Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

samedi 4 février 2012

Le Fumeur de Souvenirs

Quand je l'avais rencontré dans l'arène, je l'avais interrogé mais tout avait dû s'embrouiller dans ma tête. Il m'avait annoncé un livre composé de trois nouvelles de fiction pure et c'est à cela que je m'attendais en lisant ''Le Fumeur de Souvenirs''. Mais pas du tout... sans doute me parlait-il d'un autre projet à venir, tant dans une œuvre est étiré le temps qui sépare celui qui l'écrit de celui qui la lit. Car ce livre-là s'apparenterait plutôt à une compilation d'anecdotes pittoresques, une trentaine, sauf que, dit comme ça, c'est assez vulgaire alors que, et peut-être à l'insu de son auteur, il s'agit de bien plus. A l'heure d'en parler, je me souviens de quelques lignes de Jean-Michel Mariou son éditeur, où il défendait l'idée que c'était dans les marges que la tauromachie s'appréhendait finalement le mieux. A ce titre, ce livre est une sorte de trésor national, un héritage précieux, un indispensable contributeur au parfum éternel de la tauromachie, celui par lequel le peuple du toro se sait lié sans savoir forcément se le dire ou l'expliquer à d'autres, même avec cinquante raisons philosophiques dûment listées dont la somme sera toujours moins convaincante qu'une seule page de Montcouquiol, mais sait se retrouver instantanément complice dans cette saveur naïve, outrancière, latine et romantique de l'âme espagnole. Puissiez-vous vous compter parmi eux et jouir de ces récits ou petit à petit y entrer grâce à eux, comme on y entre avant même d'ouvrir le livre, par cette photo noir et blanc où l'on voit El Rubio qu'on pourrait prendre au premier abord pour un coiffeur décoiffé, attacher avec soin de ses gros doigts noueux, la coleta dans les cheveux d'Alain ce qui vaut déjà les quatorze euros demandés pour ce livre.

J'ai lu ce fumeur de souvenirs écrit par un type qui vient de s'arrêter de griller des gitanes après plus d'un demi-siècle de dévouement auprès de la Seita, selon son mode d'emploi décrit en ''quat de couv'' par cette ranchera mexicaine :

j'ai allumé un souvenir

et lentement je l'ai fumé.

Ces mots disent tellement bien le plaisir qu'il peut y avoir à allumer un module cubain et à s'enfoncer avec lui par ses nuages voluptueux dans les pages ouatées d'Alain Montcouquiol à la rencontre de nos semblables.

S'il voit lui, de sa fenêtre un type intimer à son chien l'ordre de s'asseoir au pied de la statue de son frère pour donner sur l'immense place de l'amphithéâtre, dans la solitude de la nuit profonde, des passes de muleta mimées avec art, nous le voyons nous, mis en abîme, hiératique et silencieux à sa fenêtre, observer en retrait depuis sa pénombre, les méandres de l'âme humaine. De son écriture simple et humble, qui résonne en nous comme un acquiescement permanent en écho à ses descriptions savoureuses, ne s'égrène pas seulement une liste d'anecdotes truculentes mais se met en place le puzzle de l'aficion à l'humain, aux toros et à la vie. L'humain à la fois si fragile et déterminé, ce qu'incarnait parfaitement Nimeno II sur le sable, l'humain qui nous fait rire jusqu'au larmes comme Abelardo dans ''Gloria Bendita'', qui ne croit que ce qu'il voit sans prendre la distance qu'imposerait pourtant le film qu'on est en train de tourner et s'enquiert sérieusement du tarif pratiqué par deux actrices jouant des rôles de putes ou nous incline à pleurer dans un sourire comme au pied de ce sapin de Noël volé, ou avec Iginio dans ''Jour de Toussaint dans le Michoacan'', tellement seul qu'il se plaît à se recueillir sur la tombe de ''parents'' homonymes adoptés-morts.

Est-ce d'ailleurs l'influence de cette Amérique du Sud qui décale tout à coup le factuel de ces récits pour soudain basculer dans une magie poétique ? Peut-être... car la tauromachie comme la littérature, n'ont pas de réponses péremptoires à donner, juste des sensibilités à exprimer, pour voir et comprendre le monde autrement et celle d'Alain Montcouquiol, une nouvelle fois, vous touchera, juste là, en plein coeur. Cigare fumé et livre fermé, on a envie d'aller le voir pour lui donner un abrazo de gala et lui dire juste ''merci''.

2 commentaires:

Elixirman a dit…

Tout cela a commencé par un coup de téléphone à une vieille
demoiselle : Mademoiselle Christiane Faure...

La suite dans le spectacle de Franck LEPAGE.

http://tvbruits.org/spip.php?article981

Maja Lola a dit…

Viens de terminer la lecture du "Fumeur de souvenirs".
Toute l'essence de ce petit bijou d'écriture que tu as si bien saisie dans ta reseña s'est diffusée pendant cet instant de lecture.
Je ne découvre certes pas l'auteur dont j'admire la plume simple, concise et émouvante, mais le cadencement de ces nouvelles, le pittoresque de leurs personnages, donnent un rythme original qui "estompe" peut-être (qui sait) l'incommensurable blessure de ce drame passé et ..... éternellement présent.
Pour preuve, la dernière phrase de l'ultime nouvelle "Trèfle à quatre feuilles".