Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

dimanche 28 février 2010

Ni mon esprit, ni mon corps

Pour l'inverti le vice commence, non pas quand il noue des relations car trop de raisons peuvent les commander, mais quand il prend son plaisir avec les femmes.
Marcel Proust

L'Anxiété d'Etre Homme
Le soir venu, je constatai que Lisbeth avait déménagé mes affaires dans sa chambre et reprisait déjà mes chaussettes. Cette prise de possession m'épouvanta et je crus devoir me dégager en racontant que j'aimais surtout les garçons, que les femmes, etc.
Cela lui fit autant d'effet que si j'avais parlé des moeurs des Martiens ; elle me regarda en souriant, glissa la main dans ma braguette et se mit à me caresser doucement. Ses petits doigts se moulaient si bien au doigt capital que nous roulâmes sur le lit et que je lui donnais tout aussitôt la preuve que les femmes pouvaient me plaire aussi. Ce parfait dédain des considérations abstraites m'enchaîna pratiquement. Elle demandait le plaisir comme un enfant demande un gâteau, par un sourire, un baiser, un battement des paupières, avec des gentillesses silencieuses. Nous nous établîmes tout à fait ; cela dura plusieurs mois. Le dimanche nous allions chercher en ville un petit garçon qu'elle avait eu avec je ne sais qui ; c'était un enfant de quatre à cinq ans, mignon, renfermé et un peu triste. On se promenait tous les trois, Lisbeth et moi tenant chacun une main du gosse. Ce fut mon temps de père de famille. Et ma foi, je ne mesurai jamais si bien ces puits de calme, ces tunnels de douceur où l'âme s'enfonce dans l'ordre établi par la nature et la société. Tout prend autour de soi un air d'être éternel. La femme est auprès de vous une compagnie d'assurance : sécurité du corps, sécurité du temps, sécurité d'une postérité, sécurité d'un foyer organisé. Vous lui appartenez ; cela efface peu à peu l'anxiété d'être un homme.


J'aurais été passionnément heureux, je crois, auprès d'une femme si je les avais mieux aimées physiquement, mais mon corps, très capable d'exercer sa fonction masculine, s'exécutait vaillamment et sans volupté. Oh! nous éprouvions bien tous les deux ce chatouillement de plaisir que procure la sève qui monte, mais ce n'étaient pas cette joie immense, ce déchirement délicieux, cette crête où le flux du désir vous porte, ni cette brèche où le spasme vous abandonne ; ce n'était pas au creux tendre de Lisbeth une liqueur de l'âme que je versais, mais seulement une écume du corps.

je n'ai eu que quatre maîtresses depuis que j'ai l'âge de virilité ; c'est peu au regard des innombrables garçons avec lesquels j'ai fait l'amour, et pour dire vrai, je le regrette. Je sens constamment tout ce qui me manque à vivre sans femmes, et qu'une connaissance extrême, corporelle, de l'humanité ne s'acquiert qu'auprès d'elles. J'ai mesuré la vanité d'une chair qui ne se perpétue pas dans la chair ; et dans l'orage qui parfois m'entourait de toutes parts, les éclairs illuminaient ces cavernes désertes et glacées où se promène le solitaire ; qu'une main de femme m'eût été douce au front, que j'aurais aimé la voix d'une femme qui dit "mon ami" et qui veut dire "mon amant", ce vouvoiement qui tutoie ; que j'ai souhaité de rencontrer ces dévouements absolus et concrets qu'on ne rencontre que chez les femmes, cette soumission de l'esprit qui est une sorte d'esclavage librement consenti, ces attachements fervents et durables qui font qu'une femme marche, trente ans, appuyée au même bras. Ce besoin qu'à tout homme d'être le Dieu de quelqu'un et qu'exauce une femme en laquelle brûle le besoin complémentaire de veiller en vestale au temple de l'amour, ce besoin d'être aimé, admiré, approuvé à coup sûr, que toutes les femmes n'assouvissent pas sans exception mais qu'une femme seule peut assouvir, je l'ai vivement éprouvé. C'est sans doute pourquoi je me suis fiancé trois fois, mais j'ai reculé trois fois au moment des noces. Quelque obscure contrariété remontait à la surface.

Ce besoin d'une femme était un besoin de l'âme, et ce n'étaient pourtant ni celui de mon corps ni celui de mon esprit. Soit dit en passant, je ne crois pas que l'âme et l'intelligence soient une. L'intelligence est une activité très corporelle : elle a son siège défini : le cerveau où certains croient voir positivement la richesse d'érudition que donne un bon lobe pariétal, un don d'orateur situé dans la circonvolution de Broca, ou de la subtilité et un heureux jugement parce que les relations entre les neurones, par les neurofibriles, de tel cerveau sont plus exactes et plus fines que dans tel autre ; tandis que l'âme, ce mouvement intime de l'être qu'il faut encore différencier du principe de vie, du moteur humain contre lequel l'âme le plus souvent se meut est en nous éparse et parfois, me semble-t-il, jusqu'autour de nous.
Or cette âme a des besoins qui lui sont propres, que ni le corps ni l'esprit ne partagent forcément. La mienne a souvent le désir d'une femme, tandis que par l'esprit je les trouve presque toujours un peu niaises, parce qu'elles sont généralement assez lourdes, assez terre à terre, non pas légères, mais frivoles ; parce qu'il leur manque le plus souvent ce qui donne à l'homme son envol : l'imagination. Et de même, si mon âme a parfois besoin d'elles, mon corps ne s'en amuse pas. Autant il me plairait de coucher avec une femme dont j'attendrais un enfant, pour la joie concertée de créer, autant j'ai peu besoin, peu l'envie d'aller chercher la volupté auprès du corps féminin. Tout en lui me rappelle la maternité, ce bassin que je ne puis regarder sans penser au puissant mystère dont il est ouvrier, ces seins que je crois toujours pleins de lait, et cette ouverture sacrée, porte étroite par laquelle passe toute l'humanité n'inquiète en rien mes sens. La femme m'est un foyer ; c'est l'homme, aventure continuelle, qui me parait plaisir.
Aussi bien n'ai-je jusqu'à présent ressenti qu'une seule fois, auprès d'une femme, un émoi physique un peu vif ; c'était un après-midi d'été en province. J'étais seul chez moi lorsqu'on sonna. La jeune bonne d'une maison amie me livrait je ne sais plus quoi. Le soleil, dehors, était terrible : elle était en nage ; sur son visage rond et vermeil, la sueur coulait à grosses gouttes ; elle était entourée de vapeur comme si l'on venait de la cuire ; sa main épaisse et rouge, comme une viande crue, me tendait le paquet. Sa poitrine roulait sous son corsage ; c'était un plat merveilleusement appétissant qui sortait, tout brûlant, du fourneau de l'été. Il m'en prit une gourmandise effrénée, et elle, déjà penchée sur le seuil, tendait le bras vers la fraîcheur de l'ombre et m'y trouvait comme on trouve la méduse au fond de l'eau. Elle me suivit, hypnotisée, jusqu'à la chambre où le lit était encore défait et je n'eus même pas à la dégrafer ; elle tirait sur ses boutons avec une frénésie extraordinaire. Nous ne prîmes pas le temps de nous étendre l'un près de l'autre pour les chatteries préliminaires ; nous haletions de désir. Elle n'avait qu'une courte chemise qui se releva d'emblée lorsqu'elle ouvrit ses cuisses, étonnamment blanches, rondes et lourdes, qu'ornait un poil touffu bien noir. Il s'échappait de cette fournaise une senteur de ferme, une amertume d'engrais, une douceur de lait caillé ; je me jetai sur elle, brandi et caracolant, et nous nous épousâmes dans un essoufflement de bêtes heureuses ; sa croupe montait et descendait sous moi comme l'échine brûlante d'un taureau à l'estoc, mais dans le retrait de mousse humaine naissait une rosée toute fraîche et je m'enfonçai plus avant dans sa chair accueillante, plus fort, plus vite, au rythme de cette grande marche que l'homme suit d'âge en âge pendant, qu'au tréfonds, le bâton du sourcier sonde l'éternité, ho-hisse, ho-hisse, ho-hisse, jusqu'à ce qu'un grand cri de victoire nous eût affaissés l'un contre l'autre, trempés de sueur et délivrés du mirage. Nous ne nous étions rien dit. Cette passade n'eut pour moi ni lendemain ni pareil.
extrait de "Le Sabbat"
Maurice Sachs

