J'ai
beaucoup de mal à lire. C'est un aveu qui me coûte car pour qui se
pique d'écrire il n'y a évidemment pas pire handicap. Le plus
souvent, les livres me tombent des mains, peinent à m'intéresser.
Ou bien c'est moi qui suis incapable de m'y ouvrir. Car s'il est si
difficile de se faire éditer, c'est bien que les gens qui le sont,
ont du talent, non ? C'est peut-être à cause d'un seuil
d'excitation très relevé qui m'afflige à force de voir des
corridas ou de lire des nouvelles, parfois si percutantes, mais le
roman dilue mon engouement. Les femmes, les auteures, me perdent en
de trop longues descriptions qu'elle détaillent peut-être pour
démontrer toute la finesse de leur analyse. Elles me lassent. Les
romans policiers me coûtent un effort trop grand. J'en ai horreur.
Je ne peux pas les lire passivement en me soumettant au rythme voulu
par l'auteur. Je hais son plan qui n'est que fausse piste où
m'entraîner. Et la partie d'échec commence. Mon cerveau se met en
branle feignant de lire alors qu'il mouline comme un moteur de
recherche égaré pour comprendre l'énigme avant sa délivrance.
L'histoire, son écriture, ne me sont alors plus accessibles, je
deviens un concurrent de l'auteur et j'essaye de me mettre dans sa
peau pour décortiquer son plan. C'est idiot mais plus fort que moi.
Cela fait très longtemps que je n'ai pas lu le moindre polar, je ne
les regarde même plus à la télévision. Je crois que je pourrais
être scénariste, sans me vanter. Je regarde le premier quart
d'heure, puis je me lève pour aller à l'ordinateur en disant que
machine va s'amouracher de bidule et que l'assassin c'est le
beau-frère du voisin, là. Quand ça se termine, l'infirmière me
dit que c'était bien ça... comme si après en avoir vu des
milliers, j'avais soudain décodé le mécanisme. Si j'ai eu tout
faux, le truc commence à m'intéresser et je m'arrange pour le
revoir.
Dans
un roman, si le texte est plat, sans style ni esprit, sans sexe,
humour ou émotion, l'encéphalogramme aussi est plat et je renonce.
Pourquoi l'a-t-on édité ? Parce qu'il a su tenir la distance
au long cours du roman ? Parce qu'il y a d'autres sensibilités ?
Parce que je suis passé au travers ? Peut-être...
Et
puis parfois, un soir, sans prévenir, où l'on a fait l'effort
d'ouvrir le livre d'un auteur inconnu, surgit une page marquante.
J'ignore si cette page d'Alvaro Mutis dans sa nouvelle ''La mort du
stratège'' de son recueil ''Le dernier visage'' vous fera autant
d'effet qu'à moi, sûrement pas. Mais hier soir, moi, quand je l'ai
lu, j'ai ressenti le frisson de la satisfaction, l'avidité
croissante de découvrir ses mots, d'entrer dans les phrases et une
adhésion étroite à son idée. Oui, à la demande générale, je
m'astreins à sa saisie et vous livre la dernière page de cette nouvelle dans tout sa beauté :
Au
quatrième jour de siège, Alar décida de tenter une sortie nocturne
afin d'attaquer, le matin venu, les assiégeants sur leurs arrières.
En leur faisant croire ainsi qu'il s'agissait de renforts envoyés de
Lycandos, on pouvait encore espérer les mettre en fuite. Il réunit
les Macédoniens et deux régiments de Bulgares, et leur proposa
cette sortie. Tous acceptèrent sereinement et, à minuit, ils se
glissèrent en rampant sur les sables frais qui s'étendaient jusqu'à
l'horizon. Sans donner l'alerte aux Turcs, ils traversèrent leurs
lignes et furent se cacher dans un pli du terrain pour y attendre
l'aube. Par malheur pour les grecs, au matin, le gros des troupes de
l'Emir arriva sur le champ de bataille. A la première lueur du jour,
une pluie de flèches vint leur annoncer la fin. Une marée de
fantassins et de janissaires se répandit, les entourant de toutes
part. Il ne leur était même pas possible de lutter au corps à
corps, tant était impénétrable la barrière que formaient les
flèches décochées par les Turcs. Les Macédoniens attaquèrent
follement et furent anéantis en quelque minutes par les cimeterres
des janissaires. Quelques Hongrois et la garde personnelle du Statège
entourèrent Alar qui contemplait, impassible, le carnage.
La
première flèche l'atteignit dans le dos et ressortit par la
poitrine à la hauteur des dernières côtes. Avant de perdre
totalement ses forces, il avisa un mahdi qui, du haut de son cheval,
s'amusait à tuer des Bulgares avec son arc, et le traversa de son
épée de part en part. Une deuxième flèche lui transperça la
gorge. Il commença à perdre rapidement son sang et, s'enveloppant
dans sa cape, se laissa tomber sur le sol, le visage empreint d'un
vague sourire. Les Bulgares fanatiques chantaient des hymnes
religieux et des psaumes, avec cette foi aveugle et fervente des
récents convertis. Et c'est au milieu des voix monocordes des
martyrs que la mort commença à gagner le Statège.
Il
vit venir d'un coup la confirmation joyeuse de tout ce qu'il avait
pensé. En vérité, nous tombons en naissant dans un piège sans
issue. Tous les efforts de la raison, la toile d'araignée spécieuse
des religions, la foi fragile et périssable de l'homme en des
puissances qui lui sont étrangères ou qu'il s'invente, la marche
aveugle de l'histoire, les systèmes des grecs et des Romains pour
conduire l'Etat, tout cela lui parut n'être qu'un inepte jeu
d'enfant. Devant le vide qui avançait vers lui en même temps que
s'échappait son sang, il chercha une raison d'avoir vécu, quelque
chose qui justifiât la sereine acceptation de son néant, et
aussitôt, comme un giclement de son sang plus fort que les autres,
le souvenir d'Ana la Crétoise fut là pour donner un sens à toute
l'histoire de sa vie sur cette terre. Le délicat réseau bleu de ses
veines sur ses seins pâles, ses pupilles s'ouvrant avec étonnement
et tendresse, la douce caresse de sa peau pour veiller sur son
sommeil, leurs deux respirations mêlées durant tant de nuits comme
une mer battant éternellement ; ses mains sûres, blanches, ses
doigts fermes et ses ongles en forme d'amande, sa façon de
l'écouter, sa manière de marcher, la mémoire de chacune de ses
paroles remontèrent pour dire au Statège qu'il n'avait pas vécu en
vain, car il est vain d'exiger de la vie davantage que cette secrète
harmonie qui nous unit passagèrement au grand mystère des autres
êtres et nous permet de parcourir en leur compagnie une partie du
chemin. L'harmonie inaltérable d'un corps et, au travers de
celle-ci, le cri solitaire de l'autre, de l'amant qui a cherché à
s'unir à l'aimée et qui y est parvenu, même imparfaitement, même
confusément. Il ne lui en fallut pas davantage pour que, se
confondant avec le sang qui jaillissait à gros bouillons, un grand
bonheur l'envahît à l'instant d'entrer dans la mort. Une dernière
flèche le cloua au sol en lui perçant le cœur. Mais déjà l'avait
emporté la folle ivresse qu'il avait fuie si longtemps, l'ivresse de
celui qui se sait vainqueur du vide illusoire de la mort.