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jeudi 22 avril 2010

Manolete, le Calife Foudroyé



Manolete, Le Calife foudroyé.

Anne Plantagenet dresse un portrait de Manolete, retrace les grands moments de sa vie, et les petits, ceux de l’homme et ceux du torero, et ceux de l'Espagnol des années 1917 à 1947. Elle réfléchit à tout ce qui le définit, elle nous offre de lui une image exacte et non tronquée en exploitant largement les archives et les témoignages après avoir traqué elle-même sur place les faits les plus significatifs.

Le livre commence au 27 août 1947 quand Manolete se rend de Madrid à Linares pour y toréer le lendemain, et se structure en chapitres correspondant au déroulement d'une corrida.

Paseillo présente les personnages avec leur identité et leurs états d'âme. Manolete d'abord, songeur, déçu par le public, triste, pressé de prendre sa retraite en Amérique. Trois hommes l'accompagnent, trois amis : outre le journaliste Bellon, il y a Guillermo, de six ans l'aîné du Nino, qui a partagé avec lui la pauvreté, les privations, les jeux taurins puis plus tard, en 1936, le front d'artillerie, et les rêves de gloire. Il est devenu son chauffeur, valet d'épée, conseiller, confident, ami intime, dévoué et possessif jusqu'à la mort. Camara, depuis 1936 est l'homme d'affaire, austère, intransigeant, autoritaire qui discute contrat, choix des taureaux et revenus à la place de Manolete dont il a reçu les pleins pouvoirs. Il a accepté un changement dans le choix des taureaux pour Manolete, demain. Il aura des miuras – c'est déjà arrivé sept fois - afin de lui défendre sa réputation. Gitanillo de Triana. et Don José Miguel Dominguin à qui il avait confirmé l'alternative, très sûr de lui, toréeront avec lui.
On est peu bavards dans la buick : l'ambiance est crispée. On critique les moeurs de Manolete, ses amours impossibles.

Piques s'attache à décrire l'ascendance du héros, ses père, grand-père, oncle qui furent toreros, sa très catholique et pieuse mère, Angustias qui perdit ses deux maris toreros et pousse aux études son nino pour qu'il ne cède pas à l'envie de les imiter. Dernier et unique fils restant à Angutias, au milieu de cinq filles, le nino, Manolete, a six ans quand son père meurt. Calme, introverti, aimant lire et dessiner, sensible, - parfois excessivement -, capable de rancune et d'orgueil, très croyant et très madrero, il se soumet le plus souvent à la volonté des adultes et de sa mère, mais s'obstine et persévère dans son idée d' abandonner ses études à onze ans et demi pour toréer et rapporter de l'argent à sa famille trop pauvre. On assiste à la naissance de sa vocation, à sa première blessure quand il joue et s'entraîne avec ses camarades de la Merced, à Cordoue, sa ville.

Banderilles consolide la formation du nino, qui commence à toréer, surprendre, s'offrir sa première bicyclette d'occasion, à figurer en Manolete (1931) à l'affiche d'une novillada. Il s'engage dans la troupe des Califes en 1933 et pour la première fois de sa vie, il entre dans les arènes de Linarès, puis il se rendra à Arles et Nîmes en Juin 1934 pour affronter des taureaux dont il doit se contenter de simuler la mise à mort. Peu à peu, il torée, étonne, réussit.
Il porte son premier habit de matador et triomphe à Madrid en 1935.
Il obtient trois gros succès ensuite, dans les arènes de Cordoue et comme il continue de toréer malgré la guerre civile, il obtient son alternative en juillet 1939 à Séville. À 22 ans, il est triomphalement confirmé matador de taureaux à Madrid, le 12 octobre. C'est le point de départ de ses nombreux contrats.

