
Elizabeth Angelier
Que de fois déjà en dix ans d’un intérêt qu’on pourrait qualifier de tardif, et qui ne devait rien à un entourage familial, en ai-je parlé… Souvent d’ailleurs face à ses détracteurs, qui pour une raison ou une autre ont toujours l’impression qu’ils peuvent être plus ''contre'' que vous ne serez jamais ''pour'' dans un monde qui se veut moderne, et refuse à la corrida ses titres de noblesse pour cause de barbarisme ou encore par un monde qui se veut globalisant. Ou peut-être dans un monde plein de lâchetés de toutes sortes qui refuse de voir encore des actes de courage ? Ou peut-être dans un monde plein de calculs, d’efficacité, de rentabilité, qui pour cela refuse d’imaginer un espace sans le récupérer ?
Ce qui me fait aller aux corridas ? Ce sont des raisons, et du rêve.
Bien sûr, je parlerai de la corrida comme on la souhaite à chaque fois qu’on prend ses billets. Ce n’est pas toujours ce qui finalement se ressent au sortir des arènes. Parce que, même en sélectionnant le lieu (sur des arguments de sérieux, et la critique avisée de gens qui peuvent bien plus souvent s’y rendre et ont le mérite de nous faire partager leur connaissance), l’élevage, et aussi les cartels, il peut y avoir ''maldonne''. Tiens, c’est une expression du jeu. Je crois que la corrida emprunte à de nombreux genres, le jeu (le pari), le spectacle, l’art, et l’intériorité de la personne humaine (où le pari revient sous une autre lumière…).
Tout d’abord le mythe. Ce mythe est né bien avant moi, bien avant ceux qui peuvent encore parler d’un temps ''d’avant'' où la corrida était plus ceci ou cela. C’est probablement lui, qui le premier, me pousse en avant. Un mythe de courage et de passion. Une façon de sortir de l’ombre et de la misère. Quelque chose de si fort qu’une vie qui ne peut plus la vivre peut préférer mourir. Quelle profession parmi nous a cette puissance ? La musique, peut-être, la peinture ? La danse ? En tous cas plus un art qu’un travail. Un pari sur sa propre capacité de travail et de talent par rapport à d’autres. Combien lâchent en cours ? Combien restent malgré eux au bord du grand chemin ? Un effort sans cesse renouvelé envers soi-même, contre sa peur.
Le combat d’un homme, de son intelligence, de sa probité (nous parlons bien de ces corridas honnêtes où l’animal en face n’est pas sur-sélectionné pour que tout cela n’existe plus…) face à un animal puissant et vierge, et qui va apprendre à son tour.
Une sorte de don, où l’on engage sa vie. Où l’on ne cherche pas pour autant à la perdre. Subtile alliance où le savoir-faire peut balancer le risque, sans pour autant l’annuler. Le danger, mais aussi la possibilité de réaliser quelque chose d’unique et d’inoubliable pour ceux qui l’auront vu (et pour soi-même ?).
Et puis dans ce mythe, bien sûr le "toro" : animal qui revient, leitmotiv imprimé sur des images difficiles à décrire. Masse sombre, (presque toujours dans ces images là), tranquille sous des oliviers, immobile sous la lune lorsque l’ombre humaine se profile en silence, chargeant de toute sa puissance sous une pique qu’il va revenir défier quelques minutes plus tard, accroché d’une façon dérisoire pour un dernier tour d’honneur sous l’acclamation étrange d’un public où se mêlent le respect et des sentiments inextricables.
Images très impressionnantes. Parfois de choses évidentes : des cornes, un œil qui avertit l’homme de ses tentatives à venir, la puissance physique qui semble d’abord une force brute, puis éclate en éléments beaucoup plus subtils. Des bruits de souffle rauque. La vitesse de certains retournements. Parfois d’un indicible malaise : toro debout au centre de l’arène, du silence, de l’attente des hommes, bouche close, et qui attend la mort en défiant sa propre chute. Image, non humaine et pourtant tellement symbolique, qu’elle laisse la tête vide et comme lavée.
De toutes ces images, certaines ont été vécues, vues, ressenties. D’autres ont été en quelque sorte magnifiées par le lent travail de la mémoire et de la passion. D’autres enfin font partie d’un corpus de rêve, issues de la mémoire ou des mots d’autres personnes.
