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mercredi 19 février 2014

Faut-il vraiment se plaindre ?



Quand on se retourne sur son parcours de tauromache, quand on juge de la tranche vécue de l’Histoire de la tauromachie, qui n’est pas finie, faut-il vraiment se plaindre comme aime à le faire l’aficionado toujours pétri de nostalgie ? Si l’on a passé le demi-siècle (constatation vaguement contrariante…) on n'a pas vu Manolete, Belmonte ni El Gallo, certes, on a raté leur apport essentiel à l’évolution permanente du toreo qui s’imprègne constamment des affres de son époque par l’interprétation sensible de ses artistes combattants. Mais cela n’a pas été le désert non plus… 

On a été le contemporain des excès du Cordobès, mais de son aguante aussi, de son légendaire poignet, de son pouvoir de transmission, de sa témérité renversante et souvent renversée, on a vécu la sombre gravité des véroniques templées de Julio Robles à jamais dans la rétine, l’empaque d’Ordonez, la lente amplitude de son toreo majestueux, on a été contemporain de l’union madrilène d’Antoñete et de son toro blanc, on a été témoin du courage impressionnant de Ruiz Miguel, du sentiment déchirant de Paula, cette délicatesse inspirée qui foutait le frisson recta, on a vécu presque de l’intérieur l’aventure romantique au travers de Nimeno I et II tant on pouvait s’identifier à eux, tant ils nous étaient proches, tant chaque coup de corne nous concernait, on a été autant subjugué que ses toros, par Ojeda et son toreo de poche gyrocentré qui découpait tranche à tranche la touffeur de l’intimité créée. On n’a vécu du Curro Romero, que des scandales, mais quand même perçu la fragrance de son art qu’on veut bien croire immense, puisque d’autres, crédibles, l’ont rapporté ; on a vécu les châtiments, les geysers fémoraux du Vasquez à Paquirri qui en mourut, le cœur du Yiyo ouvert en deux comme un livre triste et cette corne qui ressort sans brutalité de sa poitrine, rouge jusqu’à sa base, et le dernier souffle de ce jeune homme de vingt et un an, rendu là, sur le sable même : « Pali, celui-là m’a tué… »

On a été le contemporain de l’élégant Joselito nouveau, il peuplait l’arène de femmes qui soudain ne nous voyaient plus… détonnant cocktail de distinction virile et de sensibilité… (il revient sur Istres mesdames, précipitez-vous…) on s’est régalé des ''recherches'' de Rincon, savantes et courageuses, devant des toros retors, de ses cites lointains reçus au galop, de vingt ou vingt-cinq mètres, de berceaux géants qui fauchaient l’air sur les deux bords, tempêtes auxquelles il n’opposait que son impavidité de petit bonhomme probe. On a connu le bondissant Mendez et les rebondissants Milian, Ferrara et Fandi qui ne resteront pas dans le souvenir malgré leurs qualités sportives ou justement, à cause d’elles. Tiens, on se souvient du classieux Ortega Cano, des Campuzano… du malicieux et cojonudo Espla un type pas du genre « à éclabousser toute l’Espagne du sang de ses blessures » que les toros francs ennuyaient et les noirs fils de pute faisaient sourire, de Manili le nain alpiniste de l’estocade, de Frascuelo efficace et alluré, de Munoz et sa gueule de martyre se jouant la vie pour ne pas être bouffé par la comparaison avec l’ogre Ojeda, des pleurs d’El Bote dans la sciure cérétane, du Fundi mauvais styliste bon batailleur et de Robleno petit mais Ô combien vaillant torero. 

Nous sommes les contemporains de Ponce ‘’el rey del ligazon’’, énervant de perfection précieuse, de Juli-le-vorace qui pourrait vomir de sa boulimie mais qui Ô mystère, a toujours faim, de l’effectiste décalé Conde, pourquoi pas, il faut bien un contrepoint comme ça dans le paysage, pour distraire les hommes et troubler les femmes… 

Il y a dans ma liste de nombreux oublis, vous les comblerez peut-être, et sûrement un nom que vous attendez tous, tous, sauf les bourrins, les pisse-froids et autres grands connoîsseurs qui par dogme ne se déplacèrent pas. S’agit-il de Paco Camino ? Arruza ? Gaona ? Casas ? Castella ? Atsuhiro Chimoyama ? John Fulton ? Saïd Kaza Lahmansour ? Christina Sanchez ou Curro Carro ? Salvador Vega ? Le bel oublié de cet liste, sombre, baroque et psychotique Morante de la Puebla ? Que nenni messieurs-dames, celui dont nous ne nous plaindrons pas d’avoir été les contemporains, qu’on lui mégote ce qu’on voudra, bande de médiocres que nous sommes, c’est bien José Tomas ! 