Faena expose dès 1940, ses grands triomphes, sa richesse, son grand succès à Madrid. C'est là qu'une belle actrice divorcée, Antonia Bronchalo soit Lupe Sino remarquera que « c'est un grand torero, mais dur et sec comme un manche à balai ». Pendant ce temps, Lui, devient Le Monstre, en tête des matadors de taureaux. Il s'amuse enfin, sort, fume, boit, aime le flamenco, et tombe fou amoureux de la petite Lupe en 1943. Les succès continuent. Le 6 juillet 1944, à Madrid, il rentre dans l'Histoire, Lupe à ses côtés, puis il est célébré à Cordoue, Valence. Le 8 mai 1945, la tête de son taureau, marquée du V de la victoire est discrètement envoyée à Churchill. On lui oppose des toreros célèbres comme Arruza, un Mexicain qui deviendra son ami et Luis Miguel Dominguin.
C'est aussi sa période des grands voyages entre Madrid, Lisbonne, Mexico, New-York...
Partout, on aime sa façon de toréer très près du taureau, il danse avec lui sans regarder ses cornes et les fixe, eux, les spectateurs comme procéda avant lui Bienvenida,.. L'union qu'il crée avec son taureau est parfaite … C'est une véritable star qui ne se déplace jamais dans les rues sans une troupe de gosses excités autour de lui, ses lunettes fumées sur le nez et se prête aimablement au jeu des photographies : hommes d'église, bonnes soeurs, célébrités en tout genre, tout le monde veut figurer à ses côtés. Toréer avec lui est un honneur et un défi, pensent ses concurrents : Manolete sort tout son répertoire. Le classique et même l'ornemental, naturelles pures et manoletinas spectaculaires, derechazos et les désormais célèbres passes, regard tourné vers le public qu'il ne trahit jamais, pas plus que ses impresarios. Alors, le sable se couvre de chapeaux, de fleurs, de foulards, d'éventails...le lyrisme s'épanouit comme la gangrène.
Les intellectuels font ses éloges dans la presse, composent des poèmes. On pense que Manolete est le meilleur, l'unique, qui a « millimétré la tauromachie, bouleversé toutes les règles de l'art de toréer » ; des dîners sont organisés pour lui, en son honneur, à Cordoue, pendant l' hiver 1944-1945, à Madrid aussi, avec de grands et nombreux écrivains en queue de pie et noeud papillon, tandis que Manolete est dans son costume andalou, fort intimidé. Il est très sollicité, recherché... par des associations caritatives, aussi. Albert Gance lui propose de jouer dans un film qui le célèbrerait. Autre paella géante en mai 1945, à Valence où les deux rivaux, Manoleto et Arruzo, l'alcool aidant, vont devenir de grands amis. Il reçoit de nombreux visiteurs dans sa chambre d'hôpital après une grave blessure en juin 1945, on lui consacre une biographie, il pose pour les photographes ...Au cours de ses voyages, en Amérique où il croit s'évader, libéré de toutes ses chaînes, il est démasqué, interviewé, célébré, à Curaçao en novembre1945, puis à Cuba, puis à Mexico, incapable qu'il est de retrouver hors d'Espagne, un peu d'anonymat. Seul Hemingway vexé d'avoir à l'attendre partira sans le saluer !

La mise à mort. Nous sommes de retour à Linarès, les 27, 29 août 1947 où nous l'avions vu se rendre au tout début de cette biographie. Opposé à Gitanillo et Luis Miguel Dominguin, la mise à mort, nous le savons, sera la sienne et celle du taureau, Islero.

Arrastre
. L'après-vie, les funérailles. Les hommages mondiaux, qu'on ne saurait énumérer ici affluent à Cordoue. Churchill écrira une lettre émouvante. Franco ne se dérangera pas pour les obsèques.


Très vite dans cette glorieuse vie, Anne Plantagenet n'a pas manqué de relever les signes avant-coureurs de difficultés croissant au rythme des succès... Manolete, on le juge laid « jambes cagneuses, yeux globuleux, pomme d'Adam et nez proéminents, le grand garçon maigre est si différent de l'ensemble de ses compagnons qu'il produit sur le public catalan une très forte impression ».
Il est en mauvaise santé depuis l'enfance, après une pneumonie ; sa maigreur accentuée par les privations faillit lui interdire la tauromachie ou le service militaire. Il souffre de maux d'estomac, exagère avec le tabac, l'alcool, puis la cocaïne que ses amis de Madrid et Lupe lui ont appris à consommer.