Il ne faut pas égratigner un mythe .Parfois, il faut même prendre un peu de recul vis à vis du réel pour qu’il reste intact. Utopie magique qui fait que le lendemain existe encore après les jours déçus, ou malgré les saisons mortes.
Rêve qui incite à chercher encore, à perfectionner, à rester en mouvement.
Et en silence, comme en secret, beaucoup plus difficile d’accès que les corridas elles- mêmes, toute la vie de cet animal au campo. Et l’envie de passer là beaucoup de temps. Avec le rêve d’une race brave entretenue pour ses qualités premières. Avec l’envie de voir ce combat étrange et disproportionné (à la gloire de qui ?) mais fascinant et comme porteur de messages à qui veut bien les lire dans leur langage ancien.
Sédentaire, je pense aussi souvent avec émotion à la route, qui est le (mon) troisième volet du mythe. Cela se tait. C’est très personnel. C’est comme un écho aux longues marches pour se vider la tête, aux longues routes, de nuit, qui ont parsemé mon enfance et que je recherche volontiers dans ma vie, aux grands espaces qui se déroulent au dehors, aux rares mots à la proximité d’êtres humains que la nuit, ou la peur, ou l’attente rapprochent. Ces heures, non pas inutiles, mais tendues vers. La lumière d’un matin dans une autre ville. Les quelques heures de sommeil ou de repos dans un hôtel. La recherche du silence et une forme de recueillement.
L’émotion née d’un temps noué et d’une beauté haute en richesse.
Et c’est alors l’instantané illusoire, l’éphémère suffisant : pour offrir quelques minutes de beauté, quelques minutes d’un absolu silencieux, tout un travail aura été nécessaire en amont ( tout un apprentissage, une transmission dans le temps, et un regard immédiat ). En face, le spectateur imprime ces images, et tout ce qu’il leur rajoute dans sa mémoire. La corrida donne alors une autre dimension au temps. Elle rend palpable en quelque sorte le travail de la mémoire sur ce qui s’imprime avec la force d’un affect et comme quelque chose d’exceptionnel. Tout un après se crée ( la discussion immédiate, et la réminiscence qui viendra plus tard et se confrontera aux prochaines visions ).
Ces instants là, bousculent notre vision logique du temps, qui se déroule en ruban. Là, tout est comme dans un nœud. En quelques très brefs instants. Ces temps forts d’une corrida, où nous sommes conviés au silence, procurent une émotion très humaine. Une sorte de coup ( comme on dit « coup de cœur » ou « coup d’arrêt » ), pas serein , tendu, admiratif, déjà dans l’avenir et dans le passé.
Un tableau vous pourrez venir le revoir, vous pourrez éventuellement en garder une reproduction ou même le posséder. Cette œuvre-là, humaine et plus absolue pourtant, vous ne pourrez vous l’approprier que par la mémoire. Cela requiert une grande attention. C’est à mes yeux aussi une très grande richesse.
L’aficionado est un collectionneur d’instants magiques. Et c’est pour cette étrange collection que je retourne dans une arène. Même si parfois je repars la mémoire restée en vacances… De toute façon en des soirs d’insomnie, ou de joie, des images déjà peuvent renaître. J’attends pour demain les prochaines.
Dans cette beauté insaisissable et pourtant à chaque fois re-gardée, s’affrontent la verticalité de l’homme qui se veut tout en lumière, et l’horizontalité noire, et parfois rouge, et parfois autre, du toro. Il est de la lumière, des couleurs -toutes, et aussi le rouge et le blanc, le rouge et le noir, le rouge et le rouge -, celles des capes qui s’étirent aux premiers instants ou qui se déploient dans le travail, celles des rapides déplacements derrière la barrière, celles des vêtements qui accrochent la lumière. Il naît des lignes sur le sable, langage mystérieux aux premières arènes. Il atteint l’ombre, aussi.
Dans cette beauté respire parfois l’inspiration magique, quelque chose qui ressemblent à un oubli de soi, du temps, du public. Une sorte de communion (entre l’homme et l’animal ou entre l’homme et son rêve, comme la réponse à une soif d’absolu), qui perdure bien longtemps après que l’arène soit vide et dont le nom résonne comme une essence de l’art.
Mais là encore, tout cela n’est pas que plastique, esthétique. La beauté naît de la rencontre dans l’espace de ces deux corps qui s’affrontent ou communient, qui forment une figure, certes, mais aussi un symbole. C’est du décryptage de cette rencontre, de l’émotion qu’elle suscite, de sa fugacité, tout autant sinon plus que de la plastique, que naît cette beauté fragile, qui en un instant peut basculer. C’est en ce sens qu’elle est tout à la fois vivante, proche, et mystérieuse, magique. Inclassable.
