Adieu

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photo de Anya Bartels-Suerdmont

vendredi 3 juin 2016

El Pana Ha Muerto

Le fantasque, extravagant, bohème, romantique, inclassable El Pana n'est plus. Il ne fera plus de paseo en tournant le dos à la présidence ou en marchant à reculons, un puro de Cuba vissé aux lèvres, écartant trop le bras, esquissant des pas glissés sur le sable. Il était aussi inattendu que peuvent l'espérer tous ceux qui "écrivent de toros" et aiment à rendre compte de cette aventure dérisoire et sublime, gaie comme la fête et sérieuse comme la mort qu'incarne chaque toro, même faible, même brocho, comme celui qui lui décocha ce vol plané mal réceptionné. Il ne poursuivra plus ses recherches sur la lenteur du toreo qu'il disait être la noblesse de cet Art.
 
On ne connaissait pas l'homme assez bien pour savoir si sa pensée n'était qu'un fatras frustre et archaïque, aux saillies machistes scandalisant les donzelles de "Cosmopolitan" ou "Glamour" mais comment, quand on aime la vie, ne pas sourire et souscrire à cette reconnaissance du ventre assumée :
 
<< Les femmes, comme les cuisiniers, sont les meilleures compagnes du torero...>>
 
Car j'avais oublié de vous le dire mais El Pana était torero. Certains se réjouiront donc de sa fin. Torero, un statut qui suscite l'aversion ou l'admiration c'est selon, mais à nul autre pareil seulement compris par une frange infime de l'humanité. Pas celle qui célèbre la mondialisation, le ravalement, la rationalisation. Pas celle qui aime l'édulcorant, le principe de précaution et érige la norme comme ultime développement de la civilisation. Plutôt ceux qui aiment lire des nouvelles ou des romans peuplés de tels personnages, ceux qui aiment le sel, le citron, l'anchois, la cacahuète, le vin et le piment. Ce qui n'est pas forcément bon pour la santé. Ceux qui aimaient El Pana pour sa singularité.
 
Des femmes et des gueuletons, à 64 ans, il pouvaient s'y adonner en sécurité, jouissant de sa légende. Mais être torero n'est pas être rationnel. Ceux-là travaillent à la poste ou à la banque, font fructifier leurs économies, prévoient l'avenir, lissent les risques. Vive la Fiesta brava dont le danger est la dignité.
 
Pour El Pana et le club des toreros morts, il était urgent de vivre intensément, alors c'est en torero qu'ils se sont offerts à la faucheuse. Pourvu qu'en enfer, puisque sa vie n'était pas très catholique, il dîne sur les braises ardentes du plaisir avec des créatures à la beauté diabolique. Le purgatoire est  culpabilisant, le paradis est ennuyeux. Pas le toreo.

3 commentaires:

"Jiès Arles" a dit…

Très bel hommage ... merci pour lui, Marc
Jiès

el Chulo a dit…

superbe texte monsieur delon!

Pedroplan a dit…

La vidéo des obsèques d'El Pana (sur le site Mundotoro) est à la mesure du personnage...