Maurice Sachs : Mort de façon fort mystérieuse en 1945 à Hambourg - assassiné par ses co-détenus ? Dévoré par les chiens des SS ? Par ceux des policiers américains ? On ne l'a jamais su - Il demeure un de ces témoins équivoques et singuliers de l'avant-guerre. Homosexuel, débauché, ivrogne, probablement délateur, voleur, parasite, il fréquenta néanmoins tous les "grands" de la littérature d'avant 1940, fut lecteur à la NRF, marchand de tableaux à New-York, conférencier aux USA où il contracta même un mariage de quelques semaines, avant d'aller s'engager pour le STO à quarante ans, déjà déchu, mais encore capable de séduire.
On l'avait toujours jugé dangereux et futile, mais "Le Sabbat" publié après sa mort, révéla un auteur plein d'humour, de férocité, de lucidité et même de poésie. La Chasse à courre, Abracadabra, ne recèlent pas moins de qualités, dont la plus certaine est sans doute un sens du tragique, de la dérision, qui a frappé tous les critiques de notre époque.
(source Les chefs-d'oeuvres de l'érotisme. anthologie planète)






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vendredi 26 février 2010

La Pensée du Jour

Quand les gens sont de mon avis, il me semble que je dois avoir tort...

Oscar Wilde

Pourquoi allez-vous voir les corridas ?



QUI AIME SAIT

Christian-Noël Duran

Pour qui sait – et qui aime sait – étudier le comportement humain, la corrida est un terrain d’observation à nul autre comparable. Les réponses aux questions existentielles fondamentales ne s’y trouvent pas forcément, mais on dit que se poser les bonnes questions recèle déjà une grande partie de la réponse…

Alors, interrogeons-nous sur l’affrontement de l’homme et du fauve, cette fourmilière d’interrogations, ce vivier de contradictions, cette pléthore d’évidences qui tutoient les paradoxes !

Bien avant que la porte du toril ne s’ouvre, ouvrons grandes les portes de nos cinq sens, et entamons, une bonne heure avant l’ouverture des arènes, une promenade dans les environs immédiats de la plaza de toros… Quel climat ! Sentez-vous cette chape un peu lourde et mystérieuse qui enveloppe les lieux ?… Certains, bavards d’habitude, ne disent pas grand-chose. D’autres, aficionados notoires, parlent de tout et surtout de rien, mais surtout pas de la course qui va avoir lieu… Un peu comme lorsque l’on tait ses projets par superstition, par crainte que le verbe ne détruise l’action à venir. D’autres encore donnent l’impression de jouer les blasés, immobiles en posant nonchalamment leurs yeux sur les vendeurs de revues, les filles qui passent et les revendeurs de billets qui se croient discrets. Puis il y a ceux qui mettent l’habit de lumière devant l’arène en même temps que les matadors revêtent le leur dans quelque hôtel de la ville. Ces spectateurs-là, s’habillent devant tout le monde. Ils achètent le cigare du jour, celui sans qui ils aimeraient moins le toro. Dans les bistrots environnants, l’afición a los toros y a la cerveza bat son plein, et l’on refait sinon le monde, a tout le moins cette fameuse faena d’il y a dix ans maintenant… « comme le temps passe mon bon monsieur, et à l’époque au moins on voyait des toros… ». Devant la taquilla, la queue s’allonge et fait grandir l’impatience ambiante et non-dite de tous. Les « vrais » remarquent les touristes, et les touristes ne remarquent même pas les « vrais »… Qui est vrai, et où sont les faux ? Avant d’aimer, il faut bien rencontrer…

Et les grilles s’ouvrent. Les billets sortent des poches. La file, épaisse, se tait souvent. L’avancée est calme et a quelque chose d’un peu cérémonieux. Chacun est ailleurs, juste devant, dans un très proche avenir qu’il n’arrive pas à visualiser, ou si peu… Le paseo, oui, on peut l’imaginer, on a l’habitude. Mais pas plus. Après, Dieu seul sait ce qui va arriver. Et d’ailleurs, le sait-il ? Lui aussi doit se tromper parfois dans ses pronostics de corrida.

L’heure sonne.

Le brouhaha regarde vaguement les alguazils, des yeux écoutent cette fabuleuse créature brune et bronzée parler à son macho qui ne la regarde même plus parce qu’ils sont là : ils avancent, majestueux et anxieux. Ils viennent saluer et saluent. Puis ils regardent le sable. Très vite, les capotes sont soupesées, manipulés devant rien, comme pour exorciser l’instant.

Les clarines sonnent.

La piste est vide. La seconde est lourde et longue, presque infinie. Plus rien n’existe. L’autarcie totale. Tous les habitants du pays ‘’corrida’’, isolé de tout l’univers, sont égaux pour un instant. Ils ont peur et ne le disent pas. Peones, spectateurs, maestros, empresas… tous à l’identique durant ces secondes de plomb.

Il sort.

Maintenant, l’égalité est finie car tout va commencer. Chacun reprend sa place, son comportement, ses droits et ses devoirs. Peon, spectateur, maestro… et toro, chacun se bat pour soi. Certain pour défendre sa vie, d’autres leur salaire ou leur réputation. Sur les gradins, c’est la fourmilière. Ça va dans tous les sens, et chacun a raison :

Lui se tait et n’entend rien. On dirait qu’il communie avec lui-même.

Elle, bardée de soleil, applaudit à tout rompre et aime passionnément ce héros qu’elle épouserait sur le champ.

Ces deux-là gueulent comme des putois. Ils sont à cent années-lumières d’avoir les tripes de porter l’habit du même nom et taxent de couardise celui qui se débat, parfois c’est vrai pris d’effroi… Je les entends, devant leur télé, apprendre Zidane à dribler.

