Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

lundi 10 juin 2013

Valet de Bellota

Les lignes qui suivent sont imaginées et se mâtinent aussi de réels souvenirs. Préalable pour les besogneux de la lecture et autres rigoureux fouille-archives. Circonstance aggravante, j'ai déjà écrit sur cette péripétie mais comme c'est jamais pareil, on peut recommencer... d'autant que j'ai envie... Que les mémoires d'éléphants m'excusent ou pas. Ou tiens, si vous alliez lire quelque chose ailleurs ? De gratuit, bien sûr, ne vous inquiétez pas...

Au cartel ce jour-là à Las Ventas, Morante, Conde et Salvador Vega. Mais c'est pas sûr. Je sais , c'est énervant. Il sort un grand méchant roux qui s'envoie en l'air au-dessus de la barricade. Remue-ménage dans le callejon, mais pas de remue-méninges pour Conde qui préfère fuir l'agitation provoquée. C'est pourtant son toro mais bon, un méchantas comme aquo, quand on est délicat, mieux vaut faire comme s'il n'était pas là...

Derrière les planches y'a du pataquès, ça dégomme grave ! Le roux tout fou se fend d'un hachazo de boucher et récolte un valet d'épée au crochet droit. Le type pend par sa cheville embrochée, je sais, rien que de le dire ça douille plus fort que le bruit de la craie sur le tableau noir, le type pend donc comme un quartier de viande, je revois encore son pantalon noir clavé aussi par la corne, la tête en bas au bout du poignard – un sacré souvenir pour lui - balançant au-dessus de la piste, alors que le cornupète foule encore le callejon. Comme s'il voulait nous le montrer et demander au public : 

<< Mais qui c'est celui-là, vous le connaissez ? >> 

Heureusement le Dieu des chevilles veille et l'animal raclant soudain sa corne tronconique sur le sommet des planches, déchausse le valet d'épée qui choit sur le sable. Où peux-tu voir ça ailleurs, lecteur ? Au cirque ? Au théâtre ? Que nenni, là, sans trucages, et nulle part ailleurs. Son pied est dans une vilaine position que les rapports anatomiques physiologiques n'envisageaient même pas en tant que machabée sur une table de dissection. Bonjour le diastasis tibio-péronier... 

On ouvre les portes du callejon trop vite et tout ce que celui-ci comptait comme population qui avait lamentablement chuté sur le sable, qui sur la tête, qui sur le cul, etc... dans un ''sauve qui peut'' anarchique et terrifié où même les valeurs de gauche telles qu'humanisme et solidarité avaient opportunément été reniées pour un affreux « Chacun, pour sa putain de pomme, et fissa, bordel de merde... !!! », se retrouve à nouveau sous la charge du fauve en furie : re-escalade de barrière à l'arrache, égoïste et désespérée, au besoin en grimpant sur le collègue, et, se retrouve seule cible, le dit ''gato negro'' valet d'épée estropié... Le frontal du bicho le fracasse contre la barrière si bien qu'on se demande s'il n'y serait pas encore fossilisé, là-bas, dans l'épaisseur des planches...

C'est alors que surgit un petit peon courageux (en même temps que votre souvenir de cette anecdote déjà lue...) qui s'offre à cuerpo limpio, détournant la charge du roussi furibard, l'entraînant à ses trousses qui chauffent, brûlent, aïiiiiie, attentionnnn, oh putaingggggg, justejuste, le petit peon passe la planche en rouleau ventral escagassé alors que la corne se plante dans le bois dans un bruit sec et mat qui augure salement de la blessure qu'il aurait pu récolter si le fémur avait remplacé la planche : Crâc! Tout le monde suit ? Pas le mouvement anti-corrida, la fracture. A las Ventas, oui, tout le monde suit, l'arène se lève et ovationne durant de longues minutes ce geste décrété le plus torero de toute la semaine ! Olé !

Le fiasco prévisible du Conde blême s'en suit et c'est drôle comme il ne tente plus de faire l'intéressant, le coup du ''habité par le duende de la marisma je suis''... Bêêêrrrrk, quelle vulgarité ces bêtes sauvages... !

Morante lui, même si son adversaire a de longues dagues effilées, ne se dérobe pas, il roule, enroule, déroule et entourloupe son cornu comme un pizzaïolo son pâton de future Margarita et récolte l'estime du conclave.

Salvador Vega lui, ben on n'en sait plus rien... si ça se trouve il n'était même pas là... ah si, puisque son valet d'épée pendait... bon ben cherchez dans ''Toros'' mais quelle année, alors-là....

A la sortie, pour se remettre de ces émotions, programme d'éclusage au bar ''La Tienta''. (et voilà c'est pour avoir revu sa devanture en photo dans le blog ''Adios Chulo'' que ça me revient...) Comble, les buveurs investissant le capot des bagnoles, une fois obtenu leur précieux trésor liquide. D'humeur affamé badine, je goûte à tout et après quelques verres, je signale au type qui sert au comptoir qu'il ressemble au Juli ! Il me dit que non, que c'est le Juli qué tienne su cara... ou à peu près, ce qui avec quelques verres de tinto dans le gosier ne fait pas ressortir de différence majeure, convenez-en. Fin de la tertulia je viens à nouveau au comptoir demander la cuenta. Un des mots espagnols que je connais par cœur...
  • Ben ça dépend, me dit le type... qu'est-ce que t'as prix ? Enfin, pris... ?
Ô putain, s'il faut me remémorer tout ce qu'on a ingéré, on aurait mieux fait de commander avant... à la française...

  • Ben ça, puis ça... huit, puis les bouteilles, voilà c'est tout, ah ouich, et puis l'azziette d'oreilles de cochouns, auzi...

      • Ah non, ça tu le payes pas, ça je te l'ai fait goûter parce que tu ne connaissais pas, c'est pour moi...
      • Aaah... supereu... merzi... ah ouich et puis ça aussi, dos raciones de valet d'épée...

Le type et moi on se regarde en fronçant les sourcils et en avisant un jamon pata negra pendu au plafond par un crochet de boucher.

4 commentaires:

el Chulo a dit…

J'adore! De l'excellent delon!

Anonyme a dit…

D'accord avec Chulo. On s'amuse de tout !

Gina

Anonyme a dit…

Savoureux texte... belle chute

Maja Lola

Anonyme a dit…

Experte, chère Maja Lola ! Belle chute de glands, en effet, pour nourrir les cochons !
JLB