Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

samedi 23 mai 2015

Mano à Mano ou Espalda à Espalda ?


Pour réveiller la cité, réunissez des éléments aussi disparates que des hommes, des toros et du vent et enfermez-les dans une enceinte de barricades rouges façon tradition bouchère. Sauf que l'un est le digne représentant de la chaîne industrielle ''Carnivor'' à prononcer avec l'accent teuton ad hoc, générant du steack par méthode, rentable jusqu'au bout, toutes procédures de productivité digérées, tandis que l'autre correspondrait plus à votre artisan boucher de quartier, heureux de vous ficeler le rôti familial dominical en pensant à sa tendreté rapport à la dentition fragile de la vieille tante lucie qui fut sa cliente pendant tant d'années... ficelant avec du sentiment, quoi.

Le problème c'est que tous deux sont partants pour prendre de la matière première de première catégorie ce que l'aficionado traduit immédiatement par du recuit de traiteur plutôt, en daube. Bôah rien de scandaleux pour celui qui n'a vu des corridas qu'à Nîmes, certes, mais pour l'autre... Une fois donc admis en douceur – mais par quelle voie ? - que force et sauvagerie seront absentes de l'étalage, il reste l'édifiante opposition de style des deux épéistes professionnels.

Trois toros, ça lui fait peut-être trop, à Morante, alors pensez, un premier dont la trombine ne lui revient pas, qui l'a averti dès la première passe de capote, dans des rafales de Mistral et des nuages de sable en plus, quel mauvais goût... j'abrège sous les sifflets, se dit Morante, ces sifflets du vulgum pecus qui renforcent l'artiste dans sa singularité assumée, quel pied !

C'est là que bondit ''Supertorero'' qui n'aime rien tant que jaillir derrière l'échec d'un confrère pour montrer que ''le changement c'est maintenant'', que lui, dans les mêmes conditions, réussit. Un truc piqué à Ponce qui le pilote en mains propres. Pas comme un socialiste.
Mais c'est quoi cette psychologie du café du Commerce dans laquelle je me lance ce matin ? Vous êtes encore là ? 
Maître Carnivor, lui, tantôt brandit haut sa muleta comme un étendard cinglant en haut du mat de sa virilité où serait écrit ''regardez moi'' afin de faire vérifier à la foule, le désastreux impact de l'échelle de Beaufort, sauf que lui beau et fort est au sommet de l'escalafon et que peu lui importent ces rafales assassines ; tantôt il l'abaisse, baisse la main, ploie la ceinture, descend lisser les gravillons d'une piste devenue jardin japonais, passe en dessous des turbulences, furtif comme un avion sous les radars et décline un répertoire qu'il n'est pas utile de détailler, vous le connaissez... 360° inversés compris... oreille... Un revistero de ''Toros'', à la voix de stentor, dont les initiales du prénom sont JC et dont le nom évoque la carotte et le fauvisme apostrophe le palco : << Alors, ça y est ? Les soldes ont commencé ? >> sauf que l'arène était effectivement blanche, tellement la foule est inculte ! Oui, vous, là, qui lisez, bande d'incultes attachés aux symboles vains ! Genre ''le type qui n'oublie pas son mouchoir blanc bien rangé dans l'armoire entre deux sachets de lavande histoire d'imposer à tout prix sa volonté de beauf inculte qui comprend tchimoni à la corrida des toréadors''. Couillon, va.

Mais si Juli produit, Morante chante. Si Juli tranche de la viande, Morante distille l'essence d'un jus. Si Juli est le feu, Morante est, au bout de la chaîne, la goutte de l'alambic. Il distille après la pique, des véroniques lentes comme un Guadalquivir presque à sec. Il est le contraire de la vulgarité, il ne gueule pas, il gémit, se plaint, se contraint et se complaît dans la courbe. Il est doux, suave, en lui. Le toro est une cacahuète qu'il praline. Il enrobe, viril et féminin, distordant toute trajectoire droite, le menton de l'introverti sur le sternum quand l'autre le pointe vers la foule et les cieux, cherchant la clameur.

Sort le second du Juli et il y a là plus de vent et plus d'allant. Un peu plus de toro. La comparaison avec ce qui a précédé est rude. Pas d'âme, pas de sentiment, des passes, de l'abattage de passes. Puis un vilain trou à l'épée très en arrière et sur le côté, façon ''pneumothorax'' dixit mon voisin, meilleur en architecture qu'en médecine.

Les deux derniers toros et leurs matadors confirmeront ce que je viens de décrire. La redoutable efficacité d'un ogre qui détient dans sa muleta le meilleur rapport spectacle-prix de votre billet, tellement dénuée de toute la lumière que Morante apporte et démontre de l'art de toréer... A chacun de retenir les détails qui nourrissent sa sensibilité. Plus un dos à dos qu'un mano à mano. Que l'un sorte à hombros et l'autre pas, étant d'un ridicule achevé prônant la victoire du productivisme forcené face à toute la poésie inconstante et fragile de l'Art Andalou du toreo ressenti. Le plus frustrant, car il ne faut pas s'y habituer et continuer à le répéter, étant que tout ça, devant des toros forts et méchants eut été beaucoup plus intéressant.

Photo Nicolas Crégut 

2 commentaires:

el Chulo a dit…

magnifique! Ceci résume bien le malaise létal de la corrida actuelle!

gina a dit…

J'adore la photo et son faisceau lumineux qui suit presque parfaitement la diagonale du rectangle.