paramédicaux avons donc fui l'endroit comme la peste tout en trouvant l'idée bonne de brasser un peu la sénilité ambiante avec la population estivale. Et une cuillerée bien baveuse pour tonton...





Pas de plage donc sur Cudillero même, bien que cela n'empêche pas les autochtones de se tremper dans les algues verdâtres et les eaux incertaines d'un port fortifié à la Vauban pour se prémunir des assauts imprévisibles de l'océan qui fournit parfois une attraction gratuite par les gerbes d'eau générées par surprise et force détonations sur le paseo, par la présence de grilles sûrement là pour décompresser la sauvagerie de ses attaques érosives. Un peu comme le parcours fontainier près du Gugenheim de Bilbao où se rafraîchissent les enfants, le grandiose de la nature en plus. A la nuit, les pêcheurs du dimanche sortent leurs bouchons à piles et braquent sur eux leur regard fasciné exactement comme si tout l'intérêt du monde se résumait à ce point lumineux qui danse sur les flots agités. Les plus chanceux sortent des lubinas de taille respectable tandis que d'autres remontent de moches rascasses scrofuleuses qu'on a pas envie d'attraper à mains nues. Plus loin, sur le parking du port, stationnent les quelques camping-caristes admis, des gestionnaires en vase clos, aventuriers de pacotille soi-disant épris de liberté qui réduisent le périmètre de leur audace à leur univers de fauteuils et tables en plastique surchauffées par le goudron. Et de caniches à masturber et abreuver. Avec des mémères qui doivent suer de grosses gouttes en faisant des cacas tout chauds dans leur wc chimique, de plastique bien sûr. De l'autre côté du parking, se trouve le village professionnel des pêcheurs : des bâtiments de plain pied abritant des hangars où ils stockent leur matériel, casiers, filets , remorques, en un semi-abandon organisé. Il y a aussi le quai de débarquement des poissons, où s'achètent au cul des bateaux de beaux homards bleus ''de contrebande'', à un prix tu par bienséance, la fabrique de glace, la criée, tout est pensé pour une efficacité et une rapidité de gestion optimum. Des retraités que la marée a épargnés y passent leurs journées, pêchant désormais des chatons joueurs, ou buvant des coups dans l'ombre d'incroyables imbroglios d'affaires en tout genre, depuis    longtemps inusitées. Mais c'est leur univers et leur vie entière qu'ils conservent. Un vieux pêcheur a fabriqué en cinq minutes un bracelet à Louise, tandis qu'un autre lui a offert la resena an pixueto des dernières fêtes de San Pedro... Un regalo dont elle ne s'est pas régalée mais c'était gentil. Un troisième, grincheux voire agressif a vertement éconduit ma demande de photographier son antre. J'ai bien ri de sa colère ce qui l'a décontenancé. Du coup Louise avait un copain, le vieux pêcheur qu'elle saluait régulièrement dans les bars de ce pueblo au grand étonnement de la femme du type, pueblo où elle évoluait à l'aise entre une glace de la rombière du kiosque et ses achats de paquets de pipas qu'elle grignotait frénétiquement sur sa serviette entre deux baignades, en phase totale avec la vie espagnole. Une autre de ses attractions était de contempler les égoutiers du port, toute une peña de gros muges qui gobaient en surface toutes les saloperies qui flottaient.

Tout cela participait d'une ambiance très typique, on était vraiment au centre de la vie d'un village asturien en pleine temporada de pêche de la merluza et du bonito del norte, et au milieu des Espagnols, même vacanciers, on n'entend parler qu'espagnol et les rues ne sont pas couvertes d'inscriptions teutones comme Ampuriabrava par exemple, où l'allemand est plus pratiqué que le catalan, le castillan et le pixueto réunis dans ce coin de péninsule ibérique...

Il y a de l'ambiance et en même temps personne... vous serez ''seuls'' sur l'autoroute qui y mène, ''seuls'' sur les plages, vous ne ferez pas la queue chez les commerçants, les prix sont désarmants de modicité ( chaque fois que l'épicière me demandait ''treze euros'' j'en donnais 13 ce qui me paraissait normal, mais non, c'était 3 ! ) et chez Julio un des deux bars du pueblo où Louise nous traînait pour son apéritif tous les soirs parce qu'elle y adorait l'ambiance, et son Nestea – 6 euros les trois boissons, coupe de Cava ou verre de Rioja compris – et où le franchouillard de base s'inquiète du joli petit plateau de pintxos qu'on vous apporte spontanément et qui varie tous les jours (pan con tomate y jamon, queso, anchoves, olivas etc ) en pensant qu'il n'est qu'un prétexte à estamper le touriste : ben non, c'est gratuit... tu le crois lecteur ? En plus c'est toi qui fais l'addition en disant ce que tu as bu à Julio qui n'a qu'à se souvenir de sa table de multiplication de deux ahanée dans son enfance, vu le prix unitaire pratiqué.

