
Dans l'escalier déjà, ça sentait l'Espagne à plein nez. Cette odeur inimitable qu'on ne respire que là-bas. Celle qui évoque les couleurs de la paella. Du jaune orangé au rouge sang. Pardon pour la catalogne sécessionniste. Avec un peu de chance cela vient de la cuisine de Mari-Carmen que je visite ce matin. Oui, pas de doute, devant sa porte l'effluve s'intensifie. Je sonne. J'entends des bruits de casseroles qui s'entrechoquent, puis la porte s'ouvre sur une constellation bigarrée et fumante de bigoudis au safran. Yaya Mari-Carmen semble se déplacer enveloppée d'un nuage de cette fragrance puissante qu'elle diffuse autant qu'elle l'absorbe. Après les civilités d'usage, je l'entreprends.
Mouscoulacion, Equilibracion, Coordinacion.
Au loin, traversant le long couloir, erre parfois l'ombre fantomatique de son mari qui nous jette des regards jaloux. Pour une fois qu'il n'est pas le centre d'intérêt majeur... Cette odeur me rappelle les vacances de ma petite enfance, à Lloret del Mar du temps où ce n'était qu'un tout petit village de pêcheurs.
Mais qu'est-ce que vous faites à manger madame M... ça sent booooonnn... !
Aaaah tu entends Antonio ? El Kiné diga qué ça sent bon chez toi... il me reproche de ne pas assez cuisiné... loui il fé rien, il attend toute la journée qué zé loui fasse tout, bou comprené... es facil... pero jé soui vieja y cansa ahora...
Montrez-moi ce que vous préparez !
Si ! Venga en la cocina... cé oun arroz de gambas...
et elle soulève le couvercle en me poussant le dos pour que je le sniffe en surplomb.
Ouaah, ce que ça sent booooooonnnn ! Comment vous faites ?
Yaya Mari-Carmen sourit, toute fière...
Zé fé rebenir les gambas dans un pé d'houile d'olive, pas longtemps, hein... zé lé dékrotik... dékzorkique... como se llama ?
Décortique !
Si ! Esso es ! Pero bou laissé la queue , et jé lé mé dé côté. Jé remé dans la paella les kracapaces... les karatapax... krzacrapassss
Carapaces !
Si ! La décorticacion de las gambas, quoi... y las cabezas ! Muy importante las cabezas, no olvido ! Zé mé ma tomat', l'aïl, du poivre et du safran et juste un trait de vino blanco al final, Barbadillo por ejemplo... et ça coui, et ça coui, à petit à petit, quieto... bou écrasé bien las cabezas de temps en temps, bou remoué, tranquillo... à peti feu, petit à petit, bou laisse mijoté que tou pé fèr tes bigoudis pendant ce temps, tou mé bien du vrai safran...encore... jusqu'à ce qué cé soit tout bien... como diga ? Com...
Compoté ?
Si ! De la compot'. Ensouite bou lé mixé un pé ma pas beaucoup, et bou lé passé bien écrasé dans l'asiatique, là, tou sé ?
… ? aaah... le chinois ?
Si ! Qué cé una passoira francese...
Si... oun Chin-tok !
Mé qué bou mé fète rire mésié délong... !
Je pourrais pas le goûter ? Avec une petite cuillère à café ?
Ziiiiiii.... bien sour...
Et là, yaya Mari-Carmen prend sa louche et m'en file une rasade à noyer un gosier sec.
Ohalalalaaaaa... extraordinaire... quel suc ! Dantesque !
No... dans le riz, cé l'arroz qué bou fé cuire là-dedans ! Y al final, bou rajouté les gambas dedans, ayyyy qué es bueno...
Tu vois qué cé bon dé soucer la gambas !
Fait son mari, derrière nous, appuyé à l'embrasure de la porte, goguenard, un sourire salace à la bouche...
Mari-Carmen la honte aux joues, aussi orange que sa bisque, le fusille du regard et j'ai soudain peur que ses bigoudis ne quittent sa tête sous l'impulsion de la colère et lui criblent sa face ravie. Elle le toise enfin et l'achève de cette maxime définitive :
- De la tête à la queue, pour soucer la gambas, encore faut-il qu'elle soit fraîche !