mardi 24 août 2010

L'épouse infidèle

Et je l'ai menée vers la rive
pensant qu'elle était encore fille
alors qu'elle avait un mari.
C'était la nuit de la Saint-jacques,
on se sentait presque obligé.
Les lumières se sont éteintes,
les grillons se sont enflammés.
Au détour des dernières rues
j'ai touché des seins qui dormaient,
et ils se sont ouverts soudain
comme jacinthes et bouquets.
A mes oreilles résonnait
l'amidon du jupon de femme,
autant qu'une pièce de soie
qui serait fendue par dix lames.
Les arbres se sont mis à croître
sans lumière argentée aux cimes
tandis qu'un horizon de chiens
aboie à cent lieues de la rive.
*
Par-delà les joncs et les ronces,
par-delà les mûres sauvages,
sous la touffe de ses cheveux
j'ai creusé un trou dans la vase.
Moi, j'ai enlevé ma cravate
et elle a enlevé sa robe.
Moi ma ceinture avec mon arme,
elle ses trois linges de corps.
Ni les nards ni les coquillages
n'ont un teint aussi délicat,
ni les verreries à miroirs
ne brillent avec tant d'éclat.
Ses cuisses m'échappaient sans cesse
comme des poissons que l'on piège,
à moitié pleines de chaleur
et à moitié pleines de neige.
Cette nuit-là j'ai parcouru
le meilleur de tous les chemins,
sur une pouliche de nacre
sans étrier ni bride en main.
je suis homme et ne veux pas dire
les choses qu'elles m'avait dites,
les lumières de la raison
mettent à mes mots leur limite.
Souillée de baisers et de sable,
je l'ai ramenée de la rive,
au moment où contre les airs
se battaient les épées des lys.
Comme un vrai Gitan que je suis,
j'ai fais ce que je devais faire.
Pour coudre je lui ai donné
un nécessaire en satin clair.
Je ne veux pas être amoureux
car elle a dit qu'elle était fille
alors qu'elle était mariée
quand je la menais vers la rive.
Un matin, ce poème est arrivé dans ma boite aux lettres... Avec d'autres, dans un petit livre précieux. Il est de Frederico Garcia Lorca. Merci.

11 commentaires:

Anonyme a dit…

Un vrai cadeau, tant de subtilité de forme et de sens réunis dans ce poème.
A lire et relire.
Merci.

Gina

Bernard a dit…

Cher Marc,

Le "petit livre précieux" ne s'intitulerait-il pas, par hasard: "Federico Garcia Lorca - Complaintes gitanes" (traduction Line AMSELEM - Edition bilingue - Allia 2009)?...

Si c'est le cas, ce petit livre est effectivement constellé de bijoux - même en français!

Adessias - Bernard

Maja Lola a dit…

Le Romancero Gitano de Federico (ainsi que toute son oeuvre) m'accompagnent depuis des années. Je ne les lisais qu'en V.O., les traductions diverses dénaturant souvent leur saveur.
J'avoue que la traduction de "La casada infiel" que nous offre Marc ici restitue avec fidélité, grâce et maestria l'esprit de FGL.
Un grand moment.

el chulo a dit…

le tire dos balas por el culo, por ser marico,!

Marc Delon a dit…

Oui Bernard... itself

Maja Lola a dit…

Cruel rappel à la réalité sur l'assassinat de FGL. Homosexuel ou pas (et peu importe), Federico a su transmettre avec une sensibilité et une sensualité extraordinaires, des vers que peu d'hommes (hétéros) sont capables de produire. Mais j'arrête là. On va me traiter de groupie.

el Chulo a dit…

Nous serons deux si tu permets Maja, deux groupies, en ce qui concerne FGL, avec mon regret de ne pas pouvoir savourer sa poésie dans toute son intensité, en ma qualité de français francophone ne disposant pas de toutes les ressources linguistiques pour apprécier totalement ces textes. Mais si tu permets, je joindrai dans mon admiration Miguel Hernandez, victime de Franco de l'après guerre, et son "rayo que no cesa" qui me bouleverse toujours.

Bernard a dit…

Eh bien, cher Marc, quel joli envoi tu as reçu là dans ta boîte aux lettres!...

Et, il y a aussi (p. 98 - in "Romance de la guardia civil española") 6 vers splendides de musicalité:

"Gallos de vidrio cantaban
por Jerez de la Frontera.
El viente, vuelve desnudo
la esquina de la surpresa,
en la noche platinoche
noche, que noche nochera."

"Dans Jerez de la Frontera
des coqs de verre s'égosillent.
Le vent qui s'avance tout nu
tourne à l'angle de la surprise.
Dans la nuit bleu nuit argentée,
la nuit noire, nocturne nuit."

Suerte para todos - Bernard

Maja Lola a dit…

Bien sûr que tu peux y joindre Miguel Hernandez pour lequel j'ai aussi beaucoup d'admiration, d'autant qu'il est né à Orihuela, c'est-à-dire à 12 kilomètres de mon lieu de naissance. Mon attachement à son oeuvre va donc au-delà du poète, le considérant aussi comme un "paisano".

el chulo a dit…

que bien, maja!

Anonyme a dit…

Merci Bernard pour cette autre merveille.

Gina