Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

mercredi 17 février 2016

Soins à Domicile VII : Tea Time



De nous deux, je crois que c’est moi qui bouge le plus. Je mime tout ce que je lui demande puisqu’il ne parle pas français. La séance de récupération d’un AVC pas méchant, a lieu chez lui dans le salon marocain. Au mur, des cadres dorés clinquants abritent la parole divine. Les canapés qui ceinturent la pièce sont plutôt ''haut de gamme’’ avec leurs larges accoudoirs capitonnés et cabochons de verre incrustés. Ils sont recouverts d’un sur-matelas de velours bleu tandis qu’au plafond, le lustre rococo mais pas riquiqui, passe par une triple pression de l’interrupteur, du bleu, au vert, au rouge, avant d’arborer le blanc standard qui permet enfin d’éclairer la pièce.

Car monsieur A donne dans le gadget luxueux pour illustrer sa réussite sociale supérieure à la moyenne de sa communauté. Je croise parfois ses fils qui sont gentils et polis, s’expriment bien, avec une allure distinguée. Sa femme sent bon, ourle ses yeux de Khôl et a trente ans de moins que lui. Ce n’est pas moi que ça choquerait. Des ouvriers français ré-agencent à neuf la cuisine arabe. Elle me fait visiter. Je dis que c’est beau. Elle est contente. Tu boiras le thé ? Je boirai, bien sûr.

J’ai baptisé ''culbuto'' le premier exercice qui fait rouler la plante du pied de la pointe des orteils aux talons, sans jamais perdre l’équilibre. Dos au canapé et moi devant quand même au cas où ça foirerait. Depuis quelques jours, lors de cet exercice, monsieur A prend de l’assurance, jette brusquement ses bras de côté ou en l’air, s’étire le dos dans un cri libérateur ou tente carrément un moulinet de bras quasi subversif, histoire de montrer que, question activité d’allobroge spontanée, malgré son âge, il en garde encore sous la pédale. Je m’efforce de prendre un air légèrement admiratif en tant que mâle avisé, devant l’audace gymnique.

Au bout d’un quart d’heure, son coach perso anti-people remboursé par la sécu lui indique qu’on va terminer par dix relevés de pouf bas, sans l’aide des mains. Après de nombreux faux départs calamiteux en quête de verticalité version  fusée Ariane, tête vers le plafond, je réussis à lui faire admettre le départ en tir de missile raté, plongeant et près du bord… Oualàààà, tête vers les genoux pour décoller les fesses avant de songer à se redresser.

Je renoue mon écharpe tandis que monsieur A zèle de diverses fentes avant ou latérales que ne renierait pas un manieur de fleuret, inutiles et dangereuses, censées peut-être démontrer à sa jeune femme qui s’avance avec le plateau en argent, que je ne suis pas vraiment parvenu à l’épuiser mais juste à l’échauffer. 

Elle m’invite à m’asseoir, me roule de grands yeux noirs hospitaliers, fière de me recevoir, oxygène le thé d’un verre à l’autre avant de le reverser dans la théière. Elle me tend une petite assiette remplie de chocolats, noix, cacahuètes, noix de cajou, pistaches. Plus elle m’est dévouée, plus le visage de monsieur A se renferme. Le verre à la main dont elle règle l’inclinaison reçoit enfin le filet brûlant d’une hauteur impressionnante dans un glougloutement de cascade secrète qui m’évoque des images et sensations vécues là-bas, avec Amine, dans les dunes fauves des grands ergs. Tout sourire, elle me sert avant monsieur A, qui se rembrunit un peu plus. Elle, parle le français, me parle beaucoup, me pose des questions et semble aussi honorée de ma présence, que je le suis de l’offrande de son thé. Elle me dit que son dos étant douloureux, il est possible qu’un jour elle vienne se faire masser. Monsieur A serre les mâchoires. Je lui souhaite de n’avoir jamais besoin de moi mais que si par malchance, un jour… elle pouvait compter sur moi, je la soignerais avec plaisir. Monsieur A plisse le regard. Elle me remercie puis s’efface, regagnant sa cuisine rénovée, nous laissant entre hommes.

Le petit problème c'est que monsieur A et moi, nous n’avons rien à nous dire. Je ne parle pas l’arabe, il ne parle pas le français. Nous devons pourtant, à cause du thé qui brûle, passer de longues minutes ensemble… D’un geste précis, il vient piquer une cacahuète, une seule, à la surface du monticule des mignardises. Je l’imite avec trois doigts plongeants qui provoquent une avalanche de noix et autres graines sur la nappe. Il semble en rire, intérieurement, et recommence de sa main leste à piquer une autre cacahuète, comme pour me montrer sa maîtrise, juste et précis comme un oiseau de mer pique un anchois au milieu d’un banc. Puis il rejette légèrement la tête en arrière, hiératique, inspiré, réfléchi.

Je tente une prise de verre à thé qui me brûle cruellement les doigts. Là c’est sûr, il a souri. 
 

Parfois on se regarde. Ou pas. C’est un peu comme si on réfléchissait ensemble à un problème différent… Parfois c’est d’un drôle d’air, sans que j’arrive à savoir s’il pense :

<< Alors, elle te plait ma femme ? >>  Ou bien : << C’est vrai qu’ils me font du bien tes exercices…>> Alors je le regarde aussi sans savoir si je lui réponds : << Tu parles si je m’en fous de ta femme… ! >> Ou bien encore : << Alors, content de tes progrès… ? >>


Et les minutes s’égrènent ainsi à attendre que passe le temps pour que tiédisse le thé, conscient que madame L, la prochaine patiente de ma tournée doit me maudire car je vais me retrouver en même temps que l’infirmière pour entreprendre sa mère grabataire. Mais parfois, l’imprévu a du bon, son thé est délicieux, il me réchauffe des rafales de mistral qui me glacent depuis ce matin et ces cacahuètes bienvenues annulent le creux de onze heures. La première gorgée de thé déglutie était une vraie boule de feu qui m’indiquait avec une précision décapante le trajet qu’elle empruntait. J’avais l’impression qu’un petit soldat armé d’un lance-flammes descendait en moi.

Elle n’aura qu’à m’offrir un café, tiens, madame L ! Je laisse toujours la priorité aux infirmières croisées.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Ca c est du bon Delon,une tranche de vie professionnelle tellement bien décrite que l on a l impression de faire partie de la scene.La description des regards, des pensées, tout sonne juste et bien sur avec la touche de l humour delonien, le bon, sans sarcasme,sans réflexion politique empreinte de dépit et d amertume. Bref, sans doute le vrai Delon, celui qu on aime (lire), celui du PH 2016? On le souhaite!Jules Goyavent (le rouge)

Marc Delon a dit…

Avant de savoir si le PH est bon, y'a le PNE qui va sortir : le 29 courant on va savoir le nom des finalistes de la zézette et du quiqui... MD (bleu, blanc ou rouge selon les idées mais jamais rose !)

gina a dit…

On se croirait chez Balzac et la tea-party serait le point de départ d'une histoire.