Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

mercredi 1 février 2012

Lonely Boy et la Nature

Il était déjà vingt heures quand Mike quitta son bureau pour plaquer sa lombalgie contre le dossier du Land-Cruiser. La nuit était tombée et avec elle quelques flocons épars qui disparaissaient au contact de la chaussée. De gros flocons balourds qui chutaient en virevoltant comme les post-it des Twins Towers libérés par le courant d'air de l'impact traversant. Il y en avait eu assez pour décevoir les enfants et inquiéter les mamies qui avaient déprogrammé leur rendez-vous. ''Rapport'' à leur ostéoporose, elles géraient le risque au mieux. Il n'était pas question qu'elles renoncent à l'espérance partout annoncée : elles vivraient en moyenne huit ans de plus que pépé dont elles se consoleraient vite pour aborder enfin cette adolescence tardive avec son lot d'escapades collégiales au col du Perthus pour acheter le sucre de leur thé et les croisières sur la Méditerranée qu'elles contribueraient à polluer en déféquant dedans et en brûlant la part carbone du transport de leur gros cul. Au temps de leur militante splendeur déjà, elles nous emmerdaient pour qu'on donne notre voix à la verte nordique vertueuse inaudible.

Après les six heures d'affilée quasi au contact absorbant des tombereaux de problèmes et de pathologies que ses patients lui déversaient, Mike utilisait les quatre kilomètres six cents cinquante qui le séparaient de sa maison comme un sas de décompression. Il alluma la radio, la positionna sur ''RAJE'', tourna le potentiomètre de volume à fond et se défoula sur ''Lonely Boy'' des ''The Black Keys''

Malgré les apparences, lui aussi se sentait souvent un ''Lonely Boy'' au cœur de la vie. Lors de telles sessions musicales solitaires et débridées il ressentait parfois cruellement, dans tout son être, le manque viscéral de ne plus jouer de Rock and Roll. Une frustration terrible de n'être point à cet instant le batteur des ''The Black Keys''.

Lâcher le volant, prendre des baguettes et s'exciter sur les peaux tendues comme un perdu au milieu de ses potes. Ca, c'était la vraie vie. Il arrivait galvanisé à la maison où sa compagne imperturbablement calme faisait régner une harmonie homéotherme qui ignorait tout de ces pulsions de vie. Le beat de la grosse caisse tonnait encore en lui, dans ses tripes et dans son cœur, quand il pénétra dans le séjour où il était de bon ton de témoigner de la plus grande maîtrise de soi pour que leur fille gagne sagement le repos du lit après sa journée exténuante d'écolière et avant d'en entamer une autre tout aussi exténuante. Elle était douchée, avait terminé ses devoirs et préparé son cartable...

Fallait voir un peu les dégaines de salopes qu'affichaient la directrice de son école avec son vertigineux décolleté qui méprisait le froid de l'hiver et les mini-jupes de la maîtresse, surnommée ''Cuisses de feu'', un nom d'Indienne donnée par les papas depuis la précédente fête de fin d'année, à cause des collants fauve dont elle galbait ses longues jambes. Ces deux-là étaient bien sûr haïes par les mamans, alors que les papas ne rechignaient curieusement jamais à la corvée d'accompagnement.

Le repas se prenait gentiment sur la table de la cuisine où fumaient des marmites de soupes de légumes dont on se servait tristement une assiette en rêvant à une entrecôte persillée cuisant à braise morte. Il se consolait de cette vision en admettant que si sa raisonnable moitié n'était pas si judicieuse dans ses choix, il pèserait à coup sûr le double de son poids. Alors il faisait chabrot, se versait une rasade de vin rouge dans son assiette creuse pour enlever à la soupe son air d'inappétence diététique déprimante. Un air d'hôpital qui garantirait des longues maladies. Comme s'il fallait gérer le temps au mieux, comme s'il ne pouvait pas claquer du cœur en s'excitant un jour, pire qu'un ado, sur un ''Lonely Boy'' quelconque... 
Repas terminé, chacun aidait à débarrasser afin de prodiguer à la progéniture l'exemple ad hoc. Puis, souvent, sa compagne allait se coucher, elle qui nécessitait neuf heures de sommeil comme un bébé, le laissant avachi sur le Nubuck du salon obtenu à vil prix après d'âpres négociations chez Cuir Center. 

Ce soir-là, au cours d'une séquence du fléchisseur commun profond et superficiel des doigts qui se coordonnaient pour actionner la phalange distale de son index gauche sur la zapette, elle lui apparut soudain. De dos, sa main déjà sur la fermeture éclair d'une jupe pied de poule noire et blanche, moulante. 
Sa croupe en gros plan, tandis qu'en face, Jean-Pierre Bacri lui aussi avachi sur un canapé même pas en cuir, contemplait le spectacle que Pauline Lafont lui offrait. Un spectacle que madame Bacri ne lui avait certainement pas offert depuis des décennies. Parce qu'elle n'était plus assez jeune et insouciante pour se commettre à de telles conneries stéréotypées ? Parce qu'elle avait moins confiance en sa plastique depuis que les années avaient collé ces kilos superflus ? Plus sûrement, parce qu'on n'épousait jamais la plus bandante mais, la plus intelligente, celle qui serait la plus apte, une fois les érections vaincues et cette autre petite mort admise, à agrémenter la routine de la vie. Celle qui saurait tromper l'ennui avec le plus de talent.

