Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

dimanche 1 mars 2015

Tic-Tac...

J'ai raté ma vie. Plus de cinquante ans et pas de Rollex au poignet. Ni aucun des must-have qui vous classent un type. Il est l'heure de l'admettre. De ceux que les Bimbos rangent dans leur boîte à critères pour leurs speed-dating à footballeurs.

J'avoue que cela a parfois contrarié mon hédonisme larvé : j'ai tellement regardé tourner ma Jaguar sur mon ''Circuit 24 '' quand j'étais petit, accroupi, seul, sur le parquet de ma chambre. Des heures durant elle m'a hypnotisé, avalant, obstinée, les tours de circuits en empoussiérant ses patins métalliques que je changeais de temps à autre. Je la connaissais pas cœur. Elle était survireuse ma type E, avec son gros cul vert anglais. Une fan de la centrifugation arrière, une vraie propulsion. Mais il suffisait d'un léger relâchement de mon pouce sur la poignée à l'entrée du virage pour qu'elle ne déraille pas.
Tous les copains de passage voulaient la Porsche, étincelante dans sa livrée argent, plus basse, plus rapide mais... toujours battue malgré le handicap car je connaissais tellement bien le circuit et la Jaguar... Ne jamais tenter le dépassement en courbe, attendre son heure, la faute, ou, plus pernicieux encore, attendre la chicane pour percuter la teutonne de trois quart arrière et la faire gicler du rail.
Aujourd'hui pourtant, je ne cracherais pas sur une Porsche, moderne et fiable même si la connotation ''coiffeur italien'' ou pire ''vieux beau sur le retour'' est gênante. Mais quand même, tu ne dois plus avoir envie d'autoroutes mais de belles épingles à cheveux à enchaîner bien à plat, comme ses cylindres, dans une musicalité envoûtante et des coups de pied au cul fantastiques à chaque effleurage d'accélérateur... Du plaisir brut, quoi... mais non, j'en n'ai pas... c'est tellement vulgaire en plus... tandis qu'Aston-Martin c'est le fantasme total... bon, ben, oublie Marcus... t'as raté ta vie, t'as raté ta vie.

L'heure ? Par le portable le plus souvent, ou bien encore par cette conscience aigüe du temps que t'as donné, le temps lui-même, précisément, qui à force de son écoulement te découpe l'expérience en tranches si fines que lorsque ta compagne te demande dans un de ces moments où le rythme s'est englué : il est quelle heure tu crois ? À n'importe quel moment de la nuit, à une heure où cela n'a d'ailleurs aucune importance, tu as cette quasi-effrayante capacité à répondre : 3 h 48 en te trompant de plus ou moins cinq minutes seulement.

Là, tu comprends le pouvoir de ce qui te décoche de la réalité, comme l'écriture qui te sors de l'espace temps. Tu penses n'avoir écris qu'une heure et il est l'aube déjà. Sauf que ça, c'est quand tu étais malheureux, que tu voulais t'échapper de ta vie. Maintenant, malgré les idées qui te traversent, tu dors comme un ouvrier, serein comme un maçon éreinté, forge ralentie, comme un type qui ne s'interroge plus, comme un type qui a enfin choisi.

Posséder une Porsche pour posséder une Porsche ? Aucun intérêt, c'est comme lire l'heure sur une Rollex. Mais pour goûter aux sensations que donne une voiture de sport, oui. Si seulement tu es allé apprendre à piloter sur terre pour en comprendre le comportement, apprendre à redresser un dérapage, à passer la puissance. Savoir et aimer la minutie d'une mécanique de précision.

Rollex pour se gargariser de lire du nom propre évocateur d'or et de Rolls ?
Mais une mécanique de prestige dans un boîtier pas huppé, c'est sympa aussi, surtout si on ''t'offre'' (à prix d'or) une série limitée dont le graphisme irrévérencieux vient contrarier la bourgeoisie de l'objet en te rappelant ta jeunesse et les caves humides ou tu te prenais pour un musicos. Tiens, comme cette Zénit animée par un mouvement ''El Primero'' siglée de la langue Stones. Ah bon ? J'ai un goût de chiottes ? Moi je trouve ça bien : modestie de la marque, classe d'un mouvement de grande précision et insolence rock. Et puis oh, ce ne serait que pour mon poignet.

Eh bien lecteur, j'en ai trouvé une d'occase sur The good corner : 9500 écus ! Ha, Ha, très drôle... c'est pas pour les kinés dis donc... encore un plaisir raté... mais qu'il est con ce Seguela !

C'est comme le sauna à trois mille mètres d'altitude de Cortina d'Ampezzo vu l'autre jour sur France 2 : si tu l'as raté lecteur va le repêcher sur pluzz, tu y verras de la coucougnette de trentenaire privilégié épilé, ça vaut la recherche (et donne-nous le lien par la même occasion, j'ai pas le temps...) le type sort plonger tout nu dans ce qu'il croit être de la poudreuse et se ramasse sur une plaque dure offrant la vue de ses... enfin, vas-y jeune fille, c'est pas tous les jours qu'on rigole.

Alors bien sûr, il y a la sophistication virtuose du trois étoiles Michelin pour ton assiette. Faut y aller pour savoir. Entre ridicule et admiration. Moindre plaisir que de sucer la tête d'une gambas de roche. Et moi, j'ai de la chance, je suis heureux avec rien. Enfin, si ''rien'' est par exemple la Méditerranée au crépuscule – plage de Maguelonne - quand le ciel et l'eau peinent à se différencier, avec une pêche miraculeuse mangée avec les doigts, grillée au feu du bois ramassé sur place, entre trouffions évadés de la caserne austère. La vie quand elle échappe à la contrainte. L'instant magique, des flammes, des galets, du bois flotté, le miroir de l'eau, le lever de lune, l'effluve qui nourrit, les doigts qui brûlent, la chair blanche qui fond, les étoiles, le bruit du ressac, des coquilles nacrées, rien que des merveilles simples et gratuites. La conscience de vivre. L'âme vagabonde, le sentiment fragile. Une étoffe qui se dérobe, douce et lente, sans désemparer, devant la sauvagerie brute. Presque rien. Un temps particulier qu'aucune montre ne sait mesurer. Toutes les secondes ne se valent pas.

4 commentaires:

el Chulo a dit…

Très beau!

Anonyme a dit…

il est l'or..., monseignor...

gina a dit…

je saurai me contenter d'une Méditerranée au crépuscule d'une belle journée d'été. Car lui, c'est sûr, il reviendra.

Anonyme a dit…

Crépuscule...crépuscule...