Eux, plutôt discrets et ne parlant doucement qu’entre eux, décortiquent chaque geste et cherchent à anticiper chaque regard du toro.

Lui, semble s’ennuyer.

Cette jeune fille prend des notes. Parfois elle interroge l’homme à côté. Visiblement, il lui explique et partage son expérience. Elle acquiesce et revient sur la piste, appliquée.

Ce couple est sûrement là par hasard. Elle s’ennuie et est outragée souvent. Lui sourit, jaune parfois.

Son puro brûle lentement. Il hoche la tête souvent et sporadiquement se redresse violemment. « Mata lo , il t’a vu… ! ».

Ce groupe a dû faire l’apéro. On les rappelle à l’ordre de temps en temps… Les faenas supportent mal les relents éthyliques.

Cet homme basané a dû en voir des mises à mort… Ces rides en disent long lorsqu’elles se mettent en mouvement. Il se retourne de temps en temps, le regard plein de compassion pour l’auteur de l’hérésie qu’il vient d’entendre.

Ils ont tous raison.

Mais au fait, pourquoi suis-je là ? Pourquoi vais-je à la corrida ? Peut-être parce que je suis un peu comme chacun d’entre eux ?

Capote. Piques. Banderilles. Faena. Mise à mort.

Cinq fois. L’après-midi s’étire. Le soleil, comme pour respecter le drame qui se joue, baisse de son intensité. Plus qu’un combat. Peut-être maintenant ? Est-ce maintenant que l’on va assister à… ? L’ultime fauve de la tarde va-t-il sortir comme… ? l’homme en face va-t-il le mettre en valeur ? Le public va-t-il être de respect ?…

Voilà le sixième ! Il est superbe, altier. Il est allé directement au centre de la piste, s’est arrêté et a rapidement observé avant d’écrire quelques merveilleuses lignes de l’histoire de la tauromachie. Il n’était pas parfait. Non. Le matador non plus. Mais à eux deux, ils ont composé de belles images et ont su les enchaîner pour en faire un film. Le film de la vie : un combat aussi inutile qu’indispensable et constant, aussi plaisant que grotesque, aussi logique que paradoxal, aussi artificiel que profond. Un film, comme un ballet, qui permet de vivre une tranche de sa vie par procuration. Pour qui sait – et qui aime sait – vivre, ce ballet donne toujours le Frisson.

Vous savez l’expliquer, vous, le Frisson ?


jeudi 25 février 2010

La Pensée du Jour


Les femmes pardonnent parfois à celui qui brusque l'occasion mais jamais à celui qui la manque.

Talleyrand

lundi 22 février 2010

Moderne Sensiblerie



Le toro, on peut tout lui faire. Le tordre brusquement, le châtier durement, le harceler, par le côté en piquant ses flancs, par le bas en de terribles doblones, l’obliger à piler par recortes, le pousser à l’essoufflement, lui planter des banderilles sur le dos, lui enfoncer des rations d’acier en pompant, durement ; le transpercer enfin d’un acier ultime, long, effilé, à double tranchant. Les armes du combat admises par tous. Et on peut même, saloperie d’homme, le droguer, l’avilir, le mutiler. Ne pas hésiter à lui demander de nous donner sa vie en tentant de l’altérer sans vergogne. Pour tricher. La corne est courte, saigne, s’éclate en pinceau. Personne ne bronche ; le toro est noir, dangereux, maléfique. Il véhicule la mort. On ne lui monte pas sur le dos, on ne le conduit pas ou alors en acceptant l’éventualité d’en mourir. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. On veut bien supporter sa présence s’il collabore pour permettre cet art de bazar indéfiniment reproductible. Ce qui est donné à tout le monde, c’est de s’indigner quand un cheval est fauché. Là, les visages grimacent, se tordent de douleur, de peur et de dégoût, s’enfouissent derrières les épaules compatissantes. Les bouches crient leur révolte, insultent la présidence, en appellent à l’indignation collective, dénoncent le scandale. Agrandissez la photo et regardez-les, détaillez-les, regardez-vous, reconnaissez-vous peut-être…
Dessous, le cheval déguste, naseaux au sol et queue en l’air. Pour une fois, il n’a pu en découdre longtemps. Un bel, fort et fier animal l’a terrassé. Mais comme dans 99,999% des cas, le cheval se relèvera sans une égratignure bien protégé qu’il est. Rassurez votre sensiblerie de merde. Et vous tous, prudes scandalisés, au lieu d’être offusqués de ce magnifique trouble à l’ordre établi, devenu quasi miraculeux, devant ce surgissement de l’aléatoire et du danger, cette résistance au défi, ce combat face au destin, sous la menace de cette révolte au bel ordonnancement de tout ce qui est aussi immuable que l’étroitesse de votre pensée, vous devriez être debout, aficionados de mes couilles, les bras tendus vers le ciel, à pleurer votre émotion et hurler votre bonheur.

samedi 20 février 2010

Réponses Photo



Si l'érotique chic, son côté sordide et fashionista vous a lassé vous avez abandonné "PHOTO", si la vue de toutous se prélassant sur les pallaissons ou celle de chatons dribblant avec les pelotes de laines des mères-grands vous insupportent, vous avez renoncé à "CHASSEURS D'IMAGES" alors, "REPONSES PHOTOS" vous est peut-être destiné. Le menu servi comporte à peu près les mêmes ingrédients, essais matériels, port-folios, dossiers spéciaux, technique, concours, etc, mais en cuisine on sait mieux lier la sauce, avec compétence et modernité. Pas de racolage ni de niaiserie. Non, ils ne m'ont pas offert le moindre abonnement, ma parole est aussi libre que tout ce qui s'écrit ici ! Ah, et puis il y a un cahier argentique aussi, on n'oublie pas subitement d'où l'on vient, ni les belles possibilités offertes. Et puis il y a une question de sensibilité, volontiers partagée en ce qui me concerne, autant dans la nature des points de vue que dans les centres d'intérêt. Il y a quelques articles de fond qui permettent parfois de se sentir moins seul... Tenez, prenez celui de Jean-Christophe Béchet de ce mois-ci par exemple, eh bien il... oh puis lisez-le, tiens :
Au fait, j'ai le droit de prélever un article, comme ça, dans son intégralité, à une revue à qui je n'ai pas demandé son avis ? Ca leur fait un petit coup de pub gratuite ou ça les pirate ? Bon, je les avertirai quand même... si je trouve leur email. Sinon, pour l'abonnement, l'adresse c'est : Marc Delon 386 chemin de...
Le choix du Sujet
Trouver davantage photogénique une vieille usine désaffectée plutôt qu'un joli parterre de fleurs est une évidence pour tous les photographes. Pourtant, cela reste incompréhensible pour le grand public...
« Oh regarde cet oiseau sur cette branche, elle ploie sous son poids, elle va casser. Là, tu vas faire une belle photo ! ». Par politesse, je mets l’appareil à l’œil et appuie sur le bouton, remerciant secrètement la technologie numérique de m’offrir la possibilité d’effacer ensuite les photos indésirables. Dix minutes plus tard, une autre personne tout aussi ben intentionnée me conseille de saisir au vol la bonne bouille de ce gamin prétendu « si photogénique » avant qu’un troisième ''conseiller artistique'' ne veuille absolument me convaincre de l’intérêt crucial de cette belle fleur rouge si rare en hiver dans cette région… Vous l’avez compris (car vous l’avez-vous aussi sans doute vécu…), j’ai eu la chance de partir en balade avec quelques amis (et amis d’amis…). Tous étaient équipés avec des compacts (ou des bridges) et la plupart avaient une opinion plus ou moins définitive sur la photographie. Et notamment sur ce qu’était une ''bonne'' photographie ! C’est un des charmes de notre art : son aspect démocratique rend l’approche facile et les commentaires nombreux. Je ne pense pas qu’en promenade avec un écrivain on lui propose toutes les dix minutes un ''excellent'' sujet de roman, d’essai ou de nouvelles en fonction des petites observations faites durant ce moment partagé… Le photographe, lui, a la ''chance'' d’être en permanence conseillé dans sa quête d’images par des accompagnateurs pleins de sollicitude.

