Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

dimanche 5 octobre 2014

Confidences sur la Conférence

C'que ça m'a fait à moi ? C'est simple, il y a trois tiers, comme dans la corrida.

 Avant, tu stresses, mobilisé, pendant, t'es grisé, stimulé, après t'es soulagé, liquéfié... Ah oui, et puis la honte aussi, juste avant le troisième tiers, quand tu te rends compte que c'est toi qu'on applaudit... tu ne te sens pas vraiment mériter l'hommage, limite si tu les suspectes pas de se foutre de toi !

C'est là que tu te dis que l'autre pueblerino, là, devant sa chèvre, qui secouait les bras pour susciter l'ovation du public alors qu'il l'avait bien escroqué avec son toreo de perfil et abus du pico, c'était vraiment un enfoiré... 

Le démarrage est difficile, si tu piques du nez dans ta feuille pour t'y réfugier, ton deuxième lobe cérébral - ton quant à soi - celui qui n'est pas occupé à produire la conférence, te dit que tu ne dois pas éveiller grand intérêt à loucher comme ça sur ta feuille en ignorant l'auditoire... alors tu jettes ton regard dans le public par un travelling panoramique poli afin de les considérer, et là, gloups, la trouille !!! Ils sont bien là, tranquilles, à t'écouter posément, à l'abri du recul de leur pensée, scrutant le moindre de tes tics... tu as vraiment l'impression d'être coincé dans une solution aqueuse entre deux lamelles de verres sous le microscope de leur psychisme. Microbe. 

Et là tu te dis que pueblerino ou pas, faut y aller quand même, là devant ! 

Par chance, tu croises dans le nombre, un regard amical, bienveillant, et cette inconnue dont les yeux sourient gentiment comme pour te donner la force, tu t'y raccroches à chaque fois que tu lèves la tête.
Merci madame. Ouais, j'suis un sensibilus, moi, même si je n'en ai pas l'air.

C'que ça leur a fait à eux ?

J'aimerais bien qu'ils viennent au rapport me le dire tiens, dans les commentaires... Sinon j'offrirai à Crépin une séance gratuite de Kinésithérapie et une fois raccordé aux électrodes, il parlera le garçon !

Après, tu bois - bon - tu manges - bien - tu rentres à tu casa épuisé et heureux, tu ouvres ton livre du moment afin que le sommeil te cueille au fil des pages, "Les Perroquets de la Place d'Arezzo"  d'Eric Emmanuel Schmitt et soudain, je te le jure lecteur, tu tombes là dessus :