Evidemment tous ces commerçants travaillent beaucoup jusqu'à une heure que le code du travail français réprouverait durement, et sans en référer à aucun syndicat. Le poissonnier qui avait 75 ans au bas mot était au poste à 8 heures du matin bien qu'on l'ait vu la veille, c'est-à-dire il y a quelques heures, traverser la place des poissons à la main, pour livrer des restaurateurs qui satisfaisaient aux désirs de leurs clients. Certains d'entre-vous se consoleront à l'idée que justement, la vraie misère c'est ça, être obligé de travailler jusqu'à un âge avancé mais l'entrain du type inclinait plutôt à penser qu'il s'éclatait. Les bandes de jeunes ne donnent pas l'impression d'avoir envie de se trucider pour un regard mais plutôt d'être heureux ensemble, les cons, en nous rappelant la joyeuse innocence des sixties pleines d'espoir, le tout en temps de crise majeure...

Bref, tout ça a l'air très humain et te redonnerait presque confiance – si tu ne travaillais pas au chemin bas d'Avignon qui n'est certes pas le pire des quartiers de ta ville et si tu ne regardais pas la TV française, évidemment – ou si tu ne recevais pas de mail qui te jure et crache que la soirée d'investiture de Flamby dont on n'entendra jamais parler dans la presse, a coûté trois fois plus cher – dans les 3 millions d'euros - que le fameux Fouquet's dont on nous a rabattu les tympans pendant cinq ans... mail qui précise qu'on le vérifiera par la cour des comptes qui publiera un jour. Avec, par exemple, un repas à 9725 euros par tête de pipe... sûr que c'était pas chez Julio et ses tapas gratuits... et personne pour tweeter... Sûr qu'à l'Ambroisie un célèbre et remarquable trois étoiles Michelin parisien, à 300 euros le menu, cela aurait peut-être été trop dégueulasse... A ver, n'est-ce pas lecteur ouvert... mais si cela s'avère, moi je vomis d'abord puis vote Poutou ! Sacré Flamby, heureusement que je ne t'ai jamais cru, au moins ne m'auras-tu jamais pris pour un con.

Mais qu'est-ce que j'étais bien à Cudillero, moi, quand j'ignorais tout ça et que la poissonnière du ''Masymas'' prélevait le morro de bonito en m'expliquant comment le cocinar ! Non je ne vous dis pas le prix au kilo ça vous écoeurerait, vous ne pourriez plus faire de courses aux halles de Nîmes ou ailleurs, après...

Maaais... al final de cet idyllique tableau et en ces temps Olympiques, comme toute médaille, Cudillero a son revers et il me faut vous l'avouer. Savez-vous pourquoi tous les restaurants de la place sont couverts de parasols disposés en rangs serrés ? Mais très serrés alors, sans qu'un centimètre carré de la place ne soit épargné ? Le soleil, bien sûr ? Non, il fait entre 18 et 26 ° à Cudillero au meilleur de la journée, vacancier phobique de la canicule, Cudillero est ta destination ! Savez-vous pourquoi quelques élégantes se promènent par beau temps sous leur parapluie ?
C'est que, lecteur aguerri aux histoires naturelles, aficionado du péristaltisme intestinal, admirateur compulsif et intermittent d'écrivain chiatique, il n'y a pas que les mémés plastifiées qui font cacouna dans leur living mobile et surchauffé à lunette chimique ! Il y a une armée aérienne à qui l'homme a sans doute disputé ce promontoire rocheux puis y a laissé traîner des déchets de poiscaille en abondance, d’odoriférantes effluves qui ont motivé à demeure, juste là, au-dessus de nos têtes, survolante et narquoise, une impressionnante colonie de Larus michahellus, à moins qu'il ne s'agisse de Larus marinus ou argentatus ou fuscus ou hyperboreus, canus même, ou glaucoïdus peut-être, je n'en sais pas plus, bien qu'il y ait comme une évidence à les bien nommer en ''Larus d'Anus Bombardus Permanentus'' tellement est chiante la présence de ces oiseaux en diastasis de sphincter, jamais à court de munitions pour leurs frappes intestinales.
Car je te le dis lecteur parfois constipé du globe, souvent bloqué en fecalum de la pensée et au premier degré Celsius de la lecture ce qui n'a aucun rapport je te l'accorde soudain mais quoi, tu es en vacances non ? Toi objet de ma prosopopée et de bien naturelles manifestations subséquentes à l'absorption de la célèbre fabada asturiana (cassoulet asturien campero... saisis-tu l'onomatopée ?) si tu n'as pas été baptisé par une fiente de goéland dont les poètes libidineux et chafouins chantent l'altière voilure hauturière alors qu'il ne s'agit que d'un sinistre et ordurier charognard ailé dont Hitchcock aurait pu faire son héros angoissant, c'est que tu mens, tu n'es jamais allé à Cudillero ! Tu n'as pas connu ''l'amusicalité'' des sphincters relâchés et planant, de surcroît dotés de cris diarrhéiques oscillant entre le vagissement de nouveaux-nés en coliques, le miaulement de chats sauvages en rut par nuit de pleine lune et l'interjection comprimée accompagnant le creusement du sillon naso-génien de la camping-cariste ménopausée domptant la chimie  dans son sauna d'un demi-mètre carré ! Des cris affreux, quasi anuséens, qui s'amplifient à l'aube rameutant la troupe des bombardiers fienteurs de haut vol au moment précis ou toi, tous cauchemars de patients subclaquants oubliés au cours de ta tournée enfin évacués, tu pourrais dormir du sommeil du juste et rêver à des horizons moins maculés. Alors, si lassé des LLoret del Mar défigurés, tu es en quête d'authenticité, malgré les bombardements volatiles, va à Cuideiru ! Le muy bonito pueblo guano pixueto.