Dans cette promenade, mon statut de photographe passionné faisait de moi le réceptacle de toutes les attentions. J’avais l’impression que chacun de mes acolytes d’un jour faisait le guet pour repérer les sujets potentiellement ''photogéniques''. L’intention était amicale et fort louable, mais peu productive sur le plan esthétique. En effet, une ''bonne'' photo n’est jamais la reproduction sur papier ou sur écran d’une petite anecdote de vie truculente, drôle ou tendre. Le petit oiseau qui faisait tanguer la branche n’avait strictement aucun intérêt sur le plan visuel. Quant à l’enfant au visage avenant, je n’avais qu’une envie : qu’il sorte de mon cadre car j’espérais y voir arriver un cycliste qui s’intégrerait parfaitement dans la géométrie de ma composition. Et pour parler franchement de la ''fameuse fleur rouge'', elle représentait pour moi le non sujet absolu : elle était là, ni joliment fanée, ni resplendissante de vigueur ; elle stagnait dans un entre-deux parfaitement insignifiant. Dans sa banalité elle essayait d’émerger dans un espace sans charme, sans volume, sans lumière, sans ligne, ni courbes ou autres perspectives. Bref, à moins de vouloir en faire une photo d’identité pour mettre sur une pochette de semis, je ne voyais pas en quoi cette fleur pouvait attirer le regard d’un photographe…

En prenant ces exemples, je ne cherche pas à établir une hiérarchie de sujets photographiques, ni à définir ce qui est un ''bon'' ou ''mauvais'' sujet. Dans le cadre d’un album familial la photo de l’oiseau, du gamin et de la rose auraient sans doute plus de succès que certaines de mes photos (notamment les vues floues et sombres…). Là n’est pas la question. Les photos souvenirs ne sont souvent qu’un support pour raconter des anecdotes et faire revivre des instants passés. C’est là une des fonctions de base de la photographie et je la respecte tout à fait. Non ce qui m’étonne toujours c’est qu’un public parfaitement néophyte dans un art puisse en toute bonne foi émettre des choix esthétiques définitifs et penser qu’une ''bonne'' photographie n’est que la reproduction mécanique d’une belle ''chose'' ou d’un ''bon'' moment.
Comme toute approche esthétique, la photo nécessite un certain recul, une dose de culture, une touche de talent, une part de technique, un zeste d’expérience et une volonté de subjectivité.

À la fin de cette promenade, prenant mon courage à deux mains, j’ai quand même essayé d’expliquer qu’une ''bonne'' photographie n’était pas simplement une « anecdote saisie au bon moment ». J’ai parlé de l’importance de la lumière (c’est elle qui donne son relief aux sujets), j’ai insisté sur la distance entre le photographe et son sujet (pour saisir l’oiseau sur sa branche, il m’aurait fallu un 300 mm alors que je n’avais qu’un zoom grand-angle). J’ai expliqué que je m’intéressais davantage aux formes inquiétantes des arbres qu’aux belles feuilles colorées, que l’irruption d’un cycliste entre deux arbres pouvait être ''plus belle'' pour moi que la couleur d’une fleur. J’ai dit que l’appareil photo n’était pas un ''attrape-tout'' mais un outil pour exprimer sa vision du monde. Qu’il fallait donc choisir dans le ''réel'' les sujets qui nous parlaient. Et que si chacun photographiait les mêmes oiseaux, les mêmes visages d’enfant ou les mêmes fleurs colorées, alors la photographie n’était pas un art, puisqu’il y aurait un goût commun et que chaque photographe s’y plierait. Emporté par mon élan (comme souvent !) j’ai cru un instant convaincre mon auditoire. Et puis, non. Chacun a rangé son compact ou son bridge et j’ai bien vu que mon message ne passait pas…

J'adore ce mec !



J'ai trouvé ça sur le blog "Que c'est beau la Photographie" de Frozen Piglet. Je ne sais pas où il déniche ces trouvailles mais c'est un régal pour moi de parcourir son blog dont vous trouvez l'adresse dans la colonne ci-contre. Je vais me faire réaliser un tee-shirt avec ce logo - rien que - pour me balader dans le métro à Paname. Ce type est un photographe pro qui assiste à la révolution numérique et aux aberrations qu'elle engendre. Elles minent l'exercice de sa profession mais là où d'autres pleurnichent ou gémissent, Frozen Piglet, lui, taille des costards au troisième degré, dénonçant avec un humour grinçant et sarcastique ses employeurs de jadis - principalement les rédactions des magazines - qui rechignent désormais à payer les photographes. En gros et vu l'époque où chacun se pense photographe au prétexte que le portable par lequel il est fliqué par sa femme shoote aussi, et étant donné que devant le moindre évènement fleurissent des dizaines d'apn en tous genre pour immortaliser la scène, la pratique à la mode consiste à essayer de contourner la dépense photographique pour aller se servir dans l'insondable banque de donnée spontanée de gogos trop fiers d'être publié quelque part. Quand on ne vous accuse pas de vous prendre pour un artiste si vous montrez vos photos avec un gros "copyright" en travers... (artiste : vanité ou insulte suprême, ça dépend mais toujours "suprême"...) On les encourage même au travers de "communautés" diverses à télécharger leurs photos pillées sans vergogne. Les posts anecdotiques de ce photographe confinent ainsi à de véritables scénettes où l'ironie le dispute au cynisme. Les commentaires sont eux aussi plein de cet humour par lequel on s'aperçoit que l'acuité de cette corporation n'est certainement pas qu'optique. Des yeux, un oeil même, certes, mais aussi des esprits !
Dernièrement, son post sur la Turquie m'a beaucoup amusé ! Vous le trouverez ici :
http://kecebolaphotographie.blogspot.com/2010/02/quest-ce-qui-est-plus-fort-quun-turc.html
mais fouillez, il y en a d'autres ! Tout plein ! Vas-y Frozen, qui cite Tristan Bernard en une maxime qu'il a l'air de s'auto-appliquer :
Il ne faut compter que sur soi-même, et encore, pas beaucoup !