Il eut envie de s'enfuir : il n'avait rien préparé.
  • Vous n'auriez pas un bureau où je pourrais m'isoler ?
  • Quoi ? Vous ne buvez pas avec nous ?
Baptiste lorgna le bourgmestre joyeux, couperosé, qui lui tendait gentiment un verre. Il faillit lui dire que s'il montait sur scène dans son état, il n'y aurait plus un spectateur la fois prochaine.
  • Plus tard..., murmura-t-il avec un sourire complice qui semblait indiquer qu'à l'issue du débat, les folies seraient possibles.
Après qu'il eut payé son tribut à la bonne humeur, on l'emmena se préparer dans une pièce.
« A quoi sert la littérature ? » annonçait le prospectus de la conférence.
Baptiste plia une feuille en deux, la griffonna. Tel un pianiste qui note les accords sur lesquels il va improviser, il établit les points qu'il allait aborder. Un auteur qui s'adresse à une foule tient plus du jazzman que du compositeur classique ; au lieu d'écrire un texte et de l'exécuter, il doit créer un moment unique devant des spectateurs en prenant des risques, en se lançant dans des digressions, en retombant sur ses pattes, en accueillant la formule qui surgit, en laissant l'émotion colorer une idée avant de rebondir par une rupture de ton, de rythme. Si Baptiste ne rédigeait pas ses conférences, ce n'était point par irrespect, plutôt par respect du public.
Chaque fois que, par le passé, il avait consigné une intervention, cette dernière avait perdu toute vie lorsqu'il l'avait ânonnée sur l'estrade, le nez entre ses pages, terne, vide de présence ; lecteur, il ne touchait pas le cœur des gens, lesquels avaient l'impression que le vrai Baptiste resté à la maison avait envoyé son frère jumeau, moins verveux, moins pétillant, bafouiller des mots à sa place. Baptiste avait conclu qu'il était un médiocre acteur de lui-même.
En revanche, lorsque, pris de court ou privé de ses feuilles égarées, il avait dû improviser, il avait soulevé la salle. Parler comme il écrit, pour un écrivain, n'est pas lire un texte composé, mais retrouver face au public l'audace inventive de la solitude, donner le spectacle d'un esprit en action. Il devait montrer le feu, pas l'objet froid ; le travail, pas le résultat.
Ce samedi soir, Baptiste conclut qu'il devait avoir confiance en lui pour s'exhiber dans sa forge. Là résidait la difficulté : ces derniers temps, s'il avait gagné de l'assurance quant à sa capacité de séduire, de jouir et de faire jouir, il avait négligé son second métier - l'écrivain qui parle au service de l'écrivain qui écrit.
On vint le chercher. Il entra devant un auditoire qui l'applaudit à tout rompre.
Aussitôt les visages tendus vers lui l'encouragèrent... Il s'envola sur les ailes de l'inspiration, oscillant entre la naïveté et la haute culture, sa naïveté n'était pas fausse, pas plus que sa culture, pourtant les deux étaient jouées.
Une heure plus tard, l'assemblée lui fit un triomphe et on l'emmena jusqu'au hall pour qu'il dédicace ses livres.
Autour de sa table, plusieurs personnes du métier lui tenaient compagnie, des représentants de la maison d'édition, un libraire, Faustina, l'attachée de presse qu'il appréciait comme un personnage de fiction mais qui l'attirait peu – il attendait le moment où, allant trop loin, elle abandonnerait la drôlerie pour la méchanceté, l'esprit pour le cancan.
Or, pendant qu'il apposait son paraphe sur les volumes, faustina et ses collègues lui manifestèrent une gentillesse empressée, sinon exagérée, où il perçut une pointe de pitié.
« Qu'ai-je de pathétique ? Ma conférence a-t-elle été ridicule ? »

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour ce plaisir de ce texte accompagné du beau passage d'Eric-Emmanuel Schmitt.
Gina

C.Crépin a dit…

Crépin, il s'est décarcassé pour remater un programme de conférences qui tienne la route. Et c'est du sérieux :
Un écrivain, super-blogger qui carbure, plus littéraire qu'il n'y paraît,
Un enseignant-chercheur, historien et philosophe,
Un torero,
Une éditrice et alguazil
Un brillant avocat ancien torero,
Un manadier qui porte haut les couleurs de la devise d'une mandade dans la famille depuis 110 ans,
Un professeur d'université de Pamplona, ingénieur agronome qui a observé le toro bravo comme jamais personne avant,
Un écrivain anthropologue qu'on ne présente plus dans les milieux taurins.

Alors, l'essentiel, c'est les Jeudis du Cercle et leur auditoire, fidèle depuis des années, avec ses attentes et ses exigences.

Oui, Marc Delon, ça a bien marché. L'auditoire était satisfait et même plus. A mon avis, le succès a été supérieur à ce qu'on attendait. Plus inattendu, sous-jacent du sujet même, c'est que cette fois, le public n'a pas posé les questions "d'usage". Non, il a répondu à son tour à la question posée "pourquoi ils vont voir des corrida". Génial !

Mais Lola a dit…

Alors .... comme Baptiste ? "A cuerpo limpio" !
En étant simple et vrai.
Attendons l'avis de l'heureux auditoire donc ....

Anonyme a dit…

Voilà le point de vue que je trouve intéressant de rapporter ici, d'un écrivain ( Jim Harrison) appelé à tenir souvent des conférences ou à faire des lectures :
"le fait d'endosser le costume du personnage public était épuisant et - plus important encore - on se retrouvait en train de répéter son rôle avant même de partir, on s'inventait une personnalité flatteuse pendant toute la prestation, et puis l'inévitable période de repos ultérieure durait trop longtemps."
Gina

Pedroplan a dit…

Un peu funèbres, ces pompes.

Anonyme a dit…

On dirait une grosse fourmi perdue sur la plage ....

Anonyme a dit…

Peut-être une marabunta qui a exterminé ses congénères ? Vu les empreintes de pattes on se pose la question ...

Laborieuse & Co