L’Histoire retiendra deux séismes en septembre : celui du 11 où en deux tours jumelles il fallait choisir la combustion ou le vol libre pour en mourir, celui du 16 où, avec ou sans jumelles, il fut question d’avoir vu un truc pareil ou pas, avant d’accepter l’idée de sa mort, voire celle de sa quête du toreo parfait dont on était persuadé qu'elle serait sans fin.

jeudi 20 juin 2013

La page de Jacques Durand du 20/06/2013

...Morante... a toréé avec ce qui apparaissait comme un bonheur d'être qui ne l'a pas quitté et a contaminé les spectateurs. Ce fut devant trois toros de condition différente comme une explosion jubilatoire de toreo "arrebujao", littéralement emmitouflé, comme disent les aficionados andalous. De toreo toujours dans le terrain du toro, toujours comme cousu avec lui, toujours hacia adentro, toujours ne faisant qu'un avec lui qui ne faisait qu'un avec lui-même et qu'un avec sa cape et sa muleta dans quoi il avait oublié son être borderline et déposé son art resplendissant...

... Sur le bravo Deseadito qui paraissait avoir un défaut de vision mais que Morante à force de douceur, de lenteur, de fluidité finira par mettre dans sa poche pour en mettre lui, plein la vue dans une faena de plus en plus habitée, de plus en plus sensible, une faena de deux oreilles voire plus, une faena lumineuse donnée au bord de l'onirisme, conclue par deux pinchazos et une estocade a recibir aussi soudaine que foudroyante. A Istres, à travers son absence de mécanisation et de "rascado" d'accord brusque disent les guitaristes, l'art de la conjonction chez le disjoint Morante témoignait aussi de l'efficacité de la finesse et de la puissance de l'harmonieux.

lundi 10 juin 2013

Valet de Bellota

Les lignes qui suivent sont imaginées et se mâtinent aussi de réels souvenirs. Préalable pour les besogneux de la lecture et autres rigoureux fouille-archives. Circonstance aggravante, j'ai déjà écrit sur cette péripétie mais comme c'est jamais pareil, on peut recommencer... d'autant que j'ai envie... Que les mémoires d'éléphants m'excusent ou pas. Ou tiens, si vous alliez lire quelque chose ailleurs ? De gratuit, bien sûr, ne vous inquiétez pas...

Au cartel ce jour-là à Las Ventas, Morante, Conde et Salvador Vega. Mais c'est pas sûr. Je sais , c'est énervant. Il sort un grand méchant roux qui s'envoie en l'air au-dessus de la barricade. Remue-ménage dans le callejon, mais pas de remue-méninges pour Conde qui préfère fuir l'agitation provoquée. C'est pourtant son toro mais bon, un méchantas comme aquo, quand on est délicat, mieux vaut faire comme s'il n'était pas là...

Derrière les planches y'a du pataquès, ça dégomme grave ! Le roux tout fou se fend d'un hachazo de boucher et récolte un valet d'épée au crochet droit. Le type pend par sa cheville embrochée, je sais, rien que de le dire ça douille plus fort que le bruit de la craie sur le tableau noir, le type pend donc comme un quartier de viande, je revois encore son pantalon noir clavé aussi par la corne, la tête en bas au bout du poignard – un sacré souvenir pour lui - balançant au-dessus de la piste, alors que le cornupète foule encore le callejon. Comme s'il voulait nous le montrer et demander au public : 

<< Mais qui c'est celui-là, vous le connaissez ? >> 

Heureusement le Dieu des chevilles veille et l'animal raclant soudain sa corne tronconique sur le sommet des planches, déchausse le valet d'épée qui choit sur le sable. Où peux-tu voir ça ailleurs, lecteur ? Au cirque ? Au théâtre ? Que nenni, là, sans trucages, et nulle part ailleurs. Son pied est dans une vilaine position que les rapports anatomiques physiologiques n'envisageaient même pas en tant que machabée sur une table de dissection. Bonjour le diastasis tibio-péronier... 