Une autre vision de l’homme.
En assistant à une corrida, je pense souvent à la générosité (de cet homme qui poursuit ce rêve un peu fou, mais aussi de ceux qui l’entourent et lui viennent en aide en cas de besoin), à l’humilité de ceux qui restent dans l’arène sans costume de lumière même s’ils en ont rêvé un jour, au courage, aux femmes (mères, femmes) qui viennent ou ne viennent pas, mais respectent ce choix qui les bouscule.
De par ma profession, j’ai déjà vu des hommes blessés physiquement et moralement. La souffrance me semble une expérience terrifiante et pourtant elle délimite un avant et un après pour la personne, lorsque après il y a. Dans l’exposition au risque des toreros, ceux qui ne trichent pas, il y a, vu de l’extérieur, une mise à l’épreuve qui laisse silencieux. Silencieux, du silence respectueux que des actes imposent par leur puissance et leur beauté. Du silence aussi qui s’ouvre à l’être humain dans ce qu’il a de plus mystérieux, de plus passionné.
La blessure symbolise et matérialise cela. On pourrait m’opposer les blessures qui surviennent même lorsqu’on triche, ou le fait que certains toreros s’arrêtent de par l’impact psychologique que leur causent les blessures. Bien sûr. Pourtant, il faut être, je crois, dans un état particulier au moment où elle survient, pour pouvoir si vite et si pleinement en effacer les effets et revenir…
Je n’affirme pas qu’on apprécie plus la corrida en la connaissant mieux, mais je crois qu’on en situe mieux son essence. Cela évite de penser qu’on "pourrait faire pareil" et permet, à mon sens, de mieux mesurer l’art qui entre en elle.
A ces deux conditions (un public averti et des professionnels consciencieux), la corrida pourra certainement perdurer. Sans elles, elle risquerait de devenir une survivance privée de sens, un folklore pour gens qui passent et veulent se souvenir du temps passé sans le vivre.
Alors, je me dis que les spectateurs peuvent influer pour faire reculer le pouvoir de l’argent, la politique de marché… qu’ils ne sont pas obligés de se laisser manipuler ou maltraiter. Il y a du choisir dans le fait d’aller aux corridas, et peut-être s’il faut un jour la défendre, il faudra la défendre sur ce qu’elle a d’original, pas sur ce qu’elle partage. Il me semble déjà utile de le faire aujourd’hui. De permettre une sorte d ‘expression démocratique du public. A quand les votes pour saisir les cornes, examiner systématiquement les blessures infligées par la pique au taureau, etc. A quand, de donner comme on le fait pour des trophées, des blâmes lorsque la pique est en dehors des règles de l’art et quelque chose qui ressemblerait à une sanction lorsqu’elle est nécessaire ? Pour cela, il faut aussi avertir le public, lui donner les moyens de comprendre. Une connaissance certes toujours fragmentaire, évolutive.
On ne va pas aux corridas pour se montrer. Le jeu des acteurs et le théâtre dans son ensemble ne s’est-il pas réveillé lorsque le public s’est intéressé au spectacle sur la scène avant de s’intéresser aux loges ? Une arène « chic » pourrait alors devenir une arène où mourir.
Un des risques actuels est de voir une tradition qui crée du beau et véhicule des valeurs authentiquement humaines se perdre dans les méandres d’une vulgaire fête, plus ou moins sophistiquée, et les sinuosités d’un monde régi par l’argent. Se perdre en fait dans le mensonge. Dans des mensonges. En ce sens la corrida, et c’est une des raisons qui me font y croire à ce jour, peut être un bel exemple de changement, de belle voie. Ainsi, aussi paradoxal que cela semble, cette violence productrice de beau et de sens, permet aussi de réfléchir autour de valeurs humaines. C’est une sorte d’utopie, une mise en acte factuellement inutile mais symboliquement essentielle à mon rêve humaniste.
La corrida, à côté de l’élaboration d’un savoir, permet aussi l’éclosion d’un langage. Au delà des mots que chacun s’efforce à son rythme d’apprendre, elle permet des échanges (oraux, écrits), souvent passionnés, parfois avec des gens inconnus, et dans un mode de rencontre très simple. Elle autorise un plaisir des mots, une joute orale, des controverses, des exercices de style. Elle permet l’éclosion d’une littérature, d’une poétique également.
