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lundi 27 juin 2011

V comme Viol

Aujourd’hui madame V, opulente septuagénaire dont je soigne l’épaule pour une tendinopathie récalcitrante du sus-épineux, arrive avec deux accessoires inhabituels : un soutien-gorge à balconnets noirs brodés d'or qui peine à contenir son 115 D - pas moins - et une canne emboîtable en trois segments dont elle n'a aucun besoin.

Lui désignant cette aide à la marche qu’elle a posée sur la table de massage tout près d’elle, je l’interroge :

- C’est pour quoi faire ?

- Me défendre !


- Vous défendre… ?


- Voui… y’a un violeur dans mon immeuble…


- Oh…. Pas possible… ?

- Si ! ma voisine du huitième a été attaquée ! Madame Michel ou un nom comme ça...

- Non… ? Là… ? Dans l’immeuble d’en face… ?!

- Voui… chez moi, là, dans mon immeuble… la dame qui descend tous les matins à six heures donner à manger aux chats pendant que son mari, un homme très pieux, va à la messe… et ben quand elle est remontée, un jeune l’a suivie dans l’ascenseur et … l’a ... attaquée !

Fuse dans ma tête cette idiotie : la mère Michel aurait retrouvé sa chatte… et aussi que l'agresseur, lui, était un homme très pieu... Oui, je sais, c’est indigne, mais c’est comme ça, sans prévenir cette pensée m’a traversé l’esprit. Je n'ai jamais prétendu que j'étais un mec bien, au fait. Faudra bien un jour que j'aille à confesse. Même si la musique du mot est inappropriée en l'occurrence, vous en conviendrez. Je ne sais d’où me viennent ces fulgurances qui m’éloignent du Paradis, jour après jour, un peu plus. Il faut être vraiment cynique pour sourire d'un truc pareil. Ou alors aimer la vie plus que les gens, je ne sais pas. D'autant plus que je serais capable de tuer celui qui violerait quelqu'un que j'aime. En éprouvant un grand soulagement encore. Mais il se trouve que madame V a une façon comique de vivre et de s'exprimer. Ce serait comme du mauvais théâtre, elle appuie sur les syllabes, dramatise la prononciation et joint moult mimiques à la parole : irrésistible.


- Violée ?

- Voui pardi ! Enfin, presque, pas tout à fait… un peu... pensez il a pas eu le temps à la vitesse ou monte l'ascenseur ! Un jeune d’environ vingt-deux ans, dites… un Arabe... on a affiché son robot dans tout le quartier...

- Elle a quel âge cette dame ?

- Soixante-douze ! Mais, elle est comme moi, elle ne les fait pas du tout !


Là, je le reconnais, ça m’a échappé ; songeant à haute voix, j’ai commis une indélicatesse caractérisée :

- Eh bé… soixante-douze ans… faut avoir faim… pour violer une mamie, à six heures du matin, à jeun… dans un ascenseur miteux… sans même un miroir pour offrir un point de vue coquin…

Madame V s’est renfrognée aussitôt, remontant nerveusement le balconnet du sein droit qui luttait mal face à la rebondie pesanteur d’albâtre. Je revois tout à coup la mine terrorisée de la femme que j'ai croisée dans l'escalier d'un autre immeuble, ce matin même alors que je me rendais chez Asuncion y Francisco. Le "bonjour madame !" tonitruant dont je l'ai gratifiée en montant quatre à quatre, bon ok, deux à deux, a interrompu sa descente et l'a plaquée contre la rampe, tétanisée. Quelques marches plus haut, je l'ai entendue libérer une forte expiration.

C’est ce geste de "remontage de balconnet" qui m’a interpellé. Tout à coup, j’ai compris : un prédateur sexuel écumant le quartier, madame V, soucieuse de son image et inconsciemment conditionnée à une attaque imminente, s’était parée de ses plus beaux sous-vêtements comme lorsqu'elle côtoie des personnages bien plus haut perchés qu’elle, sur l’échelle sociale. Quand elle consulte son chirurgien par exemple. Ainsi, en cas de coït furtif entre quatre parois d’inox avec le sauvageon oriental, au moins donnera-t-elle une bonne image. Parce qu’elle est comme ça, madame V, inflexible sur le ''qu’en-dira-t-on''.