Il collectionne les blessures, dès ses premières tientas... Peu à peu, son corps est couturé de partout...il a encaissé dix-huit coups de corne graves, cuisses, aine, ventre, clavicules, mains, épaules, plus diverses blessures au genou, commotions cérébrales, fractures qui l'ont immobilisé parfois pendant plusieurs semaines...et cette cicatrice qui lui mange à jamais la joue gauche..
Ne parlons pas de son accident de voiture sur la route de Pampelune en Juillet 44, de son doigt cassé qui l'obligea à toréer de la main droite bandée et à s'armer de deux épées, une factice légère qui sera troquée ensuite contre la vraie et dont l'usage fut dès lors, lancé. Des combats faillirent être annulés à cause de sa faiblesse, Le jour de sa présentation, à Mexico en novembre 45, ou quand il inaugure les arènes de Mexico le 5 février1946, il est si mal en point que Camara décide de tout annuler, mais il torée quand même. Le rosaire auquel se cramponnaient constamment les doigts fébriles de sa mère n'empêchaient pas que des injections de cortisone et des fortifiants soient nécessaires pour le soutenir.
Et c'est moralement, qu'il n'en peut plus. D'un côté, s'opposer à sa mère qu'il vénère, aide, couvre de cadeaux, vautre dans le confort quand elle exige qu'il repousse Lupe, qu'il ne l'épouse pas, et de l'autre, aimer Lupe, avec les interdictions, les doutes, leurs colères, les jalousies, la rupture, c'est atroce.. S'ajoute à cela, la désapprobation de ses sévères hommes de main, du public qui critique ses moeurs, traite Lupe, de Serpent, de Pute, et éveillent en lui de douloureuses suspicions.
Dans l'exercice de son métier, le manque de taureaux abattus pour nourrir le peuple affamé l'empêche de toréer de 1937 à 1938 , ou alors, ensuite, ils ne font pas le poids.
Par chance en tant que torero connu, pendant sa vie militaire des faveurs lui seront accordées pour qu'il s'entraîne et torée. Par chance aussi, en tant que Cordouan, même s'il appartient à la région nationaliste, il ne prend parti pour aucun clan, ne perd pas son temps en haines politiques. Il rencontrera des socialistes au Mexique, gagnera leur amitié d' Espagnols exilés, sera le lien entre eux et leur patrie, entre les continents européen et américain. Seul Franco qui n'aime ni la tauromachie, ni les amours scandaleuses de Manolete, ni sa rencontre avec les socialistes du Mexique, ne se fatiguera, pas plus que lui d'ailleurs, en fausses démonstrations d'amitié.
Mais, si sa neutralité politique convient à l'exercice de sa passion, d'autres conflits épuisent le torero. Sa suprématie indéniable augmente le nombre de ses détracteurs. Le public le tue à petit feu, le hait pour l'arrogance de sa richesse et feint d'ignorer sa générosité. On ne lui pardonne ni ses voitures, américaines et rutilantes, ni ses maisons ni ses lunettes noires qui en font un étranger. Il déserte trop l'Espagne et Cordoue (qui rivalise avec Séville à cause de lui et des exigences financières de Camara). On critique sa maigreur, sa laideur, sa gravité, son arrogance, son style toujours le même, ses taureaux qu'il choisit « comme des veaux », sans doute drogués avec des cornes élimées. Il fut injustement conspué à Saragosse, Barcelone. Même à Mexico, après son succès à la Monumental, la critique espagnole influence la critique mexicaine et des détracteurs trouvent qu'il coûte trop cher, inventent qu'il voulait le retrait du drapeau tricolore républicain (or il n'y avait pas de drapeau). Et puis, quand il torée, il perturbe toute la vie sociale, urbaine, un décret demande de ne pas dépasser le nombre de corridas prévu.
Souvent, on le siffle, on lui assène des injures, on lui oppose des toreros de plus en plus difficiles : Arruza, le maestro mexicain que sa beauté et « sa tauromachie solaire » exaltée ont déjà converti en légende vivante, Luis Miguel Dominguin, avec ses cheveux gominés, plus présentable que lui, gracieux, plus entouré, ...vingt ans, les dents les plus longues de la profession, une arrogance à faire trembler un arbre, un goût prononcé pour la provocation et l'exhibition sans scrupule...nouveau venu, il n'a qu'un but et il l'a exprimé clairement, détrôner le « Monstre ». A. Pantagenet sait bien nous dire les fluctuations des états d'âme du public, ses cruautés et ses manoeuvres, la rumeur tueuse, perverse, incontrôlée.