Pour tout cela, et tout l’indicible, qui forment un plaisir, malgré un goût amer parfois, chaque année, je libère du temps pour aller goûter à celui d’une arène. Et dans les longs intervalles, je lis souvent autour d’elle. Je ferme les yeux et j’imagine.
Je me souviens et j’attends.
Ce qui me fait aller aux corridas ? Ce sont des raisons, et du rêve.
Bien sûr, je parlerai de la corrida comme on la souhaite à chaque fois qu’on prend ses billets. Ce n’est pas toujours ce qui finalement se ressent au sortir des arènes. Parce que, même en sélectionnant le lieu (sur des arguments de sérieux, et la critique avisée de gens qui peuvent bien plus souvent s’y rendre et ont le mérite de nous faire partager leur connaissance), l’élevage, et aussi les cartels, il peut y avoir ''maldonne''. Tiens, c’est une expression du jeu. Je crois que la corrida emprunte à de nombreux genres, le jeu (le pari), le spectacle, l’art, et l’intériorité de la personne humaine (où le pari revient sous une autre lumière…).
Tout d’abord le mythe. Ce mythe est né bien avant moi, bien avant ceux qui peuvent encore parler d’un temps ''d’avant'' où la corrida était plus ceci ou cela. C’est probablement lui, qui le premier, me pousse en avant. Un mythe de courage et de passion. Une façon de sortir de l’ombre et de la misère. Quelque chose de si fort qu’une vie qui ne peut plus la vivre peut préférer mourir. Quelle profession parmi nous a cette puissance ? La musique, peut-être, la peinture ? La danse ? En tous cas plus un art qu’un travail. Un pari sur sa propre capacité de travail et de talent par rapport à d’autres. Combien lâchent en cours ? Combien restent malgré eux au bord du grand chemin ? Un effort sans cesse renouvelé envers soi-même, contre sa peur.
Le combat d’un homme, de son intelligence, de sa probité (nous parlons bien de ces corridas honnêtes où l’animal en face n’est pas sur-sélectionné pour que tout cela n’existe plus…) face à un animal puissant et vierge, et qui va apprendre à son tour.
Une sorte de don, où l’on engage sa vie. Où l’on ne cherche pas pour autant à la perdre. Subtile alliance où le savoir-faire peut balancer le risque, sans pour autant l’annuler. Le danger, mais aussi la possibilité de réaliser quelque chose d’unique et d’inoubliable pour ceux qui l’auront vu (et pour soi-même ?).
Et puis dans ce mythe, bien sûr le "toro" : animal qui revient, leitmotiv imprimé sur des images difficiles à décrire. Masse sombre, (presque toujours dans ces images là), tranquille sous des oliviers, immobile sous la lune lorsque l’ombre humaine se profile en silence, chargeant de toute sa puissance sous une pique qu’il va revenir défier quelques minutes plus tard, accroché d’une façon dérisoire pour un dernier tour d’honneur sous l’acclamation étrange d’un public où se mêlent le respect et des sentiments inextricables.
Images très impressionnantes. Parfois de choses évidentes : des cornes, un œil qui avertit l’homme de ses tentatives à venir, la puissance physique qui semble d’abord une force brute, puis éclate en éléments beaucoup plus subtils. Des bruits de souffle rauque. La vitesse de certains retournements. Parfois d’un indicible malaise : toro debout au centre de l’arène, du silence, de l’attente des hommes, bouche close, et qui attend la mort en défiant sa propre chute. Image, non humaine et pourtant tellement symbolique, qu’elle laisse la tête vide et comme lavée.
De toutes ces images, certaines ont été vécues, vues, ressenties. D’autres ont été en quelque sorte magnifiées par le lent travail de la mémoire et de la passion. D’autres enfin font partie d’un corpus de rêve, issues de la mémoire ou des mots d’autres personnes.
Il ne faut pas égratigner un mythe .Parfois, il faut même prendre un peu de recul vis à vis du réel pour qu’il reste intact. Utopie magique qui fait que le lendemain existe encore après les jours déçus, ou malgré les saisons mortes.
Rêve qui incite à chercher encore, à perfectionner, à rester en mouvement.