Remplacements...


Lybie ou pas, on ne sait encore... Moyennement envie d'aller servir de potentielle monnaie d'échange pour la libération d'Hannibal... Bon enfin, je ferai le mouton, je suivrai, c'est ça la loi du groupe. Sinon il nous proposerait la traversée d'un erg de 500KM en Algérie, de Metlili à Timimoune. Je sais, ça ne vous dit rien mais la musique des mots, déjà, hein...? Metlili ça chatouille et Timimoune c'est comme quand on "quiche" un enfant contre soi pour un calin. Non ? Pour lui faire un gros "timimoune"... Non plus ? Et si, écoutez :

Et c'est à qui ça ? Et où qu'il l'est mon gros metlili à son papa ? Et qui c'est qui va lui faire un gros timimoune dans le petit cou ? Hein ? Erg ! erg ! erg !... Toujours pas ? Bon, laissez tomber...

Sinon, ce blog, il devient quoi en mars ? Un désert ? J'ai bien envie de le refiler à Gina : carte blanche à Gina ! (qui le découvre en même temps que vous ;-) Quoi ? Avec tous les bouquins qu'elle ingurgite à longueur de temps elle vous fera bien trois resenas, non ? Pendant que je patauge dans le bac à sable... Bon ok, c'est bon, elle est d'accord, tout le monde est témoin, elle ne peut plus se défiler, ça c'est fait.
Pour le cabinet, j'ai assuré tous mes patients que j'aurai quelqu'un pour eux : mais ils me filent tous entre les doigts ! La dernière, une guapa madrilène de 34 ans, Isabel, qui était sûre de venir ! Tous mes patients "homme" avaient déjà mû leurs rendez-vous hebdomadaires en rendez-vous quotidiens ! Enfin j'ai peut-être pas tout perdu : cuando venga à madrizzz, avisame ! A-t-elle glissé pour me consoler... Vous vous rendez compte si elle était venue ? Nous aurions sympathisé et je l'aurais convaincue d'être mon envoyé spécial madrilène permanent pour ce blog ! Ne change rien à ta vie, fais la nuit madrilène comme d'hab, mais fais nous découvrir ta ville et son ambiance. Quelques photos et commentaires, etc....

Ou alors, je mets Gina en blouse blanche et Isabel au blog ? A ver...

Tiens, lui, petit homme (Kleinman) il a quelques photos du Hoggar algérien : http://darqroom.fr/portfolio/3427

jeudi 18 février 2010

Un coup de fil pas comme les autres.

Il y a quelques semaines, le téléphone a sonné. Chez moi, je ne le décroche plus. Je ne voudrais pas que l'on dise de moi que je suis un grossier personnage. Or, avec la nouvelle manie des démarcheurs en tout genre qui vous appellent entre midi et deux, ça va arriver. Surtout quand ils me demandent s'ils sont bien avec le manager général ou le responsable des achats. Ouais, chez moi, je suis responsable de presque tout. Bon, soyons honnête, pas du ménage ou du repassage ou du lavage de vitre... Mais cette fois-là, l'appel était plus intéressant :
- Marc ? C'est Fred...
- euh... Fred ? euh...
- Oui, tu sais, on se voit une fois par an, chemin de la guinguette, à la paella de Claudette, notre amie commune...
- Ah, oui... le cheminot, c'est ça ?
- Oui ! Ca va ? Dis, je t'appelle pour te demander si par hasard tu ne voudrais pas être mon coéquipier sur le "Murzuk Extrême" un raid en Lybie au mois de mars, vu que le copain qui devait m'accompagner ne peut finalement pas... C'est Claudette qui m'a rappelé que tu faisais du raid aussi...
- euh, oui... enfin... dans le sable j'en ai fait un quoi...
- eh ben ça te dirait pas ? On embarque à Marseille direction le port de la Goulette à Tunis, on traverse les mille bornes de la Tunisie dans la journée et paf, dans le bac à sable lybien !!!
- PAF...
- Ouais ! Ce serait bonnard, non ?
- Aaaaah ... écoute... faut que réfléchisse... ouais... ce serait super... allez, je viens... sinon de ma vie je ne le ferai jamais !
- Tu réfléchis vite ! Super ! T'es sûr, hein...?!?
- euh... Voui !
- Super, super, super ! Tu verras, je l'ai déjà fait en 2006, c'est grandiose !!! Bon , y'a eu un mort... Tu vas voir ça, toi qui aimes la photo tu vas t'éclater ! On sera en autonomie complète deux fois cinq jours, que du bivouac, seuls au monde sous les étoiles ! Pas cher, en plus, normal remarque : pas un hôtel, pas un restaurant !
- Comment ça, y'a eu un mort ? C'est dangereux comme raid ?
- Meuh noooon... mais il écoutait rien ce type, il a freiné dans la descente d'une dune et il a fait une casquette... tu parles...
- Une... casquette...?
- Ouais, tsé, un tonneau par l'avant, s'est écrasé sur le toit quoi, laminé, tu vois?
- Ouais... enfin... j'imagine...
- Non parce que, enfin, tu connais, si tu tournes les roues en descente ou si tu freines, ben t'es mort... même si c'est super pentu et que ça fout les jetons, que t'es debout sur tes pieds avec le volant en bas, bras tendus, faut pas freiner malheureux ! Sinon t'es mort ! Normal ! Bon, ben, super, suis content que tu viennes, on se rappelle pour préparer tout ça. En attendant tape "Raid Zone" dans google tu auras le détail du "Murzuk Extrême", ciao !
Ami lecteur, tape toi aussi dans google de tes petits doigts musclés, les mots magiques et tu verras que je ferai bientôt partie du cercle restreint, des purs et durs, de ceuss "qui l'ont fait". Qui n'ont pas contourné l'erg mais traversé les montagnes russes lybiennes.
Oh putain... j'aurais dû me méfier aussi, "extrême" n'était pas là pour rien... coté 5/5 en difficultés, réservé aux raideurs chevronnés, des franchissements hallucinants, champagne si réussite - ah parce que défois on réussit pas....? et comment qu'on fait alors...? - des dunes qui culminent à 1100 mètres, qu'il faut gravir - tu vois que le ciel - et redescendre pardi ! - sans ''casquette''- sinon t'es momifié dans la foulée, comme l'aut' couillon, là, qui n'écoutait rien et depuis n'entend plus personne.
Bon enfin... j'y suis, j'y suis ! Mais moins baroudeur que moi, y'a pas... Je suis un passif-contemplatif, moi... j'aime mon confort... j'ignore tout de la mécanique... Mets-moi une clé à pipe de molette - c'est comme ça qu'on dit ? - dans la main, je sais pas si c'est pour faire chauffer l'eau ou planter une fleur, tu vois ? Or, ces mecs-là c'est tous des fondus de mécanique et de pilotage, tsé... Ils aiment en chier ! Ils adorent les pannes ! Plus c'est dur, plus ils se régalent ! Des pervers...
Le soir au bivouac, quand tu te remémores les pages de "Désert" de Le Clézio, le nez dans les étoiles, en pouffant les volutes bleues de ton Havane, lascivement, éperdu de bonheur dans la jouissance de ce silence rare où pulse plus fort ta petite voix intérieure, ben eux, ils sont sous les bagnoles peinturlurés de cambouis comme un ninja au combat nocturne ! Radieux ! Et vas-y que je te nettoie le filtre à air, que je te graisse le pont, et que sais-je encore... ils se régalent !
T'es là, enfin confiant puisque tu ne roules plus, juste contrarié de ta contracture fessière bilatérale te donnant l'impression d'être assis sur une pierre - oui... la peur durant les "franchissements hallucinants"... - conscient de vivre un moment rare, tu souris béatement à la vie en te repassant cette scène de pure fiction : c'est le vendredi de Pentecôte sur le sable encore rouge des arènes de ta ville et Laure Adler au micro, annonce soudain que le winner is..... toi ! N'importe quoi ! Toi, maintenant ! Avec cette histoire à la con, t'as gagné, alors qu'il y a deux ans, avec cette super nouvelle... nibe ! Et tu rigoles, perdu au milieu de rien parce que lorsque le micro t'es tendu et que tu dois dire quelque chose d'intelligent ou d'enlevé, plein de panache, car c'est à toi, à cet instant, d'endosser la stature de l'écrivain, de la figura à l'esprit supérieur, toi, devant tes pairs d'abord penauds puis ricanant comme des hyènes de ton texte nunuche, tu sors un truc... con... mais con...
C'est ta première déclaration publique aussi..., et pour la première fois de ta vie on vient de t'applaudir, tu voudrais déambuler élégamment jusqu'au micro et flamboyer d'une génialité spontanée et contre toute attente tu jactes un truc honteux, bouseux, du style :
- Bèèèè-euuuh chui ben content de récupérer un peu des sous de la poche à Casas depuis cinquante ans que j'y en donne pour acheter mes places... aheuhéhé...
Trop la honte ! L'arène entière est consternée !!! Adler se tourne vers le jury et leur siffle : j'vous avais dit qu'il fallait pas que ce soit lui, c'est un plouc, j'me casse à Paname ! Mais tu rigoles parce que tu te reconnais bien dans ce défilé d'associations d'idées à la noix qui affleurent à ta conscience à toute allure et dont ton esprit décalé proclame toujours la pire...
Tu rigoles, quand soudain te parvient en écho de sous le TOY HDJ80 :
- ouais tu rigoles mais question "amortos", les Bilstein t'avalent mieux les fonds d'oued que les OME, n'empêche ! De même pour les gassis en sortie de dune !
- ... ?
Bref, jour après jour, tu rêves à ton voyage, tu le prépares, tu accumules les ustensiles divers à emporter, pour dormir, pour manger, pour t'habiller et puis, parce que des Helvètes zélés ont arrêté Hannibal Khadafi, tombe un mail, sec et fuyant comme une poignée de sable entre tes doigts :
Les autorités libyennes ont décidé sans préavis dimanche 14 février de suspendre jusqu’à nouvel ordre toute délivrance de visa pour les ressortissants de l’espace Schengen et d’empêcher l’accès à leur territoire des titulaires européens de visas en cours de validité.