Aussi, à Linarès, ce 28 août 1947, la souffrance est à son paroxysme. Le trajet a été exténuant et se cristallisent sur Manolete tous les avatars habituels : la fatigue extrême, les maux d'estomac, plus une mauvaise nuit dans une chambre inhabituelle, bruyante, la pensée de Lupe, l'envie d'en finir. Et les taureaux. Camara n'a pas dit que les deux miuras sont très spéciaux, qu'ils se sont agités et battus toute la nuit. Son premier est bizarre, "une véritable horreur... se retourne très vite" ; il ne peut rien en tirer malgré des passes spectaculaires...que des sifflets! L'autre, Islero, ne collabore pas, s'avère très dangereux, cherche à attraper l'homme. Manolete, déjà enragé par le succès que vient de remporter Dominguin, s'entête quand Guillermo et Camara lui font signe d'en finir très vite. Non. Il se lance dans des derechazos impressionnantes puis tire de somptueuses passes, puis ses manoletinas, puis, il s'agenouille devant la bête, pour la première fois ! Pour impressionner, supplanter l'autre, il prolonge plus que jamais avec une majestueuse lenteur... Comme il lui donne la mort, l'animal plante sa corne dans l'artère fémorale. Et on connaît la suite. Il n'a pas de chirurgien attitré comme Angustias le lui avait conseillé.

On est bouleversé par la lecture, écrasé d'informations et pourtant on ne ressent jamais de lassitude. Le texte n'est pas une biographie de dictionnaire délivré dans un ordre chronologique, mais un beau récit littéraire, élégant, vivant, plein d'anecdotes, de suspense, aéré de courts dialogues ; il donne à voir, à s'émouvoir et craindre à mesure que le temps s'écoule et que les coups du destin, on le sait, vont frapper comme un glas, à des heures de plus en plus précisées.
L'ensemble est une métaphore de la corrida, comme la vie du héros, comme toutes les vies, pourrait-on dire, se terminant par une mise à mort. Outre que Anne Plantagenet exprime une profonde connaissance de l'Espagne et du sujet tauromachique, elle possède une grande empathie pour décrire les lieux et s'identifier aux personnages : sa finesse lui donne l 'intelligence des situations, elle sait lire de l'intérieur à travers les secrets, les rancoeurs, les doutes des personnages et du héros, complexe et fascinant. Tout est supérieurement articulé, la lumière s'immisce silencieusement entre les failles de l'histoire pour en accroître, la vie, la vérité, le plaisir.
Au fond, ce qui plaît ce n'est pas l'issue des événements, puisqu'elle nous est donnée dès le premier chapitre, même si au fil de la lecture, on se laisse prendre au jeu et on l'oublie, mais c'est la manière dont les choses se passent, le dessous des cartes et les zones d'ombre de l'histoire, où l'imagination s'épanouit pour mieux rejoindre la vérité historique, le respect des dates, des lieux, des témoignages. On fait partie de ce public d'arène, on se promène dans les petites rues, on roule au milieu des champs calcinés, on entend, ceux qui, du pas de leur porte, affalés sur leurs chaises pliantes bavardent à la fraîche... sur les places des villes surchauffées. On y est dans ce public quand à Madrid, le 6 juillet 1944, il fait encore chaud sur les gradins. Les dames ont mal au poignet à force de s'éventer... les nouvelles arènes de la capitale sont si hautes qu'on se croirait dans un entonnoir. Une étuve...
On pense avec la mère qui s'inquiète, avec le fils qui doute, il se dit que Lupe, n'est pas une femme pour lui, il se surprend à la détester, elle n'en veut qu'à sa fortune, rit de lui dans son dos et le trompe avec tout ce qui bouge... Mais dès qu'elle est là devant lui, contre lui, tout s'estompe et ne subsiste qu'une certitude …..
On imagine, à la suite de l'auteure, Manoleto dans l'arène, à Mexico, livide, malade comme un chien, Manuel Rodriguez s'avance sur le sable mexicain, la montera à la main. Quelques vingt-cinq années après son père. C'est une angoisse sans nom. A ce moment-là, juste avant d'affronter son premier adversaire, il voudrait disparaître sous terre, s'enfuir à grandes enjambées. Pourquoi n'est-il pas devenu maçon? Se surprend-il à penser. Dans une poignée de minutes, il sera peut-être mort... Quand on l'applaudit, après de suaves véroniques, les spectateurs crient au miracle. Lui ne songe plus à rien, concentré.

