Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

mercredi 12 septembre 2012

Edito ni torista ni torerista

Jouir, il faudrait jouir et lâcher prise. C'est bon pour la santé et conseillé par les médecins et les empresas. Mais l’aficionado de longue date est un emmerdeur qui se pose des questions. Un emmerdeur qui a fatalement des références, pensez, depuis le temps qu’il se traîne dans les ruedos. Elles sont là, inscrites dans sa mémoire, tant que l’aluminium de son eau dite potable ne lui a pas donné l’Alzheimer, et, s’il est souvent connoté peine-à-jouir,c’est qu’il a une ''corticothèque'' personnelle, qui remonte à …pfiouuuuu… il arrive un moment où il ne faut plus le préciser. Comment se régaler de ces véroniques étriquées, profilées et chiffonnées dont les toreros sortent applaudis comme par des Inuits banquisards qui auraient oublié leurs gants, quand perdure dans la rétine celles, amples, profondes, templées, de quelques maîtres de la tauromachie qui ont gravé profondément leur nom dans le marbre des tablettes de son Histoire ?

Prenez par exemple la feria des vendanges qui arrive : elle est annoncée partout comme exceptionnelle, phénoménale, évènementielle. Pour une fois je ne récuserai quand même pas le dernier terme car réunir Manzanares, Morante, Tomas, Juli et Castella c’est quand même « de gala » ne serait-ce que par la rareté de Tomas. Ce que confirme la quarantaine d’avions venus du monde entier qui atterrissent à Nîmes-Garons pour le week-end. C’est comme ça, ''Taquillator'' c’est Tomas ! Peu importe, l'aficionado ne croit que ce qu'il voit.

Tomas le fait se déplacer. Deux syllabes qui résonnent : Toma ! Prends ! Prends ce qui est rare et fragile et risque de disparaître, toma, venga.
Qu’ai-je fait moi-même, d’ailleurs, pour mon expo photo ? Ai-je mis la photo que je préfère sur l’affiche de mon expo, ce peon inconnu sombra sur la nuque et regard perdu vers le rond éblouissant ? Non, j’ai choisi un portrait de Tomas, parce que lui, fait déplacer les gens. Avouer ce speed-dating aguicheur - oh là làààà tout de suite les grands mots - ne me gêne pas du tout puisqu’il s’agit d’un des toreros qui m’intéresse le plus. Et quel est le thème de l'expo de Cazalis le Mexicain ? Morenito de Nîmes ? Rafaellillo ? Nooon... José Tomas messieurs-dames... Tomas fait vendre, Tomas change la donne, je l’ai bien noté par exemple en allant placarder quelques affiches chez les commerçants de la ville. Avant que je la déroule, certains me disaient « non », qu’ils ne prenaient pas d’affiches, et puis quand ils apercevaient ''Trombinus liturgicus'', ils disaient que finalement… oui … ils pourraient le mettre dans ce coin, là. D’autres me l’ont prise mais vous ne la verrez jamais, on sentait le malaise du mensonge, ils la scotcheraient eux-mêmes plus tard... c’est pour eux qu’ils me la soutiraient, pour leur salon ou leur bureau. Ils peuvent maintenant venir à l’apéro voir l’expo le cœur léger, en sifflotant… Autre signe probant de l’effet que fait ''TL'' sur les gens, le graphiste m’a dit qu’à l’imprimerie où il les avait fait tirer, il en avait vu d’autres traîner… après enquête, les employés en avaient imprimé quelques-unes pour eux… Châi pô s’ils ont bien le droit mais bon… je fais comme si je ne savais pas.

Pour l’instant, cette feria n’est qu’une promesse de papier. Pour l’instant, à la vérité on n’en sait rien, de ce qu’elle va révéler. Sauf les purs toristas, qui savent, toujours, eux, qu’à Nîmes ne sortent que des chèvres et qui par dogme ne se déplaceront pas, prouvant par là leur intransigeance toute aussi ''pure''. Moi, j’ai des doutes… cette position leur a fait rater une course majeure, le solo de Castano, course au combien marquante pile-poil dans leur créneau, philosophico-toriste de la lidia et du combat. Ne pas vouloir assister aux courses des vendanges que viennent toréer les meilleurs, c’est un peu comme renier aimer l’art du toreo. Je ne fais pas de pub pour ma ville, tous les billets sont déjà vendus… Seulement voilà : et s’il se trouvait un toro qui ne soit pas faible ? Et si ce toro-là rencontrait un grand torero soudain galvanisé par la foule entassée jusqu’à la gueule de l’entonnoir ?
Ca ne fait que deux « si », y’a pire comme éventualité aléatoire ! Et si tout d’un coup, l’amphithéâtre se mettait à trembler, puis à bouillir, à exploser enfin, si tout d’un coup vous vous trouviez sot d’appeler votre si belle ville Nichmes au lieu de son beau nom qu’il n'est pas agréable d'entendre écorcher ; si vous arrêtiez de mépriser le pauvre gars moins savant es-toro, parce-qu’il ne voit que deux corridas par an et préfère s’en réjouir bêtement comme on peut le faire d’une pièce de théâtre ou d’un toro-piscine – c’est bien son droit - plutôt que s’éduquer à un savoir que d’ailleurs vous ne lui transmettez jamais car votre prose n’est compréhensible que par vos pairs initiés ? Si on arrêtait les dogmes-réflexes du type : c’est Casas qui organise, j’y vais pas… Je n’ai jamais été dupe des Casasseries et les ai souvent relevées mais doit-on snober Gallimard ou Marc Dugain parce qu’ils éditent ou écrivent des livres souvent lus par des connards, des dandys ou des plagistes ? L’auteur choisit ses mots et compose ses propres phrases, est maître de son matériau dans la limite de son génie. Les figuras ne font pas différemment, elles viennent avec les toros qu’elles ont choisis. Ce n’est pas une pratique qui me plaît. J’aimerais un monde plus libre où le torero n’aurait aucun droit de regard sur le choix de l’élevage combattu, il aurait à s’en accommoder, comme il le faisait plus jeune, au temps où il aurait aguanté les bisons de Sitting Bull s'il avait fallu. Ce n’est pas possible et très naïf, et doit faire ricaner les taurins  depuis leurs chiqueros respectifs, de lire ça, je sais. Mais j’aimerais. C’est le Graal de tout aficionado blasé de voir ça : un grand torero face à un toro qui ne lui est pas prédestiné et adapté.