vendredi 12 février 2010

L'Hemingway 2009 à paraître le 18 février




Survoler l’ouvrage du prix Hemingway, Le Frère de Perez avant sa prochaine parution, c’est côtoyer les écrivains connus et les autres, c’est rechercher des nouveautés dans l’écriture et le contenu des nouvelles dont le thème est imposé. Imposé, mais avec souplesse, puisque les participants utilisent au maximum leur imagination sur des chemins éloignés des plus rebattus, et cette liberté honore « Le Diable Vauvert ».

Pas que la corrida ne soit effacée. Mais les grandioses descriptions où le spectacle se déroule en direct sous le regard du lecteur sont rares.
Réduite parfois à une esquisse rapide à la manière directe, dense et sobre de Régine Detambel (Féria de glace) « double exercice, sport et prière, bifurcations de trajectoire, intersections de tous les traits de la vie et de la mort, de l’ombre et du soleil » ou à des traits poétiques jaillissant à tout propos, au fil du temps, dans un journal rempli de souvenirs (Mon Frère d’a d’Yves Charnet ou Pentecôtavic de Manu Causse), elle fascine toujours, renaît pour un rien dans des pages tirées de l’Histoire, déportation des Gitans ( El Nino Azul de Gérard Gruhn, déportation de républicains espagnols ( Le Pyjama de lumière de Georges Girard ). Dans le camp de Mauthausen, par exemple, un prisonnier la mime : « un sac de ciment vide retaillé devint cependant la muleta idéale…il retrouva peu à peu, la souplesse du poignet, de la ceinture, l’ouverture du compas, le rythme…Il toréait « de salon » et son rêve… l’amenait loin très loin, sur le sable doré de quelque arène souvenir… Il enroulait autour de sa taille, lenteur absolue du geste, râle profond de gorge doucement retenu. Folie ». Pour l’amour du flamenco, les souvenirs d’Espagne, de férias qui l’accompagnent, un SS ajourne la mort du petit gitan.
Le plus souvent, dans le recueil des souvenirs taurins se recréent chez des narrateurs nostalgiques, éloignés du Midi et de leur jeunesse, exilés à Paris, (Corrida parisienne, François Perche), dans les Ardennes (Le vieux Taureau, Nicolas Ancion). Quand on essaie de l’évoquer ou de la reconstituer avec les moyens du bord, de la mimer, cela nous vaut de beaux passages, émouvants de nostalgie, inquiétants ou amusants.
Dans Corrida parisienne, à 6h 30, dans la rue St-Jacques à la lueur d’un réverbère et de la vitrine du narrateur libraire, un ancien torero se laissant appeler Manolete même s’il n’a pas son habit de lumière, opère avec un bout de tissu rouge et un morceau de balai. « je ne reconnaissais plus le petit coursier…Il se donnait totalement, il s’exprimait sans que ses pieds quittent un point fixe…Il visait un point imaginaire… puis il se jeta en avant… >>
Dans Le Vieux Taureau, le protagoniste, ancien amateur de catch va laisser son neveu organiser une corrida sur la place du village près de sa salle de combat. Les neveux des oncles (!) sont nombreux dans le recueil pour que leurs idées novatrices bousculent les maturités ronronnantes des aînés et lancent le récit. Donc, ici, le neveu avait préparé les affiches, les noms, les gradins, emprunté la bétaillère et le taureau, il s’était loué un costume de lumière, ses valets avaient revêtu des tenues de skate-board. Il y avait grande foule, les voitures encombraient le village et la sangria se vendait bien ; l’animal s’est précipité sur le bar, les gradins et la serveuse jusqu’à ce que l’ex catcheur le maîtrise et se retrouve en clinique après un fiasco de rodéo.
Dans Taureau, Taureau, Aurélie Champagne use d’un style très alerte, vif, endiablé, tourbillonnant, pour animer des personnages jeunes de langage et de mœurs, shootés (taz et frac), bourrés, qui improvisent la nuit, une corrida dans la rue « ce couillon de mariole s’est mis à faire la corrida »