En plus, Anne Plantagenet respecte le lecteur, facilite sa lecture, soulage sa mémoire par des reprises, des raccourcis qui résument ce qui vient d'être lu. On s'y retrouve toujours. Grâce aux notes renvoyées en bas de page, le récit n'est jamais interrompu, il garde sa cohérence et sa vivacité.
On a beaucoup appris. Sans s'ennuyer sur l'Espagne et l'univers tauromachique qui aujourd'hui, semble-t-il, n'a rien inventé.

Il n'est pas étonnant que Anne Plantagenet ait reçu un prix du récit biographique en 2005. C'était bien un ouvrage tout indiqué pour le Diable Vauvert au moment de la sortie du film de Menno Meyjes.
Gina


jeudi 1 avril 2010

Calife, Monstre, Symbole et... incolore, inodore.




On ne devrait pas toucher aux mythes pour en ignorer délibérément la quintessence. De la terrible personnalité du calife de Cordoue épanouissant son art au cœur de cette si cruelle époque de l’Espagne, cristallisant sur ses seules épaules les passions d’un peuple jusqu’à s’ériger en symbole, il y avait un formidable matériau cinématographique à exploiter. Hélas, au grand film qu’il aurait pu faire pour une élite certes, Manno Meyjes a préféré le petit film à base large pour midinettes énamourées. Pas couillu. Aficionados mes frères, ce film ne vous est pas destiné. Il n’évoquera pas grand-chose à la peuplade de barbares raffinés que nous sommes. On nous avait prévenus pourtant : c’est une fiction romancée. Oui, mais qui tient compte du réel. Un nouveau genre ? Peut-être aurait-il alors mieux valu l’appeler ''Minulato’’, et s’affranchir complètement du réel et de ses contraintes… de toute référence encombrante. Car ici, quelles que soient les lunettes que l’on chausse, cela ne marche pas.
Même si l'on peut aisément concevoir que l'avis de l’aficionado n'est pas déterminant, celui-ci ne peut que sourire aux images du novillo surmonté de bananes censé figurer les terrorrifiques Miuras de 1947, ainsi qu’à la peinture d’un jeune Dominguin hilare, niais ou contrit… à la limite de la débilité : bravo Espartaco pour l'efficience et la véracité du consulting...
Le cinéphile ne peut que trouver définitivement lourde et puérile la scène finale préparant à ''l’empalement bananier’’ de Manolete, un fait historique connu, qu’il n’est pas besoin d’annoncer à grands renforts de mimiques puériles d’inquiétude sur-jouée qui vous font instantanément déconnecter.
Le bibliophile averti sera écoeuré de cet énième parallèle éculé eros/thanatos, avec cette imbrication de scène d’amour et de toreo ne reculant devant rien, même pas devant la lenteur de cette main flattant la croupe du toro avec la même volupté que s’il se fût agi du fessier rebondi de Penelope : aucun cliché ne sera épargné au spectateur prisonnier de son siège et pris la main dans le sac de pop-cornes. Mais les élégantes trouveront les couleurs saturées du capote magnifiques et les jeunes aimeront le viol sonore en dolby THX s'il vous plait par lequel on est censé vivre les bruits du toro. Une bonne idée au demeurant, sauf qu'en fermant les yeux on est plutôt dans un vaisseau spatial renfermant un alien éructeur, mais bon...

