Adieu

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photo de Anya Bartels-Suerdmont

dimanche 18 juin 2017

Le Petit Profit Tonitruant de la Dignité



Ivan Fandiño est mort et tout le monde s’en fout. Un peu comme est mort le PCF et comme se meurt le PS à l’exception de ses membres les plus opportunistes vite repeints des couleurs de la déambulation salvatrice. Marche ou Crève. Des tas de gens meurent tous les jours dans l’indifférence générale. Et même mieux, nous offrent ce sentiment de jouissance fugace et presque malsaine, d’en avoir réchappé. C’est encore l’autre qui a été frappé et la vie a soudain ce supplément de sel, ce pic de jouissance égoïste, ce sentiment de partie remise. De bonus, de sursis. Avec parfois cette concomitante sagesse, fugace elle aussi, de se dire mais pourquoi s’emmerder à ce point avec tous ces faux problèmes alors que tout peut s’arrêter d’une seconde à l’autre… ?

Il n’y a pas beaucoup de photographies où Fandiño sourit. Son visage évoquait plutôt un homme sombre, grave, à qui on n’aurait pas envoyé spontanément une grande claque dans le dos. Comme si la prémonition de la tragédie l’habitait déjà. Il était parait-il exigeant et profond, sûrement pas celui qu’il fallait inviter à une soirée comme ''ambianceur'' ni dans une arène comme chauffeur de tendidos pueblerrino. Un torero à décoder, profond, d’intimité, d’introspection claire-obscure, de vérité, sans grande transmission vers le public. Quand il officiait, on le sentait classique et compétent et personne n’avait peur pour lui, il ne donnait pas l’impression d’une quelconque fragilité. Et pourtant messieurs-dames, un autre aurait dit ''les gens'' mais je ne voudrais pas ressembler à un petit dictateur péruvien, ''Povrechito'' éructa hier un coup de corne dans le ruedo d’Aire sur Adour qui pourtant rime avec velours, avec amour, qui le raya de la carte. Les Baltazar Iban étaient bien armés, astifinos, solides, ne faisaient pas honte à la Fiesta Brava.

Il est passé des décennies sans que le grand interrupteur, qu’il s’appelle Dieu, la mala suerte ou la loi des séries, ne prélève de rêveurs belluaires en habit de lumière et puis, depuis quelques mois : El Pana, Victor Barrio, Renatto Motta, Ivan Fandiño.

Si personne ne torée pour mourir prématurément, tous prennent en compte qu’ils seront châtiés et que la mort brutale est une éventualité. Il faut croire que le romantisme de cette vie, les enjeux qu’elle convoque en valent la peine, loin des polémiques stériles.

Alors, si la mort donnée par ''Povrechito'' ne sera qu’un ''petit profit'' pour Fandiño lui-même, elle est comme pour José Candido Esposito mort en 1771, Pepe Hillo en 1801, Joselito en 1920, Ignacio Sanchez Mejias en 1934, José Falcon, Paquirri, El Yiyo et la cinquantaine de toreros non cités, une énorme contribution à la fête du courage, celle de la dignité. 
Tant que ce risque sera présent, elle clouera le bec, même s’ils ne l’avoueront jamais, à tous ceux qui condamnent sans faire cet effort qui ne coûte pourtant aucune blessure, sinon d’accepter de grandir, d’approcher un peuple comme le ferait un ethnologue, par l’anthropologie, la sociologie, la compréhension de son âme vivace et profonde au travers d’un rite qui se répercute, mortels que nous sommes, bien au-delà du niveau incriminé de faire bobo aux animaux ce qui est par ailleurs partout observé dans la nature quand ils s’entre-dévorent allègrement.



''Petit profit'' ou ''Petit rot'', on ne sait ce qu’il y avait dans la tête de celui qui le baptisa, éructa comme ses frères tueurs au fil des siècles, la grandeur tonitruante du combat des toros, ces fauves dangereux que l’on pourrait abattre caché en pleine nature avec un lance-roquette mais qu’un peuple choisit d’affronter au contact et à pied avec un chiffon et une épée au risque d’en mourir. Ceux qui trouvent le concept émouvant ne dénient pas aux autres le loisir de ne pas aimer, mais tous devraient pouvoir admettre la dignité de la chose. Ce que le couple à jamais uni Povrechito-Fandiño est venu nous rappeler. C’est ce qu’il faudrait pouvoir expliquer à la petite fille de deux ans qui s’étonnera bientôt de ne plus voir son papa, ce héros moderne et modeste dont elle pourra être fière à jamais.

Photo de Anya Bartels-Suermondt

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