C’est aussi le choix de l’animal qui nous amuse dans toutes ces fausses corridas de salon et de papier. Célébré avec amour et respect dans les textes de Causse ou Charnet, il peut être réduit à des cornes qu’un personnage promène, ou fait rouler, ou alors, le rôle est assumé par un personnage qui se déplace, se baisse et ouvre les bras. Toutes les fantaisies sont permises.
Voici celui de J-F Chaigneau,(L’Aficionado) dans ses anecdotes de rencontres familiales : « gonflant la poitrine, arrondissant les épaules pour se faire aussi massif que la bête, il se mit à vaciller bouche ouverte, cherchant à respirer. Il roula des yeux au ciel… Il fit quelques pas, s’écarta de la table et tomba à genoux, solennellement comme ploient les héros vaincus, puis roula sur les gravillons et rendit son âme de toro, les quatre pattes en l’air, allongé dans l’allée du jardin…La foule de la famille applaudit. »
Dans la nouvelle lauréate, « Le Frère de Perez », le personnage taureau d’Antoine Martin plus occupé à boire qu’à élever ses enfants accepte le rôle de taureau, vraiment secondaire, en attendant de toréer ; l’attente remplit sa vie comme les verres de pastis qui successivement ponctuent les chapitres de l’histoire au fil de ses déconvenues. Preuve que cette fonction n’est pas des plus glorieuses. On la réserve souvent à des femmes. Un progrès cette année, elles sont représentées pour cette fonction secondaire, une sœur, une cousine, une épouse parfois soumises à des consignes précises : « un bon taureau ne part que lorsque le torero le veut, un bon taureau s’engage tête baissée et toujours à la même vitesse. Un bon taureau ne mugit pas. Un bon taureau ne gratte pas le sol avec ses sabots… » (Corrida parisienne (F Perche)
Ici, l’épouse se sacrifie, en bonne Espagnole se pliant au fantasme machiste, sexuel voire zoophile de son époux qui abuse d’elle sous les quolibets du valet d’épée, quand elle est à quatre pattes, ce dont elle se vengera en le tuant. C’est cru, dur, raconté avec la vigueur dont use la femme à couper les oreilles de l’époux, avant de se retrouver triomphante, en prison pour assassinat. (Maestros y mozos de Marcus Malte)
Ailleurs, le taureau est un enfant terrifié : « la fourchette était pointée sur moi comme une épée. Droit entre mes deux yeux. Tout ça devait être pour rire, après tout ! Mais il y avait cet instinct de mort que je voyais très nettement dans l’œil noir de mon oncle. Je toussotai deux fois pour lui faire comprendre que j’acceptais d’être le toro, sans cesser pour autant d’être son neveu. Il m’inquiétait… Jamais auparavant je n’avais eu peur d’une fourchette… » (Chaigneau)
Quant au personnage de Taureau Taureau, son rôle est une réussite « j’ai roulé des yeux noirs, j’ai chargé … Le dos courbé, râblé. Les doigts comme des piques, le corps une caillasse. J’ai chargé de toutes mes forces, tout ce que j’avais. En plein trip, j’étais taureau, les cornes m’étaient poussées…à dévaster n’importe quoi, emplafonner n’importe qui…Emporté par mon élan, …je me suis empêtré dans les caisses et mon genou a cédé. »
Enfin, il y a dans le recueil un taureau animal particulier, un vrai, protagoniste de la nouvelle, Abelardo. (Cela n’est pas rare chez l’auteur, A. Martin). A la manière picaresque, s’abandonnant à une fantaisie débridée, il en narre les aventures... Il faut préciser que, comme Romain Gary avec « Ajar » A. Martin a utilisé un deuxième nom pour produire une deuxième nouvelle. Dans son inconscient s’est-il imaginé, ouvrant et clôturant l’ouvrage ?. A-t-il voulu tester ses lecteurs ? A-t-il hésité dans le choix de ses textes à présenter ? Ou s’est-il laissé emporter par le plaisir d’écrire… et de gagner ? Car, on peut se demander pourquoi Abelardo n’aurait pas mérité la première place.
Bref, nous assistons pas à pas sous la conduite d’un sympathique narrateur omniscient, à la façon dont Abelardo surmonte son état d’eunuque, autrement dit, de bœuf pour devenir la star des spectacles taurins en acquérant l’art d’ éliminer de la piste les taureaux de corrida graciés, - et il y en aura de plus en plus dans les corridas du texte-, marketing oblige, car pour les spectateurs, de plus en plus nombreux et enthousiastes, c’est lui, le bœuf, qu’ils veulent acclamer.

Quant au torero, si l’on excepte Régine Detambel qui, en quelques mots, le renvoie à la réalité de ses études, il reste, vrai ou faux, beau et admiré.
Il en est un très romantique, mort d’amour après une étreinte qui le laissa tellement rêveur sur la piste de l’arène au moment d’affronter le fauve, qu’il en mourut. (Sanctuaire de J-P Didierlaurent) Sa maîtresse, gardienne des toilettes, gratifiée de l’élégance du hérisson, ne montre aux utilisateurs, que son assiette à piécettes, pas son ordinateur ni sa fidélité au héros régulièrement célébré dans un coin des arènes.
Dans la nouvelle érotique de Natyot, l’héroïne se contente d’un gardian camarguais objet de tous ses désirs exacerbés par la rusticité du cadre et du personnage, ses odeurs, sa force musculaire, ses veines en saillie. La vie sexuelle de l’héroïne, détaillée comme chez Catherine Millet, progresse en phrases brèves dans des paragraphes courts, rapides, bien délimités, d’une satisfaction médiocre avec usage de barrière pro-clitoridienne puis de corne vachement vaginale, vers une plénitude à la lisière de l’animalité.

Parcourir ces nouvelles avec leur réalisme ou leur poésie, leur gravité ou leur humour, la variété des écritures, les évocations de figures taurines, de grands noms de la tauromachie, de chants espagnols, de flamenco, d’ambiances festives, c’est un bonheur. Toucher, regarder les pages de couverture, les dessins, les couleurs, la recherche, le soin, c’est une envie de posséder d’autres ouvrages du Diable-Vauvert.