Et en silence, comme en secret, beaucoup plus difficile d’accès que les corridas elles- mêmes, toute la vie de cet animal au campo. Et l’envie de passer là beaucoup de temps. Avec le rêve d’une race brave entretenue pour ses qualités premières. Avec l’envie de voir ce combat étrange et disproportionné (à la gloire de qui ?) mais fascinant et comme porteur de messages à qui veut bien les lire dans leur langage ancien.
Sédentaire, je pense aussi souvent avec émotion à la route, qui est le (mon) troisième volet du mythe. Cela se tait. C’est très personnel. C’est comme un écho aux longues marches pour se vider la tête, aux longues routes, de nuit, qui ont parsemé mon enfance et que je recherche volontiers dans ma vie, aux grands espaces qui se déroulent au dehors, aux rares mots à la proximité d’êtres humains que la nuit, ou la peur, ou l’attente rapprochent. Ces heures, non pas inutiles, mais tendues vers. La lumière d’un matin dans une autre ville. Les quelques heures de sommeil ou de repos dans un hôtel. La recherche du silence et une forme de recueillement.
L’émotion née d’un temps noué et d’une beauté haute en richesse.
Et c’est alors l’instantané illusoire, l’éphémère suffisant : pour offrir quelques minutes de beauté, quelques minutes d’un absolu silencieux, tout un travail aura été nécessaire en amont ( tout un apprentissage, une transmission dans le temps, et un regard immédiat ). En face, le spectateur imprime ces images, et tout ce qu’il leur rajoute dans sa mémoire. La corrida donne alors une autre dimension au temps. Elle rend palpable en quelque sorte le travail de la mémoire sur ce qui s’imprime avec la force d’un affect et comme quelque chose d’exceptionnel. Tout un après se crée ( la discussion immédiate, et la réminiscence qui viendra plus tard et se confrontera aux prochaines visions ).
Ces instants là, bousculent notre vision logique du temps, qui se déroule en ruban. Là, tout est comme dans un nœud. En quelques très brefs instants. Ces temps forts d’une corrida, où nous sommes conviés au silence, procurent une émotion très humaine. Une sorte de coup ( comme on dit « coup de cœur » ou « coup d’arrêt » ), pas serein , tendu, admiratif, déjà dans l’avenir et dans le passé.
Un tableau vous pourrez venir le revoir, vous pourrez éventuellement en garder une reproduction ou même le posséder. Cette œuvre-là, humaine et plus absolue pourtant, vous ne pourrez vous l’approprier que par la mémoire. Cela requiert une grande attention. C’est à mes yeux aussi une très grande richesse.
L’aficionado est un collectionneur d’instants magiques. Et c’est pour cette étrange collection que je retourne dans une arène. Même si parfois je repars la mémoire restée en vacances… De toute façon en des soirs d’insomnie, ou de joie, des images déjà peuvent renaître. J’attends pour demain les prochaines.
Dans cette beauté insaisissable et pourtant à chaque fois re-gardée, s’affrontent la verticalité de l’homme qui se veut tout en lumière, et l’horizontalité noire, et parfois rouge, et parfois autre, du toro. Il est de la lumière, des couleurs -toutes, et aussi le rouge et le blanc, le rouge et le noir, le rouge et le rouge -, celles des capes qui s’étirent aux premiers instants ou qui se déploient dans le travail, celles des rapides déplacements derrière la barrière, celles des vêtements qui accrochent la lumière. Il naît des lignes sur le sable, langage mystérieux aux premières arènes. Il atteint l’ombre, aussi.
Dans cette beauté respire parfois l’inspiration magique, quelque chose qui ressemblent à un oubli de soi, du temps, du public. Une sorte de communion (entre l’homme et l’animal ou entre l’homme et son rêve, comme la réponse à une soif d’absolu), qui perdure bien longtemps après que l’arène soit vide et dont le nom résonne comme une essence de l’art.
Mais là encore, tout cela n’est pas que plastique, esthétique. La beauté naît de la rencontre dans l’espace de ces deux corps qui s’affrontent ou communient, qui forment une figure, certes, mais aussi un symbole. C’est du décryptage de cette rencontre, de l’émotion qu’elle suscite, de sa fugacité, tout autant sinon plus que de la plastique, que naît cette beauté fragile, qui en un instant peut basculer. C’est en ce sens qu’elle est tout à la fois vivante, proche, et mystérieuse, magique. Inclassable.
Une autre vision de l’homme.