On ouvre les portes du callejon trop vite et tout ce que celui-ci comptait comme population qui avait lamentablement chuté sur le sable, qui sur la tête, qui sur le cul, etc... dans un ''sauve qui peut'' anarchique et terrifié où même les valeurs de gauche telles qu'humanisme et solidarité avaient opportunément été reniées pour un affreux « Chacun, pour sa putain de pomme, et fissa, bordel de merde... !!! », se retrouve à nouveau sous la charge du fauve en furie : re-escalade de barrière à l'arrache, égoïste et désespérée, au besoin en grimpant sur le collègue, et, se retrouve seule cible, le dit ''gato negro'' valet d'épée estropié... Le frontal du bicho le fracasse contre la barrière si bien qu'on se demande s'il n'y serait pas encore fossilisé, là-bas, dans l'épaisseur des planches...

C'est alors que surgit un petit peon courageux (en même temps que votre souvenir de cette anecdote déjà lue...) qui s'offre à cuerpo limpio, détournant la charge du roussi furibard, l'entraînant à ses trousses qui chauffent, brûlent, aïiiiiie, attentionnnn, oh putaingggggg, justejuste, le petit peon passe la planche en rouleau ventral escagassé alors que la corne se plante dans le bois dans un bruit sec et mat qui augure salement de la blessure qu'il aurait pu récolter si le fémur avait remplacé la planche : Crâc! Tout le monde suit ? Pas le mouvement anti-corrida, la fracture. A las Ventas, oui, tout le monde suit, l'arène se lève et ovationne durant de longues minutes ce geste décrété le plus torero de toute la semaine ! Olé !

Le fiasco prévisible du Conde blême s'en suit et c'est drôle comme il ne tente plus de faire l'intéressant, le coup du ''habité par le duende de la marisma je suis''... Bêêêrrrrk, quelle vulgarité ces bêtes sauvages... !

Morante lui, même si son adversaire a de longues dagues effilées, ne se dérobe pas, il roule, enroule, déroule et entourloupe son cornu comme un pizzaïolo son pâton de future Margarita et récolte l'estime du conclave.

Salvador Vega lui, ben on n'en sait plus rien... si ça se trouve il n'était même pas là... ah si, puisque son valet d'épée pendait... bon ben cherchez dans ''Toros'' mais quelle année, alors-là....

A la sortie, pour se remettre de ces émotions, programme d'éclusage au bar ''La Tienta''. (et voilà c'est pour avoir revu sa devanture en photo dans le blog ''Adios Chulo'' que ça me revient...) Comble, les buveurs investissant le capot des bagnoles, une fois obtenu leur précieux trésor liquide. D'humeur affamé badine, je goûte à tout et après quelques verres, je signale au type qui sert au comptoir qu'il ressemble au Juli ! Il me dit que non, que c'est le Juli qué tienne su cara... ou à peu près, ce qui avec quelques verres de tinto dans le gosier ne fait pas ressortir de différence majeure, convenez-en. Fin de la tertulia je viens à nouveau au comptoir demander la cuenta. Un des mots espagnols que je connais par cœur...
  • Ben ça dépend, me dit le type... qu'est-ce que t'as prix ? Enfin, pris... ?
Ô putain, s'il faut me remémorer tout ce qu'on a ingéré, on aurait mieux fait de commander avant... à la française...

  • Ben ça, puis ça... huit, puis les bouteilles, voilà c'est tout, ah ouich, et puis l'azziette d'oreilles de cochouns, auzi...

      • Ah non, ça tu le payes pas, ça je te l'ai fait goûter parce que tu ne connaissais pas, c'est pour moi...
      • Aaah... supereu... merzi... ah ouich et puis ça aussi, dos raciones de valet d'épée...

Le type et moi on se regarde en fronçant les sourcils et en avisant un jamon pata negra pendu au plafond par un crochet de boucher.