Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

lundi 19 mars 2012

Glissement



Madame R est déjà venue, deux heures plus tôt. Bien que je lui note son rendez-vous sur un petit bout de papier, elle se trompe souvent. Elle perd le petit papier ou elle arrive avec celui de la semaine passée.



Voyez que j’ai raison ! Clame-t-elle sûre de son horaire, ce qui la rassure, du moins l’espère-t-elle, sur sa forme mentale.



Mais la date ? Lui rétorquè-je parfois… est-ce la bonne date ?



Et là, la déception se lit sur son visage. C’est encore elle qui s’est trompée et ça la vexe. Elle voudrait avoir les idées aussi claires qu’un adulte jeune, mais, il n’y a rien à faire, tout s’embrouille quand on a commencé à glisser. Une fois, la date et l’horaire étaient exacts, c’est moi qui m’étais trompé de ligne sur l’agenda. Quelle victoire elle a remportée… Comme elle était heureuse de me dire sur un ton condescendant que voyez, les ''jeunes'' ne sont pas plus à l’abri d’un dribble neuronal que nous, les vieux. Sauf qu’elle a plutôt parlé de « mélange des pinceaux » puisqu’elle est d’une autre génération et qu’elle ne s’est jamais intéressée au football. Parfois elle arrive sans le petit papier et à une heure fantaisiste pour tenter d’être « prise entre deux ». Si vous pensez à autre chose c’est que vous fréquentez trop les sites porno gratuits sur le net. Car madame R est âgée, voyons. Et honorable. Mais coquine : la fréquentation assidue de feuilletons télévisés au suspens insoutenable la détourne parfois de son horaire rééducatif et elle joue celle qui s’est trompée. Bien contente, alors, de me vendre la non fiablité de ses neurones due à son âge, pour se justifier.



L’autre jour elle a renoncé à la marche sur le tapis. Trop mal au dos. On a soigné le dos, puis elle est partie. Dix minutes après une femme affolée a fait irruption dans le cabinet, me hurlant de venir vite. Les pompiers étaient déjà là. Madame R contre toute logique, avait choisi d’attaquer l’escalier de son hall d’entrée du côté où il n’y a pas de rampe. Personne n’a vu ce qui s’est passé ensuite sauf qu’on pouvait constater le fracas d’une chute dont certains se détournaient tellement il était impressionnant. De son avant-bras retourné saillaient les os d’une double fracture ouverte. Un flot de sang inondait le bitume du parking. La tête ouverte, tuméfiée et ensanglantée, madame R me montrait du doigt et répétait aux pompiers que j’étais son kiné et que je venais de lui soigner le dos. Dans ses yeux écarquillés brillait ce désarroi qu’ont souvent les vieux qui se sentent basculer de l’autre côté. Perdus qu’ils sont, comme leur regard.








9 commentaires:

Anonyme a dit…

Tout est expressif dans ce portrait. Du parcheminage pigmenté de la peau aux cheveux en bataille qui semblent se dresser, à la bouche entrouverte qui cherche à dire ...Quant aux yeux, on a du mal à se détacher d'eux. Peur ? Surprise ? Emotion ? Supplique ? Photo mystérieuse ...
Maja Lola

Anonyme a dit…

Ce texte, il nous contient tous. Longue période où notre orgueil se cramponne à la plénitude de nos possibilités, à ce désir d'être invincible, invulnérableet assuré de la santé de nos neurones, à cette envie de ne pas nous sentir glisser... jusqu'à la dangereuse glissade.
Gina

El Jipe a dit…

Ce matin, je me suis dit ; "Tiens ! Je vais aller m'évader un peu chez M Delon. Avec le flot de saloperies qui nous tombent dessus en ce moment, si ça ne fait pas du bien - ce qui m'étonnerait - ça ne peut pas faire de mal. Et patatra ! Me voila projeté dans ce qui fait le plus peur au monde; vieillir. J'aurais volontier philosophé un peu, mais non. Ca me fait simplement peur. Et maintenant, je dois partir faire mon métier de merde, avec des cons - des deux côtés de la barrière - et des lendemains qui déchantent. Notez que je ne me plains pas, hein... Je n'avais qu'à travailler à l'école. Seulement, pas merci Marc. Ce matin, tu m'as fait peur.

el Chulo a dit…

ça c'est tres beau marcos.

Anonyme a dit…

N'ayez pas peur El Jipe. Vieillir ? Ce n'est pas toujours la déchéance et la décrépitude. Certes, ne nions pas les cas extrêmes. Mais vieillir c'est aussi faire un chemin de découvertes, c'est avoir un autre regard sur les autres et, surtout, sur soi-même. Pas toujours critique, mais plus bienveillant, parfois même plus tolérant. Non, ne croyez pas toujours Marc : tous les vieux ne sont pas aigris, toutes les mamies ne sont pas des tyrans ou des "arsenic et vieilles dentelles" ...
Dites vous que la vie est belle à n'importe quel âge : il faut simplement la prendre à bras le corps et la savourer !
Et, croyez-moi, on la savoure avec plus de délice lorsqu'on avance en âge ... Les crépuscules sont souvent plus que flamboyants !!!

Marc Delon a dit…

Tu as oublié de signer Maja Lola... et je n'ai jamais dit ce que tu as dis que j'avais dit comme tu l'as dis... tu vieillis ?

Maja Lola a dit…

No comprendo ... Je n'ai rien à signer. J'ai vieilli d'un jour par rapport à hier ... comme tout le monde .... mon vieux !

Anonyme a dit…

JLB à Anonyme
Les couchers de soleil sont parfois flamboyants, anonyme, mais après entre chien et loup, lorsque le soleil et nos soleils ont disparu, qu'y a-t-il de flamboyant ? Reste une posture littéraire, c'est tout.
"Des hauteurs de Saint Cloud les lumières ont-elles
Cette légèreté que leur donnaient vingt ans.
Lumières du passé, roses de Bagatelle,
On ne saura jamais comme il faisait beaux temps".
Aragon

El Jipe a dit…

Lorsque j'y pense, je crois que je n'ai pas réellement peur de vieillir. Ce qui me fait peur, c'est de m'éloigner de l'autre, de celui que j'aime, que j'aimais. Mais s'il fallait tout de même une peur, ce serait davantage celle de vieillir moralement que physiquement. Alors j'y travaille et je contemple des crépuscules resplendissants cher Maja. Amitiés vieillissantes mais toujours vaillantes.