En assistant à une corrida, je pense souvent à la générosité (de cet homme qui poursuit ce rêve un peu fou, mais aussi de ceux qui l’entourent et lui viennent en aide en cas de besoin), à l’humilité de ceux qui restent dans l’arène sans costume de lumière même s’ils en ont rêvé un jour, au courage, aux femmes (mères, femmes) qui viennent ou ne viennent pas, mais respectent ce choix qui les bouscule.
De par ma profession, j’ai déjà vu des hommes blessés physiquement et moralement. La souffrance me semble une expérience terrifiante et pourtant elle délimite un avant et un après pour la personne, lorsque après il y a. Dans l’exposition au risque des toreros, ceux qui ne trichent pas, il y a, vu de l’extérieur, une mise à l’épreuve qui laisse silencieux. Silencieux, du silence respectueux que des actes imposent par leur puissance et leur beauté. Du silence aussi qui s’ouvre à l’être humain dans ce qu’il a de plus mystérieux, de plus passionné.
La blessure symbolise et matérialise cela. On pourrait m’opposer les blessures qui surviennent même lorsqu’on triche, ou le fait que certains toreros s’arrêtent de par l’impact psychologique que leur causent les blessures. Bien sûr. Pourtant, il faut être, je crois, dans un état particulier au moment où elle survient, pour pouvoir si vite et si pleinement en effacer les effets et revenir…
Je n’affirme pas qu’on apprécie plus la corrida en la connaissant mieux, mais je crois qu’on en situe mieux son essence. Cela évite de penser qu’on "pourrait faire pareil" et permet, à mon sens, de mieux mesurer l’art qui entre en elle.
A ces deux conditions (un public averti et des professionnels consciencieux), la corrida pourra certainement perdurer. Sans elles, elle risquerait de devenir une survivance privée de sens, un folklore pour gens qui passent et veulent se souvenir du temps passé sans le vivre.
Alors, je me dis que les spectateurs peuvent influer pour faire reculer le pouvoir de l’argent, la politique de marché… qu’ils ne sont pas obligés de se laisser manipuler ou maltraiter. Il y a du choisir dans le fait d’aller aux corridas, et peut-être s’il faut un jour la défendre, il faudra la défendre sur ce qu’elle a d’original, pas sur ce qu’elle partage. Il me semble déjà utile de le faire aujourd’hui. De permettre une sorte d ‘expression démocratique du public. A quand les votes pour saisir les cornes, examiner systématiquement les blessures infligées par la pique au taureau, etc. A quand, de donner comme on le fait pour des trophées, des blâmes lorsque la pique est en dehors des règles de l’art et quelque chose qui ressemblerait à une sanction lorsqu’elle est nécessaire ? Pour cela, il faut aussi avertir le public, lui donner les moyens de comprendre. Une connaissance certes toujours fragmentaire, évolutive.
On ne va pas aux corridas pour se montrer. Le jeu des acteurs et le théâtre dans son ensemble ne s’est-il pas réveillé lorsque le public s’est intéressé au spectacle sur la scène avant de s’intéresser aux loges ? Une arène « chic » pourrait alors devenir une arène où mourir.
Un des risques actuels est de voir une tradition qui crée du beau et véhicule des valeurs authentiquement humaines se perdre dans les méandres d’une vulgaire fête, plus ou moins sophistiquée, et les sinuosités d’un monde régi par l’argent. Se perdre en fait dans le mensonge. Dans des mensonges. En ce sens la corrida, et c’est une des raisons qui me font y croire à ce jour, peut être un bel exemple de changement, de belle voie. Ainsi, aussi paradoxal que cela semble, cette violence productrice de beau et de sens, permet aussi de réfléchir autour de valeurs humaines. C’est une sorte d’utopie, une mise en acte factuellement inutile mais symboliquement essentielle à mon rêve humaniste.
La corrida, à côté de l’élaboration d’un savoir, permet aussi l’éclosion d’un langage. Au delà des mots que chacun s’efforce à son rythme d’apprendre, elle permet des échanges (oraux, écrits), souvent passionnés, parfois avec des gens inconnus, et dans un mode de rencontre très simple. Elle autorise un plaisir des mots, une joute orale, des controverses, des exercices de style. Elle permet l’éclosion d’une littérature, d’une poétique également.
Pour tout cela, et tout l’indicible, qui forment un plaisir, malgré un goût amer parfois, chaque année, je libère du temps pour aller goûter à celui d’une arène. Et dans les longs intervalles, je lis souvent autour d’elle. Je ferme les yeux et j’imagine.
Je me souviens et j’attends.