Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

lundi 4 février 2013

Crache Diego

Carmelia Caracoles, on va dire qu’elle se nomme ainsi pour initier sa gitanité, m’emmène son bébé. A vrai dire, elle emmène toute la smala. Elle est toute petite, toute menue, maigre même, malgré ses habits d’hiver qui ne sont qu’une superposition d’habits d’été dont la dernière couche consiste en un blouson blanc en éponge à bouclettes ''volumatrices'' de silhouette, à peu prés aussi chaud qu’un Marcel. Il tire sur le noir, le blouson blanc. Des marmots aux yeux noirs et cheveux de jais, tout poilus et moustafés s’accrochent à ses basques. Elle a de tout petits seins d’une fille de dix ans dont on se demande comment ils peuvent nourrir tant d’enfants. Ce qui est une interrogation très conne, dont on avoue quand même qu’elle est venue à l’esprit. Son visage est grave. Digne, et grave. Elle s’inquiète pour Diego son bébé. Un des ''enfants'' qui a effectivement une expression plus mûre est en fait son mari. Il est tout petit. Mais petit, alors… quand il me regarde et je ne suis pourtant pas un géant, il a la gestuelle cervicale du type qui inspecte le plafond à la recherche du moustique qui l’ennuie. Il n’y a pas de carte vitale, juste une attestation, page blanche noire comme un blouson blanc, trouée aux jointures des plis, moult fois dépliés et repliés. Toute la famille se fout bien de savoir si Cahuzac a un compte en Suisse et pourquoi Poutine vire à la berlusconnie à propos d’Obélix. Quant à la volonté des homos de se reproduire administrativement sous contrat, alors là, ça leur passe bien au-delà de la ration de lait qu’abrite le biberon tout dégueu que Diego refuse d’ingurgiter.
On remplit difficilement sa fiche car mon logiciel n’aime pas les gitans sans carte vitale. C’est comme ça, ça complique tout. Je demande au père si par hasard ça pourrait être un effet de sa bonté d’empêcher sa progéniture de visiter le cabinet à toute allure en hurlant et tirant les rideaux de la cabine où gît presque à poil, une bourgeoise du quartier… Il les chope au vol dans le couloir pendant que la maman droite et grave comme une vierge me renseigne.

On passe aux soins, tout le monde m’emboîte le pas. Je stabilise le père en salle d’attente avec le reste de sa progéniture qui commence à manquer furieusement de liberté.
La maman me donne son bébé en me dévisageant. Je comprends le message. Il dit quelque chose comme : je te confie mon bébé, soigne-le bien, je te surveille mais je te fais confiance. Je couche Diego sur le côté, prends ses deux mains et bloque son visage avec mon avant-bras tandis que je lui envoie une rasade de sérum physiologique dans la narine supérieure. Ça coule par l'autre narine et Diego a l'impression de se noyer. Idem de l'autre côté. Diego commence à pleurer et son papa arrive en courant, suivi des autres enfants. Sa femme le recadre aussitôt d'une phrase courte et sèche accompagné de mon regard contrarié. Je ferme la porte... puis quittant mon air sévère je dis à la maman : je crois que le papa a plus la trouille que son fils ! Elle éclate de rire et acquiesce. Je comprime le thorax, booste l'expiration, provoque la toux, assistée de la maman attentive qui trouve spontanément les gestes qui facilitent mon travail, lui tenant un bras, rattrapant une jambe, le retournant avec moi. Diego repart exténué après un quart d'heure de lutte Greco-Romaine et d'efforts de toux. Le père resté collé à la porte, sursaute quand je l'ouvre... m'interroge du regard, sa frustration est énorme de ne savoir ce que j'ai fait à son fils et pourquoi il pleurait tant. Impeccable ! Que je lui proclame mystérieusement, votre femme vous racontera, à demain !

