Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

samedi 24 novembre 2012

Fantasmatador Littéraire

A travers trois formes d’écriture, plus toreristas que toristas, Denis Podalydès réalise une approche de la passion tauromachique. Un simple journal relatant ses déplacements au fil de corridas, deux monologues où s’expriment deux toreros aux trajectoires originales et le récit d’une faena de l’auteur … la finalité étant de nous amener vers l’illustration d’une universalité d’approche de la corrida dans tout ce qu’elle véhicule d’émotions, de contradictions, de peurs et d’angoisses.

JOURNAL

Podalydès ne décrit pas le bien ou le mal fondé des gestes, admet son ignorance aficionada … il attend tout simplement l’émotion. Non pas celle à sens unique , pourvoyeuse de simple spectacle qui s’achèverait par une tertulia enflammée à la redondance de postures devenues courantes, voire ennuyeuses. Il recherche le détonateur interactif de questionnements, d’angoisses, de paroxysmes que l’auteur rend accessibles à travers son expérience personnelle de comédien.
Et c’est bien là que le livre détient tout son intérêt à la fois personnel pour l’auteur mais déculpabilisant et libératoire pour le lecteur lambda, celui qui prend plaisir à un spectacle taurin sans complexes ni calcul, vierge de tout à priori dictatorial sur la « chose taurine » telle que décrétée par le dogme.
Podalydès pose un regard dénué de tout à priori sur un geste noble d’un torero, une attitude brave d’un bicho, une souffrance d’un cheval agonisant, un regard horrifié d’un spectateur ou une joie éclatante d’une foule … Tel un peintre naturaliste, il réalise avec innocence et vérité le paysage qui s’offre à ses yeux …
Voilà pour une première lecture. Car la seconde (et les suivantes) découlent bien sûr de ce que l’écrivain en fait … son questionnement profond, ses angoisses surgissant, ses réminiscences de souvenirs d’enfance, son impact sur son travail de comédien, l’apprentissage d’une langue qu’il ignore et le fascine, le suivi du déplacement du torero hors ruedo où l’auteur se passionne pour ses gestes, ses tics, ses attitudes …. Podalydès ne s’interdit rien : des plazas importantes aux petites arènes locales du Languedoc, entre Café du Commerce et Café du Centre, sa quête pleine d’illusion reste intacte, comme un enfant devant un monde magique. Il écrit avec une fraîcheur, une limpidité dans la description de sa réflexion désarmantes et vraies.
L’œil observe et restitue avec la précision d’une caméra … sauf que cette dernière n’est que la technique factuelle et froide alors que l’œil de l’écrivain lui confère toute la profondeur de son ressenti allant jusqu’à une autre dimension : celle de l’émotion, du décorticage au scalpel de ce que tout spectateur trouve dans ce spectacle pas toujours axé vers les joies, les cris, les peurs, mais aussi vers la mélancolie, l’enfermement, l’angoisse, trouvant « une raison à leur déraison, la possibilité instantanée d’un transfert radical ».
Serait-ce l’alternance de tous ces états qui serait la raison d’être de la corrida ?
Il réalise souvent seul son voyage initiatique (hôtels, rues désertes), spectateur d’un environnement où il n’entre pas …. « les bons aficionados prennent le temps d’être ensemble, parlent et vivent ensemble ».

MONOLOGUES

Deux toreros singuliers …
Joselito Adame qui, défiant la mort et ressuscitant son oncle mort dans l’arène, ne craint pas la blessure mais la reçoit comme le sceau de reconnaissance de son « état » de torero, bravant le toro avec la fierté d’un jeune diestro issu d’un milieu plus que défavorisé … les petites et modestes arènes de Millas lui donnent l’opportunité de démontrer sa bravoure à travers une cornada qui le fait flirter avec la mort …
Lui qui, enfant, toréait un chien et ne s’intéressait pas aux filles mais aurait tant voulu savoir danser, dans un monologue intense, nourri, fouillé et enthousiaste affronte, provoque et combat à présent le toro avec la fougue de sa jeunesse.

José Tomás qui, dans un mutisme abyssal avance parmi les toros  ressuscité d’une  « première mort » mexicaine  où enrichi d’un sang salvateur il a été amené à une nouvelle naissance.
Affirmant ne pas exister sous le poids de ce néant d’où il revient, il traverse en silence le « rêve d’un autre ». Sa nuit l’enveloppe, l’entoure d’un halo ahurissant. Extraterrestre sans nom ni existence … la nature sauvage et marine l’accueille pour une pêche silencieuse, aqueuse, parfois ennuyeuse où seule la Playstation le fait « parler » et l’Atletico fantasmer …
Les tientas privées, le mépris de la peur, « le meilleur, ou paye cher pour le voir et on ne le voit pas souvent ».
Je reviens … « je n’ai rien à vous dire. Je ne parle pas » … « Je suis déjà mort ».

LA PEUR, MATAMORE

Podalydès fait un parallèle avec le Matamore de Corneille où l’illusion et le rêve porteur de l’épopée dont la puissance onirique « renverse les murailles », va jusqu’à la fuite couarde devant un adversaire avéré. Mais pas de disparition du Matamore : comme un bretteur éternellement renaissant, Matador-Matamore et Matamore-Matador apprennent à vivre ensemble « jusqu’à ce qu’ils puissent enfin se reconnaître mutuellement, s’accepter tels quels et fraterniser ».
Cape et muleta achetées en 1999 à Bayonne deviennent les outils pour la messe de toreo de salon que le comédien ne cessera plus d’exercer dès que son travail le lui permet. Allant jusqu’à provoquer quelques braves taureaux bourguignons, voire un veau helvète « taquiné » au K-Way.
Son obstination passionnelle le mène même à toréer sa compagne, Rose, devant des spectateurs hébétés. Cette même Rose qui, devant une effroyable blessure, décidera de ne plus assister à une corrida.
Peu importe, le torero Podalydès déploie sa passion à travers tous les actes, occasions, évènements : une  rebolera  de cape dans une scène de Ruy Blas, et, pourquoi pas, tenter gaoneras et chicuelinas ?
Matamore de salon sans toro, il singe José Tomás jusqu’à se trouver un jour devant une vachette qui donne lieu à des souvenirs terribles d’une jument retorse montée dans son enfance … « Ma peur se doublait toujours d’une rêverie héroïque et je passais alternativement de l’état de terreur à l’état chevaleresque ».
Désir de peur. Jouer à se faire peur. Il se découvre torero imaginaire, Matamore.
Et c’est dans une petit arène, en présence de famille et amis, que dans ce désir chronique de jouer à se faire peur, il se donne en spectacle … piètre spectacle où le Matamore perd pied et n’arrive plus à se « servir de sa peur » : il se découvre torero imaginaire.
Seul le taiseux José Tomás, héros onirique puis réellement présent auprès de lui pour une photo contre les pierres des arènes, réussit à cristalliser admiration et culte qui permettent aux angoisses et déceptions de l’auteur de laisser la porte ouverte à cette soif Matamore universelle et éternelle.

                                                                                      Maja Lola

3 commentaires:

kk a dit…

podalydes vrai aficionado un vrai gouteur de l'art. Quel plaisir de lire ce texte. Que tous les aficionados autoproclames se procure le livre et essaye de comprendre ce qu'est vraiment l'amour de la corrida.

Anonyme a dit…

Autrement dit, Lola, ce livre, il faut le lire pour savoir comment un acteur de théâtre parle d'une pièce jouée par d'autres.
Ton analyse, le titre autant que la couverture du livre en donnent une grande envie.
Gina

el Chulo a dit…

ole maja! très beau travail de lecture!