mercredi 16 janvier 2013

Danse avec les fauves

Au théâtre, enfin, à ce noun di diou de théâtre guindé empêcheur de flamenquer en rond, déjà qu'on a du mal à admettre comme beaucoup que le flamenco soit un spectacle, c'était relâche, hier. Et donc nous nous déplaçâmes jusqu'à la salle de l'Atria où se donnaient deux films, l'un de Jacques Maigne sur le parcours d'Antonio Moya et son expérience avec les Bacan, les lieux historiques d'où naquit la chose, tous en andalousie comme chacun ne le sait peut-être pas, un balayage des espoirs tocaores ou autres exilés Jerezanos parce que c'est là qu'il faut être pour respirer ça, ainsi que le toujours astucieux Diego Carrasco qui renvoyait l'ascenseur en essayant de nous persuader que Nîmes était une place importante sur la planète flamenca ce qui donnait un petit relent de promo à ce film. Casas nous avait déjà fait le coup de la « Madrid Française » et voilà-t-y pas qu'on sentait s'approcher la Jerez gallo-romaine... On serait pas un peu prétentieux dans le coin ? Bref, très sympa le témoignage sur les personnages du mundillo à Port de Bouc, pour finir. Ça donnait envie d'aller y traîner pour une série photographique. C'est là que Louise m'a demandé si on allait voir « El Caramelo » cet affreux petit bonhomme qui ressemble à Claude François en ''moins deux jours avant électrocution...''

Là, y'a que ceuss qui regardent ''La France a un incroyable talent'' qui peuvent suivre...



À l'hygiéniste lozérienne écolo-infirmière diplômée d'état qui pour une fois s'était fendue d'un accompagnement compassionnel pour assister incrédule à une de ces manifestations inutiles (l'Art...) dans lesquels je la précipite parfois, l'y commettant de force pour tenter de corroder l'inébranlable pragmatisme qu'elle a en commun avec toutes les personnes de première nécessité incapables de se perdre en conjectures esthétiques vaseuses et abstraites, j'ai posé ensuite cette question :

- Alors, ces flamencos, comment tu les as trouvés ?


Espérant pouvoir partager quelques considérations superfétatoires certes, mais néanmoins pittoresques, elle ne m'a lâché qu'un implacable, objectif et laconique :

- Obèses, alcooliques et tabagiques. 

Oh putain... en voilà une qui n'est pas prête à capter grand chose de l'âme espagnole... pour la punir, je l'y emmène en mai prochain, à Jerez, tiens, ça lui apprendra ! Au passage, j'ai frémis à l'idée que pouvait avoir sa famille – et même elle...- de moi... ! Et pourtant je ne suis qu'un bon père de famille incapable de plaquer le moindre accord de ''guitarramanuel'' ou d'étrangler la moindre syllabe en convoquant le vibrato intrinsèque de mes cordes vocales, un qui fait rien qu'à bosser comme un con alors qu'il y aurait tant de choses fantastiques à faire sur Terre.... comme traîner dans les ruelles de Jerez entre deux écuelles de gambitas al ajillo et surprendre parfois un chant profond éructé d'une fenêtre (qui vient avec moi?) Et Dieu sait pourtant, si j'en aurais des douleurs à chanter. M'enfin, bon, tu comprends lecteur, le week-end dernier, là où je faisais le revistero flamenco avec ma cop's Lola, elle faisait la toilette mortuaire d'un de ses patients dont elle avait accompagné les derniers instants... c'est pas le même monde, t'sais... Quoique... j'ai pas eu l'énergie et le génie de lui expliquer qu'en ce bas monde tout se tenait et qu'il y avait de nombreux liens entre les deux, pour sûr ! Mais le problème, c'est qu'elle s'en fout, comme de son premier pansement compressif, si tu veux mon avis... Elle n'a pas le temps de douter, elle... elle se doit d'être efficace...



S'ensuivit – je reviens au pestacle - une présentation inutile et longuissime d'un distingué monsieur qui entreprit de nous brieffer sur les séquences extraites d'une émission tv des seventies qu'il réalisa, si j'ai bien compris, avec de magnifiques passages de gens exceptionnels. Le seul témoignage chanté de Anna Cruz (de mémoire, hein...) la mère de Camaron, des juergas familiales ou des prestations intimes comme ce vieux monsieur qui pleurait en entendant sa femme aveugle chanter ''oscuritas'' (bon... de mémoire hein...) ou encore cet extraordinaire et beau guitariste qu'est Paco de Lucia.

Il y a parait-il, 115 émissions de cet acabit et si on ne nous en montre qu'une par an, je vous le prédis, on ne les verra pas toutes ! Mais allez, puisque c'est vous, on vous donnera un lien pour vous y attacher.



Ce soir, toujours au fameux théâtre de mes... aficionados al cante, Olga Pericet ! De loin, on aurait dit un petit santon, ou une figurine playmobil. En tout cas, une jolie poupée espagnole. La petite silhouette ne déplace pas des mètres cubes d'air et ne défonce pas les planches mais pourtant habite bien la scène. Propre sur elle et dans son tempo, ses remates enlevés et précis soulèvent l'enthousiasme. Ce petit bout de femme qui sait allonger sa silhouette fine en se juchant sur des talons et prolongeant sa coiffe d'un graaaaand peigne, connait son affaire et assure avec une certaine élégance bien servie par un ''chauve qui pouvait'' la faire virevolter autour de lui, toute maniable qu'elle est. Quelle chance a son camarade de jeux.
 