Alors vous n’avez pas voulu voir El Juli, Morante, Manzannares, Tomas parce qu’il est sûr, certain et avéré qu’on n’y verra courir que des chèvres. Soit. Mais il y a une autre éventualité, une probabilité certes faible, mais que vous assumez par ailleurs tant de fois pour voir des chiffonades de peintres de croûtes de vide greniers. (Un trompe l’ennui très à la mode) Et si cette éventualité éclosait ? Et si Tomas, après son dernier toro, se coupait la coleta, juste là, sur le sable, sous nos yeux déjà orphelins ? Et si toute votre vie durant vous regrettiez de ne pas être venu, de vous être fait dogmatiquement chier devant la télé ou à ce repas de famille qui s’est éternisé où le beau-frère écolo de service vous a gonflé avec ses théories sur la déviance sexuelle présumée des sadiques de l’arène, vous assénant que de toutes façons, le 21 septembre le conseil constitutionnel abolirait le truc…

Pour l’instant, on ne sait rien de cette féria et même si elle allèche sur le papier, sera-t-elle réussie ? Devinez à quoi cela va tenir ? Je ne parle pas pour la presse dédiée au système qui a déjà ses titres superlatifs de triomphe dans les starting-blocks ou de la foule de ceux qui n’ont pas de références justement, et qui ne se posent ou ne dénotent absolument rien du truc noir vaguement encorné et enqueuté, qui tourne autour du mec, toro bravo en rien fascinant, plutôt référent bovin lambda, mais de l’absolu des choses, de la véritable valeur intrinsèque, de l’aune, de l’étalon, oui, effectivement, de la caste des toros.

Alors, c’est là qu’il faut commencer à se situer finement. Par comparaison au jugement sur le solo de Robleno à Céret de mes amis toristas grand teint, tous super-hyper emballés, j’ai découvert que je n’étais certainement pas 100% torista. (pour faire court avec ce terme à la noix) Il m’avait manqué quelque chose et cela depuis, m’a fait beaucoup réfléchir. Ça ne date pas vraiment d’hier : un Fundi partout encensé par la tribu torista ne m’a jamais inspiré grand-chose de flatteur au sujet de l’art du toreo. Si on prenait une métaphore sylvestre et qu’on cherche à la filer, on pourrait dire que durant ce seul contre six, Robleno a été un magnifique bûcheron, remplissant toutes les étapes d’un abattage parfait : entretien et maîtrise des outils, courage et vaillance indéfectibles, angle de chute calculé au poil, écorçage du tronc parfait, éradication efficace des branches, tronçonnage régulier, fente des billots au merlin, bûches formatées et stères rangées sur le plateau du camion avec livraison assurée en temps et heure. Todo perfecto. Pourtant, ce que j’ai ressenti tout au long de cette course c’est qu’il aurait pu continuer jusqu’à la nuit, jamais il ne m’aurait provoqué le moindre frisson. De plus en plus cet argument organique compte pour moi car il est la manifestation indépendante de ma volonté de ce qu’un torero a pu provoquer émotionnellement chez moi. Dans mes tripes. Sur ma peau. Imparable. C’est je crois ce que n’ont pas intégré ceux qui s’indignaient qu’après cette course, Robleno n’ait pas eu plus de retombées en terme de contrats. Robleno qui m’a inspiré beaucoup d’admiration et de respect, pourrait tuer une camada entière en une après-midi qu’il ne créerait rien d’inspiré, qu’il ne stimulerait pas mon imaginaire, serait incapable de m'émouvoir. Sauf à avoir une sensibilité de poutre (pourquoi de poutre ? je ne sais pas, ça m’est venu comac… p’têt l'histoire de l'oeil, avec la paille ?) Tomas ou Morante, eux, déclenchent autre chose, ouvrent un autre territoire dans lequel ''Papoose Couillu'' alias ''Little Big Man'' malgré tout son insondable – entendons nous bien – mérite, ne mettra jamais un pied. C’est comme ça, c’est inexplicable, la foule ressent l’impact liturgique de Tomas ou le baroque de l’Andalou tandis que Robleno n’a aucune aura pour prolonger sa technique et son courage. (sauf… voir poutre…)