Alors, je me suis mis en mode GHâââââ… - ceux qui n’ont pas lu les BD de Gotlieb ne peuvent savoir de quoi je parle - Je me suis dit que passer une heure et demie en compagnie de Melle Cruz, n’était pas le pire des supplices et que j’allais l’admirer goulûment. Elle est toujours belle Penelope. Somptueuse, dans sa robe-fourreau rouge, mais aussi quand on l’aime comme je l’aime, plus émouvante encore, (légèrement) bouffie au réveil, décoiffée par une dispute, ou maculée de mascara dégoulinant. Le mode GHâaaââ... permet de bien admirer : la babine avachie, voire incontinente d’un filet de bave, l’œil torve du psychopathe en rut chimiquement castré, le corps en vrac par atonie subséquente à perf de neurolept' afin de ne pas tenter de forniquer avec l’écran du ciné devant tout le monde ce qui n’est pas convenable, le tout mâtiné par cette rancœur persistante de la frustration que jamais au grand jamais, vous n’éprouverez la douceur de ses seins à l’os de votre grill costal, ni ne sentirez l’odeur de son scalp en posant votre bouche là, sur ses belles boucles brunes d’Espagnole passionnée. Ca manque. Viscéralement. Intellectuellement. Glacialement.
Le mode GHâaâââa... est alors le seul mode possible, un mode de sauvegarde – urgences seulement - empêchant l’accélération des particules et la fissuration des atomes.
Un mode à l’activation facilitée si on rappelle que l’intérêt du film est dépendant de l’angle choisi et qu’en l’occurrence le temps passe sans que l’on n’apprenne rien sur le contexte ou l’âme du déchirement fratricide de ce peuple, ni l’importance qu’eut (cul?) sa mère Angustia (!) sur le profil de sa personnalité. N’évoquons alors même pas l’apport décisif du ''monstre’’ dans le toreo ce dont everybody se contrefout allègrement…

Il faudra donc se tourner une fois de plus vers les livres et notamment je trouve, vers Miguel Del Castillo ( Dictionnaire amoureux de l’Espagne) qui en peu de lignes en dit beaucoup plus long qu’une heure et demie de ce film :

A la tristesse altière de Manolete, à son immobilité dédaigneuse, à son stoïcisme hautain, s’opposait la flamboyance de son rival Carlos Arruza. Le premier était de Cordoue et chacune de ses passes semblait exprimer la mélancolie pensive de l’antique capitale des Omeyyades ; le second un Mexicain, symbolisait dans les amples mouvements de sa cape et de sa muleta le baroquisme de l’Amérique centrale, son imagination débridée.
Sur les gradins, une foule miséreuse, hâve et famélique suivait avec passion ce corps à corps poignant entre le fauve et Manolete. Qui n’a pas vu le Cordouan enchaîner sans bouger les pieds une série de naturelles de la gauche, son long corps penché dessinant une arabesque parfaite ; qui n’a pas vu son regard attentif et méprisant, celui-là ne comprendra jamais l’intimité violente qui liait Manolete et le public. Plus que de l’admiration, une fusion. Autant qu’une présence singulière, le style est une interprétation. Or, la partition que le Cordouan déchiffrait, c’était celle du désespoir collectif. Son temple, sa cadence, scandait une musique de défaite et de ruine. « Nous tiendrons, nous résisterons au désespoir, nous finirons par l’emporter » disait chaque mouvement de sa muleta. Comment le peuple n’aurait-il pas entendu ce langage ? Deux mots revenaient alors dans les conversations : nada, rien, aguantar, supporter avec fierté. Le toreo de Manolete condensait ce lexique.
Quand il mourut à Linarès, tué par Islero, tout le pays prit le deuil. Ce qui disparaissait avec lui, c’était la période de la plus furieuse répression, une époque de misère et de faim, les longues années du silence et de l’hébètement. En le pleurant, l’Espagne pleurait sur elle-même.
Avec sa silhouette svelte, son élégance détachée, sa beauté patricienne, Luis Miguel Dominguin, lui, était le senorito, le rejeton d’une haute bourgeoisie franquiste qui, dégoûtée par l’abjection de l’acharnement répressif, réussissait cependant à s’accommoder d’un régime somme toute vivable.
Au yeux des étrangers il symbolisait l’Espagne, la noblesse de ses attitudes. Malgré la dictature, l’Espagne vivait, riait, chantait et dansait, semblait dire le toreo allègre de Luis Miguel. Elle était d’autant plus vivante qu’elle sortait de son isolement et rejoignait le camp occidental dans son combat contre le bolchévisme. Comment s’étonner si un grand écrivain américain, auteur de l’un des plus beaux romans sur la guerre civile, Hemingway, adoubait ce torero légendaire ? A la même époque l’ Amérique volait au secours du régime. Certes Hemingway ne se proposait pas de cautionner le franquisme qu’il avait combattu dans sa jeunesse. En célébrant ordonnez et Luis Miguel, il célébrait le pays. C’est tout ce que Franco demandait : la reconnaissance que l’Espagne continuait d’exister. C’était d’ailleurs la réalité.