Et puisque c’est l’hiver, qu’il fait froid, on mérite bien ces lignes de Chaigneau :

« Le cigare de mon oncle sentait le cheval, le miel et les épices, et ses volutes bleues allaient se perdre dans la crinière de l’olivier derrière lui. Il y a avait mon frère aîné, mon petit frère, mon père, ma mère, mes deux cousins, mes tantes et mes deux oncles, dont le torero… Les hommes buvaient le pastis fait maison, les femmes et les enfants, du sirop d’orgeat glacé. On croquait les olives et on jetait les noyaux par-dessus le mur du jardin. Le concert des cigales en était au final. La fraîcheur du soir l’emportait enfin… Je m’en souviens comme si c’était hier… dans le Midi, le toro est notre lion à nous... >>
GINA


samedi 6 février 2010

Le Divan de Raoul

Si on est aficionado a los toros il faut connaître Raoul. C'est un type comme seul l'art tauromachique peut en produire. Physiquement il se rapprocherait d'une hybridation coupable entre Vercingétorix et José Bové moustache comprise, alternant de doctes postures à la Panoramix le Druide, mais aussi de jouissives espiègleries comme Astérix. Enfin il est gaulois quoi, pas de doute. Il est pénétré de quelques idées fixes (il ressemble même un peu à Idéfix, je trouve, quand il rit... mais il n'aboie jamais) parmi lesquelles le militantisme pour l'abolition de la notion selon lui dépassée et clivante torista/torerista dont il se bat les jarrets avec force désinvolture. Lui, qui sait tout de Bergamin et de Raphael Alberti, c'est de l'art tauromachique dont il veut parler.
Raoul, nom d'artiste Raul, connait l'Andalousie comme sa poche, collectionne les anecdotes tauromachiques savoureuses et si on arrive à le motiver à coups de manzanillas au comptoir d'une bodega de Triana, il compte parmi ces aficionados capables de vous emmener au bout d'une nuit mémorable. Ces fameuses nuits qui comptent tant dans la vie d'un aficionado. Ces nuits imbibées, rigolardes, fatigantes de stations debout prolongées, nomades de bar mal famés en bodegas sulfureuses, qu'aucune femme normalement constituée ne supporte. D'ailleurs, prévenants, jamais nous ne les y convions. Oui madame, nous savons que toutes ces histoires cent fois racontées vous interrogent : votre compagnon ne serait-il pas un peu débile d'y revenir encore ? Et bien nous, nous avons besoin de l'entendre une fois de plus. C'est comme un cours de rappel, pour être heureux, ou un stage de remise à niveau, pour rigoler entre potes, voyez ? Vouiii, on est puérils... Et on s'en fout, en plus. Alors à ce jeu, Raoul est très fort... et puis décalé, aussi et c'est ce qui me plait. Il me fait rire. Ces histoires sont un mélange poétique d'humour, de malice et de naïveté. Faut dire que l'avoir en face, en direct live, c'est une valeur ajoutée non négligeable. Car même lorsque son effet tombe à l'eau, c'est d'un comique irrésistible, vu son style et sa trombine. Alors je l'ai chopé à l'Odéon, pendant le flamenco et je ne l'ai plus lâché :
-Alles Raoul, fais moi un textounet pour mon blog, ce que tu veux, pas de règles ou de limites, zou, mets la jambe, vas-y....
Bref je l'ai tellement fatigué par le bas, que pour se débarrasser de moi, un beau jour j'ai reçu ce qui suit. J'espère que cette première séance sur le divan augure d'un long traitement afin que ça recommence souvent. Mais ça, ça dépendra un peu de vous : Raul est un artiste fragile et en tant que tel a besoin de beaucoup d'amour pour produire. Alors encouragez-le pour fêter ce que j'espère être un nouveau collaborateur occasionnel de ce blog. Notez que moi non plus je n'ai pas tout compris de cette lecture très nimo-nimoise - d'où les nombreux renvois afin que vous puissiez y comprendre quelque chose, car Raoul ignore qu'on est lu dans plus de pays qu'il n'a de doigts... - j'espère qu'au moins lui sait où il veut en venir... mais du moment qu'il s'agit de Raoul, même s'il se perd en route, je trouverai ça très drôle ! Je sais, c'est pas rationnel... Allez vas-y Raul !
Aficionado ou pas ? Le doute m’habite… (1)

- C’est grave docteur ?

- Allongez-vous et parlez-moi de votre aficion

- Eh bien voilà, docteur, ça a commencé tout petit, je rêvais d’être torero, mais, de toros- piscines en abrivados, j’ai trouvé dures les cornes des toros, même emboulées. Je me suis dit que je ne serai plus torero que par procuration depuis les pierres de l’amphithéâtre. J’ai alors applaudi à tout rompre les prestations d’Antonio, de Luis-Miguel,
de Santiago Martin, de Chicuelo 2 - bien sûr, c’était à Nîmes - et autres Aparicio, Litri, ou Ostos…

- Continuez ! Continuez…, C’est pas grave

- J’ai même vu éventrer, dans la presque indifférence générale, les derniers chevaux réformés des labours … Enfin vint le caparaçon et la mère en ski ! (2)
Mais j’ai oublié, je ne sais pas si je dois le dire ? Je dis « oublié » pour reporter la faute sur Elzeilmer (3) en réalité je crois que j’ai jamais su le nom des ganaderias qui fournissaient le bétail à l’époque. C’est grave docteur ?

- Continuez ! continuez !

- C’était le dernier de mes soucis, mais je crois que sans le savoir, j’étais atteint
De ''torerophilie'' chronique, avec complications. En bref, j’étais ''torerista''. Rassurez-vous docteur, je me suis soigné. Conseillé par de fins connaisseurs j’ai pu accéder à la lumière et entamer une cure de désintoxication : Finis les Antonio, les Curo, les Luis-Miguel, place au ganado, mes billets portent les fers d’Edouardo, de Victorino, de Jaime, de Maria-Luisa, de Dolores, d’un ecclésiastique de Valverde (4), quelquefois de Juan-Pedro ( mais faut pas le dire)

- Mais vous êtes guéri C’est un miracle !

- Hélas non, docteur ! Je crois qu’il reste, enfouies dans mon subconscient des séquelles indélébiles de ma primo-infection : ne serais-je pas porteur, certes sain, d’un virus ‘’torerista’’ genre H1 Haine 1 ?
Pour tout vous dire, docteur, et cela est l’objet principal de ma consultation,
Je me suis surpris à la dernière féria de Pentecôte, à applaudir généreusement
Javier Conde… Le plus embêtant, c’est qu’on a dû me voir. C’est grave docteur ?

- Je pense que c’est sérieux en effet, revenez me voir dans un mois. En attendant je vous prescris :

Une cuillérée à soupe, matin, midi, et soir, de l’élixir du révèrent père Dupuy (5)
Une pilule du docteur Burgoa (6) au coucher (non remboursé par la sécu.)
Une tisane par jour du père ChaCha (7)
Et si le mal persiste ,nous tenterons une injection de sérum du laboratoire
Giner (8) mais il faudra se méfier des effets indésirables par exemple le ''Syndrome de l’égoïne’’

Raul

1) Rien de sexuel
2) Claire Starozinski, ''anti'' notoire
3) J’ai aussi oublié l’orthographe
4) Rien à voir avec Camaret
5) Ex-directeur de la revue Toros
6) Chef de cabinet du maire de Nîmes
7) René Chavanieu doyen pittoresque des aficionados nimois
8) Ex président de l’ANDA, torista grand teint