Preuve de ce charisme inné, dans le patio de caballos, nombreux sont les gens qui s’approchent des toreros pour quémander un autographe ou une photo. Mais j’ai remarqué que Tomas lui, est tranquille, rares sont ceux qui osent, Tomas impressionne, son regard n’incline pas à aller le déranger.

D’autre part si à 90% je ne me sens pas ''torrerista'' (pour faire court avec un terme à la noix) c’est qu'il y a un préalable obligé pour que s'épanouisse sur ma peau, le fameux frisson évoqué plus haut : que j’ai ressenti la colère, le danger porté par la bête, sa sauvagerie, que l’enjeu de la blessure existe, que ce soit difficile et risqué de la combattre. Soit exactement le contraire de la majorité du public qui craint de relancer les brûlures d’estomac de son ulcère. Je ne mets même pas ça sur le compte d'une exigence morale ou intellectuelle que j'aurais et qui m'empêcherais de prendre du plaisir facilement, que je serais une sorte de gardien roidi dans le rigorisme d'une éthique conforme à l'idéal. Non, je crois que c'est purement arythmétique : si votre QI est supérieur à celui d'une moule de Bouziges ce qui somme toute n'est pas très prétentieux, il est assez prévisible qu'au fil des centaines voire milliers de corridas déjà vues, votre seuil d'excitation se soit considérablement relevé et que votre propension à vous enthousiasmer - synonyme niaiserie - ait suivi la pente.

Un soir - dîner en ville - j’ai discuté « corrida » avec un médecin spécialiste… Il me disait que ça lui plairait bien s'il n'y avait pas cette possibilité qui le gênait et lui rendait la chose impossible à admettre : que le type se fasse blesser voire tuer. Je lui ai répondu que c'était le truc le plus barbare envers les animaux que j'avais jamais entendu. Que vraiment, pour lui le toro n'était rien, n'abritait aucun mystère, n'inspirait aucun respect, n'était qu'une masse négligeable dédiée au service de l'homme et qu'alors on pourrait très bien mettre une brute dans une armure, armé d'un revolver et qu'il finirait bien par l'abattre même en s'étant pris quelques ''boîtes'' spectaculaires, bref, que cela n'avait aucun sens... qu'au contraire cette possibilité de châtiment rendait toute sa dignité, sa noblesse à la chose... Il a réfléchi un moment, puis a décrété que ce qui était quand même gênant dans la corrida, c'était que l'homme risquait de se faire blesser... Bon... J'ai alors avisé une charmante quadragénaire qui s'ennuyait dans un coin du salon et suis allé lui parler... Elle avait de longues jambes et riait fort à tout ce que je disais comme si cela avait été très spirituel... le toubib qui n'était pas son mari se renfrognait là-bas, croyant peut-être que je lui relatais notre discussion. Dans les dîners comme ça, un peu bou-bourges faudrait partir avant le fromage et le chariot des discussions qui suivent : peine de mort, politique, corrida, SPA, toujours écoeurant.

PS : merci à tous les sites ou autres journaux qui ont relayé l'info de mon expo photo...

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Bravo Marc bien envoyé !S'ils sont trop bornés, butés, étriqués, fermés, recroquevillés pour se priver de cet évènement et que le merveilleux s'y passe nous y serons c'est bien l'essentiel!!
Victorina

Pedroplan a dit…

Rions un peu, Marc (et frémissons du même coup) : imaginons JT blessé à son premier taureau... Tout le beau monde attendu à Nîmes assisterait à un mano a mano entre Morenito de Nimes et Nicasio Manuel Carbonell.Rampe de lancement idéale pour ces deux lascars, non ?

Anonyme a dit…

Très intéressant développement notamment parce que hors chapelles...

jean

Maja Lola a dit…

Mais IL VA S'EN PASSER DES CHOSES .... dixit l'Oracle ...
Allez ! On ne va pas le bouder, notre plaisir ....

Anonyme a dit…

Bien vu enfin un bon aficionado et non pas un avis tranche et autoritaire comme tres souvent sur les sites de monsieur je sais, j'ai tout compris, la tauromachie c'est moi car on ne me l'a fait pas.

el Chulo a dit…

je suis au moins 100 pour cent d'accord pour fundi que j'ai toujours trouvé d'une vulgarité ahurissante.
pour le reste, il faut des toros et c'est bien le problème.
ceci dit, tout le monde a droit au bonheur, ou au sentiment de vivre un moment inoubliable.
sacré simon va!