Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

samedi 25 août 2012

Un Chemin à Emprunter

Les instruments que le photographe manipule – ses appareils – sont essentiels. Chacun d'entre eux doit jouer un rôle particulier en fonction de ses propriétés intrinsèques. 
Ainsi, le traditionnel appareil photo de petit format – pour pellicule standard de 35m – rend compte de ce qui, pendant le voyage, passe sous nos yeux, magique et fugace. Les images enregistrées avec ce type d'appareil ont le même défaut de définition, le même écho de mouvement et la même absence d'hyperréalisme que ce que capte l'oeil du voyageur derrière la fenêtre d'un train ou d'une voiture. A une telle vitesse, nous sommes incapables de graver en nous les détails d'une scène qui nous a fascinés ; seul demeure le souvenir d'une atmosphère aux contours imprécis. Comme le dit Serge Tisseron : 
 
« La photographie floue constitue un fragment de temps dont l'empreinte a été compromise par l'objet, plus qu'un objet compromis par le temps. Elle rend compte de l'impossibilité à arrêter le temps et elle le convertit en prétexte pour une poésie de la représentation »

L'appareil de petit format joue le même rôle que l'oeil sensitif, alors que celui de moyen format – pour négatif 6x6 – correspond à l'oeil cognitif et, par conséquent, à une approche du sujet plus réfléchie.
Si l'on suit cette logique qui veut que le degré de rationalité soit directement proportionnel au format du négatif, les plaques de 20x25cm impliqueraient alors le degré le plus haut de distance émotionnelle par rapport au sujet. Mais Castro Prieto réalise une pirouette avec ce type d'appareil, en l'utilisant de manière insolite. Malgré le trépied, il arrive à le manipuler comme s'il s'agissait d'un vulgaire appareil portable. Ainsi la froide objectivité de l'hyperréalisme, propre au grand format, ne le concerne pas : il sait restituer les atmosphères imprécises du 35mm et l'esprit transcendant du portrait de moyen format.

Les interventions du photographe sur le plan focal sont loin d'être de purs maniérismes esthétiques. Les images acquièrent l'effet – tant recherché – d'irréalité. Par là, elles deviennent puissamment oniriques, évocatrices. Elles exercent en même temps tous les attraits de l'hyperréalisme sans pour autant que l'accent soit mis sur leur aspect documentaire et descriptif. Bouleverser le plan focal implique un changement dans la perception de la réalité. D'une certaine manière le temps lui aussi est comme incorporé dans l'image. Le photographe anticipe le parcours que l'oeil du spectateur effectuera : guidé par la curiosité et la fascination, son regard décrit parfois une trajectoire incohérente et imprévisible, allant de ci, de là, revenant sur tel point, ou s'arrêtant à des détails insoupçonnés sans la moindre explication. Chaque image est une somme de fragments qui possède un vie autonome, une collection de ces punctums dont Roland Barthes parla pour expliquer pourquoi nos yeux sont attirés par certains détails. Cette manipulation des plans focaux est presque un exercice d'affirmation : elle illustre la multiplicité des lectures qu'une bonne photographie doit proposer tout en soulignant les propriétés polyédriques du procédé. Finalement, l'appareil à plaques fait de Juan Manuel un double de son cher Martin Chambi. Précisément dans le pays du maître, dans les paysages qu'il a sillonnés en compagnie d'une mule portant son équipement photographique. Il n'est pas étonnant qu'à chaque expédition Juan Manuel Castro Prieto ait emporté avec lui le souvenir de cet homme qui aima tant son peuple et sa culture ancestrale. C'est pourquoi, même s'il se méfie des grands mots, je n'ai pas peur de souligner la dimension mythique que ce projet a eue à ses yeux.

De toutes façons le voyageur, doit s'attendre à vivre sans cesse des moments dramatiques et mythiques. Quand la mort fait sentir sa présence, elle change obligatoirement notre perception de la réalité. Un matin, alors qu'il n'avait pas cessé de pleuvoir, nous décidâmes d'abandonner Yerbabuena, et le marché au x chevaux et autres bêtes qui n'étaient plus que boue, pour monter.... etc
                                                                                                                                                     Alejandro Castellote

Ce livre est épuisé mais en cherchant bien sur le net, on le croise : si cela vous arrive, cliquez, vous ne le regretterez pas ! A moins qu'il s'agisse de vos ultimes deniers et alors je vous conseille de les gardez pour acheter le livre que je vais bientôt vous proposer, beaucoup plus taurin.... :-) 
Mais ici tout d'abord, d'extraordinaires photos où la supériorité de la chambre photographique saute effectivement aux yeux concernant ce qui est expliqué dans cet extrait du texte passionnant de Castelotte, le modelé, la séparation des plans, si spectaculaire, donnant souvent une telle impression de relief qu'on a l'impression ''d'entrer'' dans la photo, voire même d'y être entré et d'évoluer dans sa profondeur. Non, kedale, rien fumé. Constatez par vous même le chef-d'oeuvre de ce photographe madrilène qui vint l'été dernier animer un stage sur le reportage à trente kilomètres de chez moi sans que je le sache ! J'aurais bu son expérience et son talent avec grand intérêt. Je sais pas moi, imaginez que vous soyez beccerista et qu'on vous dise qu'El Juli va venir à côté de chez vous, enseigner sans compter, pendant une semaine, absolument tout ce qu'il sait sur les toros. Comprenez, maintenant ?

1 commentaire:

Maja Lola a dit…

"l'illustration de la multiplicité des lectures ... " Cet océan cantabrique en ouvre, des portes !

Le rocher, le ciel et l'eau ... trois éléments que "l'oeil" du photographe restitue pour exacerber, éveiller, inventer, faire rêver. Au point de faire oublier qu'il ait fallu la manipulation d'instruments et la connaissance de la technique pour nous faire nous évader dans cette beauté vivante de la nature.