Pour son style et sa contribution au toreo, Cesar Jalon disait dans ses mémoires qu’

« il est indéniable que Manolete a franchi cet espace, ce demi pas, cet échelon refaçonné par les impondérables propres au génie qui sépare de façon notoire le bon torero, et même le grand artiste, du phénomène… la tauromachie va récolter le savoir-faire de manolete tout comme le miel les arômes des champs »

et José maria de Cossio :

« la longueur de son bras, étendu royalement, devenait le rayon de ce cercle où le toro devrait se livrer uniquement en vertu du toreo… Son courage impassible et son poignet incommensurable lui permettaient de se rendre maître du toro. N’importe quel torero aurait pu essayer de dominer ainsi les toros, mais il est certain qu’il n’y serait même pas parvenu avec la moitié de ceux avec lesquels triomphait Manolete »

Pour Paco Aguado ( Figuras du XXe siècle ) :

« la domination sans démagogies ni ardentes démonstrations de pouvoir, soumettre en toréant, faisant que les toros corrigent d’eux-mêmes leurs défauts ‘’tout simplement’’ en leur faisant suivre sa muleta et en foulant avec une fascinante quiétude un emplacement à haut risque. Manolete fit ainsi de l’exception une norme »

« Comme l’a affirmé à maintes reprises son rival frustré Pepe Luis Vasquez, Manolete s’engagea dans la voie sans issue de la régularité. Et cela ni le public ni la critique ne lui ont jamais pardonné. A chaque triomphe, à chaque coup de corne, à chaque peseta gagnée, Manolete faisait croître les exigences de ce pays d’iconoclastes. La pression devint telle, que Manuel Rodriguez mourut d’épuisement au sommet. Là où la foudre se dirige toujours.

Il manque encore à se procurer les califes, celui de François Zumbiehl et la version ‘’foudroyée’’ de Anne Plantagenet au éditions du Diable Vauvert qui organisait cette avant-première et cette discussion avec l’auteure et un Paul Coulomb qui trouvait que pour le Lituanien moyen ou le citoyen de l’île de Man qui n’avait jamais vu de corrida ce film était très bien… Argument non négligeable à l’heure où les corridas ne sont plus organisées pour les aficionados mais pour les autres, plus nombreux. Il nous révèle donc d’un coup pourquoi ce film ne nous a pas plu (sauf à Gina bien sûr, mais c’est justement la preuve…) et nous excusera de n’avoir pas le même angle de vue. Dans la catégorie surprise, j’ai remarqué la resena assassine du d’ordinaire aimable et consensuel revistero du Midi-Libre pointant dès le titre de son papier, le manque affligeant de caste de ce film !

Alors…. Aller le voir ou pas ? Si l’on voulait établir un parallèle avec la sulfureuse Penelupe Sinocruz qui assène à son Manolete « tu es le plus beau des hommes laids que j’ai jamais vu » , on pourrait peut-être vous recommander de vous rendre au plus mauvais film que se doit de voir un aficionado rompu à l’auto-flagellation par la foultitude de corridas ennuyeuses qu’il ingurgita dans sa vie. Surtout s’il est Penelopo-sensible. Mais plus, je peux pas...