Le lendemain, la famille est au complet avec la grand-mère en plus. Alors comme d'habitude, un seul adulte avec le bébé... qui vient ? Le petit papa aux yeux de charbon se lève d'un bond. Aujourd'hui c'est lui. Il meurt d'inquiétude et de curiosité... je regarde la maman qui nous regarde partir, amusée. Je déroule le drap papier et lui dis de l'allonger et de le déshabiller. Il n'avait pas vraiment prévu qu'il devrait participer et j'observe sans broncher la maladresse avec laquelle il déshabille son fils. Il n'a pas l'air de pratiquer souvent l'exercice, je finis par libérer des boutons pressions dont il ignorait l'existence avant qu'il ne déchire le body de Diego. Il assiste avec horreur à la tentative de noyade de Diego par inhalation des petites bouteilles de sérum phy. Son visage est d'une naïveté incroyable, ses émotions sont intenses et l'effroi se lit dans ses yeux. Pourtant aujourd'hui le lavage du nez ne fait pas pleurer Dieguito. Je le plaque sur le dos, une main très haute sous la gorge, une autre sur le ventre et au moment de l'expiration je comprime franchement le petit corps tout souple du bébé gitan. Su padre interloqué se rapproche d'un coup, mettant sa tête sous mon nez en me regardant quasi terrorisé. Pour lui, je suis en train de découper son fils en rondelles. Son expression est telle que je ne peux m'empêcher d'en rire. Et puis tout s'accélère, Diego se met à pleurer de colère. La manoeuvre réalise un compresseur d'aigus qui amplifie les hurlements en les distordant, exactement comme si je torturais le petit... Au premier sanglot son père a plongé sous le tabouret pour récupérer les pantoufles et entreprend de le divertir en esquissant un ballet véloce de minis pantoufles zapatéant le long du rideau qui délimite la cabine, ce qui décuple la colère de Diego qui lui reproche sûrement de s'amuser à le prendre pour un débile au lieu de l'enlever de mes griffes. 
Mais plus Diego pleure fort, plus le père désespéré tapote mes rideaux avec les petites pantoufles en décrivant de savantes arabesques et circonvolutions tout en chantant, affolé, en espérant couvrir les décibels des pleurs de son bébé qui lui sont quasi insupportables. Je m'interromps, hilare. Il est dépité. Je lui explique que Diego n'a pas mal du tout mais que c'est juste un peu oppressant pour lui, d'autant qu'il ne comprend pas pourquoi on lui fait ça. Et que finalement, s'il pleure, c'est parce qu'il en veut à son père de ne pas le soustraire au traitement plutôt qu'à l'application des manœuvres elles-mêmes. Papa blêmit, toute la culpabilité du monde vient de s'abattre sur ses épaules. Je provoque la toux, enfonce le petit doigt dans la bouche, aide des mucosités à sortir, Diego s'étouffe ou fait semblant, manque de vomir, crache, hurle, tandis que son papa tétanisé ne bouge plus, défait, impuissant, terrassé.
La séance se termine, Diego ne pleure plus, a repris des couleurs, respire mieux et sourit à sa maman revenue l'habiller. Je croise à nouveau son père dans la salle d'attente, il est muet, exténué, bouleversé. Sa maman, la mamie guillerette me remercie et me dit que hier après la séance il a fini son biberon pour la première fois depuis trois jours. Pendant une seconde, j'ai l'impression qu'elle me parle de son fils ''petit papa''... La smala repart, le bras de la mamie autour des épaules de son fils redevenu petit, tout petit, vraiment tout petit. La maman, gitane racée, Diego sur l'épaule, se retourne et me dis un au revoir silencieux dans un sourire, d'un clin d'oeil reconnaissant. Un millième de seconde alerte qui dit : merci pour Diego ; t'as vu mon mari comme il est sensible ? ; à demain à la même heure. Je referme la porte qu'ils me laissent toujours grande ouverte. D'un coup, le cabinet est vide.

26 commentaires:

Anonyme a dit…

J'adore !!!! Tu pourrais en faire un livre ....
Victorina

el Chulo a dit…

bravo marc, voilà un texte magnifique!

Marc Delon a dit…

Ben il est fait le livre... y'a tout... quand une bourgeoise a essayé de me violer, quand Auguste le lozérien m'a appris à hacher du pâté avec un moteur d'essuie-glace de Citroen Ami 6, quand... enfin etc, quoi... la tournée d'un kiné en soins à domicile sauf que, pour les besoins du livre il y a, en une matinée une galerie de portraits des plus marquants personnages que j'ai rencontré en trente ans :
Y'A UN EDITEUR QUI SERAIT INTERESSE ????

Enfin il est fait... le premier jet... et après je n'ai jamais trouvé le temps de le travailler (notament à cause de ce %£$¨^££ de blog... on tourne en rond...
j'l'avais pas déjà dit tout ça ?

Enfin, content d'apprendre que j'en ai déjà vendu deux s'il sort un jour, merci.

Anonyme a dit…

En ce moment, pour sauver des enfants, il vaut mieux aller chez Marc Delon qu'à Port-Royal !
JLB

Ludovic Pautier a dit…

trois.

ludo

Marc Delon a dit…

Aux éditeurs de passage :

trois mille, bien sûr, de qu'il cause, le ludo...

Maja Lola a dit…

Craquant, beau et émouvant. Tes chroniques kinés sont super !

Marc Delon a dit…

Quatre...

