Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

mardi 14 mai 2013

Ecrivez à votre grand écrivain

Par Nayla (Lecteur)

Il y a maintenant vingt-deux ans, au stabilo jaune fluo, un homme qui allait bientôt mourir avait surligné une phrase au début de votre roman, «l'Insoutenable légèreté de l'être». Je n'ai jamais eu le temps de lui demander s'il avait fini votre roman, ou s'il l'avait emporté à l'hôpital afin de relire la phrase surlignée.
Pourtant nous avons beaucoup parlé cette nuit-là. La nuit, la solitude vous invite à tisser des liens inédits. Il me parla de vous comme d'un des rares romanciers dont il avait acheté le livre. Bien qu'il ait été un grand lecteur, il ne lisait essentiellement que des romans policiers ou des ouvrages relevant de son domaine professionnel. Le lendemain, sa mort, à ma grande surprise, ne me fit aucun effet. Néanmoins, le mois suivant, à la bibliothèque de mon quartier je me dirigeais directement à la lettre K, afin de voir si votre ouvrage était disponible. Il ne l'était pas. Je regrettai alors de ne pas l'avoir subtilisé au chevet de l'homme; ce vol en pensée me fit honte et je sortis de la bibliothèque furieuse.
Afin de me pardonner, à la première librairie je rentrais acheter votre roman. Ne sachant absolument rien de vous, je le lus, et dois vous avouer qu'aujourd'hui, il ne m'en reste rien, sinon votre titre poétique et le visage de l'homme qui m'avait parlé de vous. Il allait incarner, pour moi, «l'Insoutenable légèreté de l'être».
Les années suivantes, obéissant à un lien qui me devenait impérieux, j'achetai chacun de vos romans, à la recherche d'un message que je ne trouvai pas. Entre-temps, ma vie se métamorphosa grâce à d'autres rencontres littéraires. Je ne les énumérerai pas, mais de Gilgamesh à Ulysse le monde se désintégra pour reprendre une autre forme ; Milton et Broch me semblaient limpides et l'amour une dérisoire nécessité. Oui, ma vie se divulgua à elle-même lors d'une nuit d'hôpital confuse où le silence me fit perdre l'équilibre. La phrase surlignée soudain pris un sens, et je pus ainsi lire votre dernier ouvrage, «Une rencontre», en le comprenant comme j'aurais dû le faire pour toutes vos autres œuvres.
Ce que j'avais lu de vous il y a vingt-deux ans, je ne pouvais le comprendre. Il s'agit d'une question d'âge et de temps. Vous en parlez si délicieusement dans votre chapitre «Les secrets des âges de la vie», lorsque vous dites que «l'homme n'existe que dans son âge concret, et que tout change avec l'âge». Puis que «cette main levée, c'est le geste de ce livre qui se penche sur un âge lointain». Me revient encore cette nuit d'hôpital, où cet homme bien plus âgé que moi me parle de votre roman comme d'une main levée, où je vole des yeux une phrase surlignée à laquelle je n'ai rien compris, peut-être à cause de mon âge. Cet échange entre cet homme et moi était, dans cette nuit-là, la rencontre de deux solitudes.
Lui, avec son âge, et par-delà la compréhension qu'il pouvait avoir de votre roman, se savait habité par une solitude enveloppante, celle qui précède la mort. Quant à moi je ne savais encore rien de mon propre isolement. Vous avez été le tiers médiateur de deux solitudes.
Qu'en est-il de la vôtre ? Elle semble s'embraser avec l'Histoire que vous évoquez souvent. Là, c'est moi qui vous rejoins, cependant sans votre sagesse, sans vos yeux de la vie puisque nous n'avons pas le même âge. En revanche, nous avons eu les mêmes yeux face à la guerre. Dans votre chapitre portant sur «La débâcle des souvenirs», vous posez la question des souvenirs, vous êtes choqués par la répétition des scandales qui serait selon vous «la reine de tous les scandales». J'aime votre nuance de «scandale de la répétition» et non pas répétition du scandale; la différence de l'ordre des mots est magistrale, ce que vous soulignez est la répétition et non l'évènement lui-même. Vous scandez par conséquent l'absence d'enregistrement mnésique.
Alors je me le demande, à quoi servent les livres ? Tout est écrit, l'indicible des siècles défile dans les pages des livres, et pourtant l'oubli, ce blanc de la page, l'emporte sur la trace. L'écrit serait-il aussi dilué dans l'air que les cris des enfants? L'émotion ressentie à la lecture de ces ouvrages serait-elle aussi fulgurante et évanescente que le chagrin d'amour? Mais ne pourrait-on alors imaginer que votre chapitre, «Le roman et la procréation», est en quelque sorte une protection magique contre la perte? Vous dites qu'«au moins cinquante pour cent des grands personnages romanesques quittent le roman sans s'être reproduits». La majorité des auteurs que vous citez sont des hommes. En restant sans lignée, leur personnage restera unique; retrouvons-nous ici la toute-puissance du créateur-romancier, qui protège ainsi son personnage de la perte? C'est une hypothèse.