Comme elle était belle, Pauline, maintenant nue, entre Mike au regard aimanté par l'écran du téléviseur et Bacri qui allait accueillir cette chair palpitante de ses mains sales. De ses sales mains d'oisif intermittent. Comme sa taille était joliment marquée alors que s'épanouissaient de magnifiques seins doux et lourds et fermes et fiers. Mais, dans le film, Bacri ne put avoir l'érection qu'elle sollicitait de son corps merveilleux et de son air mutin qui ne quittait jamais son visage. Et cet échec calma un peu la frustration de Mike, mais elle reprit aussitôt quand l'actrice alla s'offrir à Jacques Villeret, débile léger de service, frère de l'impuissant pour faire avec lui ''la nature''. « C'est la nature !» lui disait-elle pour ne pas l'inquiéter dans une autre version de ''Aux innocents les mains pleines''. Enfin, c'était du cinéma. ''L'été en pente douce''.

Mike se rappela alors la triste fin de cette céleste créature. Là, pas loin de chez lui, disparue à quelques kilomètres, Pauline, tombée au fond d'un ravin, à agoniser sur place les deux jambes brisées. Lonely Girl. Quelle tristesse. Qu'avait-elle enduré ? Des douleurs atroces, des angoisses féroces, des journées de chaleur implacable avec leurs bourdonnements de mouches assoiffées de sang, collant aux plaies, des nuits de froidure et d'effroyable solitude, harcelée par les moustiques, des attaques d'animaux sauvages, des bruits inquiétants, la faim, la soif, des moments d'espoirs rattrapés par le désespoir ? Ou avait-elle eu la chance de s'éclater la tête dans sa chute ? De s'en trouver immédiatement inconsciente ?

Comme il aurait aimé la trouver et la sauver. S'éreinter sous le poids de son corps tiède. Marcher toute la nuit sous la lune avec ce doux fardeau, ses seins doux et lourds et fermes et fiers, pressant sa nuque, empaumer fermement ses cuisses, qu'elle ne glisse pas, et puis s'arrêter au bord d'un ruisseau pour la désaltérer puis s'allonger avec elle, soutenant sa tête de son bras, la réchauffer de ses mains, sentir son souffle faible dans sa poitrine haletante et douloureuse, laver un peu ses plaies, calmer ses gémissements, la rassurer, la raccrocher au monde et à la vie, lui confectionner des atèles de fortune avec les branches des arbres du sous-bois, et puis la hisser à nouveau sur son dos, dans les cris, péniblement la sortir de là, au prix d'un effort surhumain, dont il aurait été remercié officiellement par une médaille citoyenne mais surtout par Pauline elle-même, si douée pour prodiguer sa tendresse reconnaissante, sa féminine gratitude, même qu'à lui aussi, même s'il n'était pas petit, gros, laid et débile léger, appréciant le fait d'être vivante, dans un moment d'humanité, eh bien à lui aussi, dans ses rêves fous, elle lui aurait fait ''la nature'' si bien, ''la nature'' si fort, que plus jamais il n'aurait pu se sentir si ''Lonely Boy''.

7 commentaires:

Maja Lola a dit…

Message au "Lonely Boy" égaré sur les ondes de RAJE...
Comme elle est bien écrite cette tranche de vie ... si vraie par tous ces détails du quotidien décrits par petites touches. Ces automatismes et routines dont nous ne sommes pas conscients mais qui nous sautent au coeur parfois, sans raison apparente, sans motif particulier ...
Ce texte appelle bien plus qu'un bref commentaire pour féliciter son auteur et faire un trait d'humour ...
Mais il faut dire à Mike que c'est parce qu'il existe de si jolies évasions oniriques que la vie vaut mille fois d'être vécue et savourée.

el Chulo a dit…

ça, c'est vraiment TRES bien!

C.Crépin a dit…

Pas un article, un chef-d'oeuvre !

Anonyme a dit…

C’est fou comme on ne s’attarde jamais sur le présent quand il est beau, ordonné et paisible. On préfère se réfugier dans les méandres de ses souvenirs, de ses nostalgies et de ses fantasmes, à l’abri dans sa solitude.
Seules les femmes qui ont côtoyé la mort ou qui s’en approchent s’en sortent mieux. Drôle de vie, tellement vraie que nous illustre ce texte.

Gina

Maja Lola a dit…

Sauf que le beau, l'ordonné et le paisible ne suffisent pas toujours, Gina. Et que les choses lisses et ordonnées sont parfois ennuyeuses et nécessitent des éclats, des folies et des aspérités .... ça aussi c'est la vie !

Anonyme a dit…

C'est ce que j'ai constaté Lola, pas qu'à travers le texte...Constamment dans la vie quotidienne, l'esprit bat la campagne. C'est regrettable ou drôlement nécessaire.

Gina

el Chulo a dit…

vit slurp?