J'ai remarqué aussi le magnétisme animal d'un grand type blond soit pas vraiment le type même de l'andalou des années cinquante qui remit en ébullition starting-blockée la libido dormante de la mamie à ma droite qui l'applaudissait à chaque occasion les mains au-dessus de sa tête ignorant tout à coup les affres d'ordinaire insurmontables chez le rhumatologue, de son arthrose scapulo-humérale et miaulant à qui mieux-mieux de suaves interjections borborygmées sous l'oeil catastrophé du papi qui feignait d'être assis là par hasard sans aucun lien avec sa passionaria. Pour l'occasion, elle s'était vêtue d'un pantalon moulant (de ses déformations dues au grand âge et à l'atrophie musculaire) de cuir noir et d'une mauvaise imitation certes respectable eu égard à la sauvegarde de l'espèce, de fourrure de guépard du Serengueti... Que je sois contraint d'aller produire un zapateo honteux sur la scène du putain de grand théâtre impersonnel qui se la pète contemporain, si je perds le pari qu'elle n'a jamais exercé la profession d'infirmière.


 
Rosa Metal Ceniza

Il est parfois déroutant de découvrir la création chorégraphique autour du flamenco, et les puristes s’en irritent ou s’en détournent.
Le spectacle de ce soir a dû faire consensus tant la virtuosité de la danse qui investissait la scène tenait le spectateur captif, du début à la fin.
La formation de danse classique d’Olga Pericet transparaît bien mais la réussite de son art sur scène est de lier jusqu’à la créativité flamenca toute la gestuelle des deux approches chorégraphiques.

La Rose, le Métal et la Cendre en fil conducteur du déroulement des tableaux dévoile d’autres symboliques que chaque spectateur a liberté de percevoir.
Une poupée volanté crème chantilly posée dans une posture désarticulée sur une chaise se laisse réveiller par un lugubre danseur en noir qui l’anime et l’entraîne jusqu’à la faire exécuter une danse dont la contemporanéité se transforme, au final, par des sauts évoquant les boleras. Fraîcheur de l’enfance.
La « période » Rose donne ensuite à la danseuse une autre dimension. Robe moulante fuschia, mantón de manila aux broderies chargées et peineta art déco plantée dans des cheveux d’ébène, ses attitudes (plantes sur scène appuyés) rappellent souvent les femmes des tableaux de Julio Romero de Torres. Premier moment fort, tant ce petit bout de femme gracile donne avec force, maîtrise et virtuosité une danse époustouflante d’esthétisme et d’émotion. Son jeu de châle est une merveille visuelle.
Pour rester dans les « périodes », le tableau suivant nous la livre Femme, fougue et douleur. Robe flammée, courte et fendue, tout son art explose. Séduction, trahison, séparation donnent des instants de danse (pas de deux avec l’homme en noir) d’un esthétisme incroyable ….. jusqu’à la scène finale où un homme-ouragan fuse de l’obscurité et l’arrache littéralement des bras de l’aimé, l’emportant vers les ténèbres (extraordinaire jeu de scène et bravo à la virtuosité de l’éclairagiste !)
Au final, la danseuse paraît moulée dans une bata de cola noire et brillante. Un travail de bata avec l’homme en noir revêtu d’une longue redingote donne une solennité élégante qui n’est pas sans rappeler une fin (d’amour ? de vie ?) … Zapateos maîtrisés, déplacements et braceos …. Les enroulements de corps des danseurs rappellent parfois ceux de la poupée désarticulée du début du spectacle.
Chants, guitares, palmas … tout était en harmonie et en fusion avec ce beau spectacle de danse dont il serait impossible de taire le solo de danse de Jesús Fernandez qui a littéralement tétanisé et subjugué la salle !
Belle mise en scène, beaux effets spéciaux (« respiration-souffle » de la forge –allusion au métal-, lumière du « rapt » …) beau vestuario de la danseuse, un moment fort de ce festival. Bravo.
                                                                                  Maja Lola

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Si le flamenco consiste à exacerber ses émotions, d’autres les dansent à coups de traits piquants, qui partent dans tous les sens dans une atmosphère de joyeuse tristesse.
Merci pour cette soirée partagée.
Gina

Maja Lola a dit…

La vieille dame aveugle est Maria la Sabina. Et ce passage a été un des plus émouvants ... arte puro y genuino. Bien loin du flon-flon volanté qui, je dois l'avouer, a aussi ses charmes. Pas le même monde, comme tu dis dans ton texte, mais "en ce bas monde tout se tient ..." (sic)

Quant au distingué monsieur il s'agit de José Maria Velazquez-Gaztelu qui a filmé pendant des années ces scènes vraies, prises sur le vif dans de nombreux lieux improbables mais toujours authentiques dans l'émotion du réel.
Je crois d'ailleurs que Ludo, éminent flamencologue, avait abordé cette richesse documentaire sur Radio Falseta ....

Marc Delon a dit…

Moi, depuis que j'ai vu danser la del titi, je suis comblé...!

ludo a dit…

"Rito y Geografia del cante", on peut voir cette extra-ordinaire, et je pèse mes mots, série sur You Tube.Le cante comme on ne le verra plus, comme certains n'ont pas idée, comme viatique pour l'aficionado, le cabal ou l'impétrant. Jose Maria Velazquez, rencontré l'an dernier, est un homme délicieux, aficionado a los toros de surcroît :
http://pinchosdelciego.blogspot.fr/2008/10/le-sonnet-de-curro.html
putain , quels mano a mano Lola Delon et Marc Maja !