Oui, se protéger de la perte. Il est là le fil conducteur de cette lettre, fil qui vient de cet homme dans la nuit d'un hôpital, jusqu'à vous, jusqu'à moi. Et pourtant j'aime atrocement le principe même «du non sérieux» dont vous parlez en citant Rushdie. Vous en parlez comme du principe même du roman, qui serait pour moi le principe même de la vie. C'est la musique de Xenakis qui vous a «réconcilié avec l'inéluctable finitude» ; pour ma part c'est la mort de cet homme, dans ce lieu anonyme et impersonnel, qui semble m'avoir réconciliée avec l'inéluctabilité de la vie. Cela, je l'ai découvert en vous lisant. Car, comme vous le dites plus loin dans votre chapitre sur «le Refus intégral de l'héritage», «tout ce qui est, peut aussi ne pas être». Et donc la vie, comme son corollaire la mort, peut ne pas être.
Cet homme qui est parti dans cette nuit de solitude avant l'oubli, est encore vingt-deux ans plus tard dans cette lettre que je vous écris. Il est, comme certains personnages de romans, le produit romanesque de ce que nous déciderons.
Linhartoua, que vous me faites découvrir, dit que «l'écrivain n'est pas prisonnier d'une seule langue». Une phrase que vous paraissez chérir tout en l'utilisant comme tremplin afin d'aborder l'exil. Je pense que c'est là que je voulais arriver par cette lettre. «Le futur grammatical de la nostalgie» est aussi dans la solitude inconsolable de l'étranger qui, avec le temps, risque de devenir étranger à lui-même. Car si «l'intention esthétique du livre se voit de la façon la plus frappante dans l'originalité de sa forme», alors vous avez fait, en apparence du moins, un chemin qui dessine une forme géographique par l'écrit et peut ainsi créer un nouveau territoire formel qui vous est propre, avec ses frontières et sa géologie, sa fluidité, son aridité. Je compare ainsi l'écrit de l'écrivain à la création imaginaire de son propre pays. Ce qui vous laisse le choix de la langue dans laquelle vous désirez vous exprimer, puisque vous êtes seul souverain de votre pays géographique - littéraire. Ayant de surcroît banni les indices psychologiques, comme Kafka proclame le faire dans son Journal, vous pouvez redémarrer la vie des morts et des vivants au moment où vous le décidez. Néanmoins persiste ce sentiment d'exil alors que vous êtes souverain; et cette ambivalence est troublante.
Je n'arrive pas encore à choisir ma forme littéraire, car je ne me suis pas confrontée à la véritable raison de mon exil. Mon oscillation formelle est-elle due à la guerre, aux deuils, à la haine et la violence interne suscitées par les présences de l'ennemie sur ma terre natale, ou tout simplement au poids d'une société qui écrase l'identité féminine? Alors, exil dû à l'autre ou à sa propre identité? Exil de sa propre langue maternelle comme Wolfson, ou exil forcé comme Canetti?
L'homme que j'ai accompagné dans sa dernière nuit d'hôpital n'était pas non plus dans son pays, lui aussi avait fui une guerre pour sauver sa famille, pour aider son pays. Seule, la solitude de la nuit l'habitait. Il choisi de ne pas se réveiller. Se remet-on jamais d'un exil intérieur? L'écrit, je pense, jusqu'à un certain point, peut aider.
Alors, ce que je viens vous demander, vingt-deux ans après vous avoir découvert, c'est de me dire ce que cet homme n'a pas eu le temps de me dire. De me dire si je peux écrire. Non pas si l'écriture va m'aider, puisque j'écris déjà, mais si je peux avoir cet encouragement de vous, qui êtes mon fil conducteur depuis vingt-deux ans. C'est étrange n'est-ce pas, qu'une inconnue vous sollicite ainsi. Mais peut-être notre rencontre d'il y a vingt-deux ans finira-t-elle par se concrétiser? Ma lettre s'achève, et avec elle le deuil de cet homme qui était mon père.
Bien à vous.

7 commentaires:

el Chulo a dit…

quel magnifique texte!

Anonyme a dit…

Il y en a tant de grands, d'admirables qui écrasent de la beauté de leur style, de la profondeur de leur réflexion et de leur imagination. Ce n'est pas la peine d'être exilé pour être grand écrivain.
Ils nous sortent de notre solitude en nous reliant à la leur et à celle des autres, au moins pendant un certain temps.

Bonne idée de magnifier un peu la littérature en cette période le prix Hemingway.
Gina

pêdroplan a dit…

Oui, un texte superbe, plein de frémissements(s). Bien sûr que vous pouvez écrire !

Maja Lola a dit…

Oui Chulo .... et il faut le lire, le relire, le distiller goutte à goutte ...

Anonyme a dit…

Moi, j'écris à Hemingway chaque année : je lui demande un mandat de 4000 euros comme lui-même le faisait souvent à son éditeur, il ne m'a jamais répondu...

Marc Delon a dit…

Ach... je vois...le way d'heming est escarpé... essaye Mugron ! (même moi je l'ai gagné, Mugron...)

el Chulo a dit…

ceci devrait te convaincre que les landais ne sont pas chauvins et ne manquent pas de sain discernement!