Failli croire que tu boudais...

Maja Lola a dit…

Carmelia n'est pas un prénom hispanique ... Carmela plutôt ? (Ay Carmela !)
À moins que Camélia rapport au bébé toussoteux ;-)

Anonyme a dit…

Ay, Carmela plairait davantage à M. El Chulo

Marguerite Gautier

Anonyme a dit…

M. El Chulo ne fume plus donc il ne tousse pas.
Dr Aymé Desbronches

el Chulo a dit…

Je vous ai reconnu Dr Aymé des bronches.
Vous semblez le regretter Marguerite Gautier!

Anonyme a dit…

Regretter Carmela del Ebro ? Peut-être ...

el Chulo a dit…

Bien évidemment Anonyme!

Anonyme a dit…

Il est fort Marc ! Il est parvenu (mais non, c'est quelqu'un de très simple) à faire rester tranquille durant toute une séance photo, vingt papillons noirs le long des jambes de la créature ! Même au Cirque de Pékin ils n'ont pas ce numéro. Encore moins au Grand Cabaret de Patrick Sébastien. Y en a qui pensent que c'est plus facile de maintenir immobiles vingt papillons sur des jambes de rêve u'un petit gitano sur la cuisse de sa mère. Y en a qui disent qu'il aurait chloroformé les lépidoptères, chose impossible avec une famille de gitanos.
Pour les entomologistes et les amis des bêtes : les papillons ont été ramenés vivants de Madagascar par El Chulo et relâchés au zoo de Lunaret. Quant aux gitans...qui c'est au fait qui les a amenés ceux là et ils sont où maintenant ?
JLB

Maja Lola a dit…

Tiens, moi j'ai vu plutôt des neuneus ... mais c'est bien moins poétique que les papillons, surtout s'ils viennent de Madagascar !
JLB, ne pensez-vous pas qu'après les chroniques gitano-flamencas de Marc en goguette à l'Atria, les gitans ont dû forcément avoir vent (il souffle beaucoup par ici ...)de l'existence de notre kinénîmois ? Et comme il a un grand jardin, si ça se trouve, il leur a laissé un coin pour poser "roulotte" ;-)

Marc Delon a dit…

c'était pour eux les cinq stères de charme... et il n'y en a presque plus... toutes les nuits durant, cette bande de nyctalopes m'oblige à alimenter le feu et je dois zapatéér de plus belle pour éviter les couteaux. Ils se marrent bien mais moi je suis crevé, donc je n'écris plus, et comme de bien entendus mes collaborateurs restent aussi secs que des triques... Ah ça, pour faire les beaux avec leurs jeux de mots dans les commentaires, là ils sont forts !

Maja Lola a dit…

Au lieu de râler pour ton charme qui s'évapore en fumée tu ferais mieux de travailler ton zapateo ... très bon pour se détendre.
Tes collaborateurs, tes collaborateurs ... peut-être ne t'es-tu pas entouré des bons ;-)

L'espace pour faire les beaux est toujours open ? Vous le saurez dans les prochains numéros ...

el Chulo a dit…

ou ça les papillons?
on ne peut rien vous confier JLB, vous devriez savoir que cette importation de papillons immigrés est sévèrement réprimée par la loi!

Anonyme a dit…

Le plus crevant dans le zapateo, Marc, c'est lorsque le pantalon, mal ajusté, tombe sur les chevilles. Des bretelles, il faut mettre des bretelles !
JLB

Anonyme a dit…

Marc nous joue la partreuse de charme. Ole !
JLB

Maja Lola a dit…

Curieux effet d'optique ... avec la chaise blanche fondue dans le décor elle joue à "l'origine du monde" nouvelle variante ? ... la tête et les jambes !

Anonyme a dit…

putain, ça me rappelle que je ne sais plus où je les ai mis mes support-chaussettes...

Anonyme a dit…

c'est curieux, il n'y a rien à voir au centre de l'image et pourtant mon regard y revient toujours...
y aurait-il un psy sur la toile ?

Anonyme a dit…

Je dispose, en quantité très limitée, du logiciel permettant de voir à travers le fauteuil. Si vous intéressés, veuillez laissez un message sur ce blog. Marc Delon transmettra.
JLB

Marc Delon a dit…

Âmes sensibles et compréhensives adeptes du mariage pour tutti, rassurez vous, ça ne ressemble plus à du Courbet de nos jours, c'est bien plus policé (peau lissée ?) faudrait pas effrayer les quelques hominidés encore tentés par la virilité.

"j'étais devant elle comme devant une jungle, incapable de savoir si j'allais être capable de la pénétrer "