Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

jeudi 27 septembre 2012

Comput Color

On vit, dans cette deuxième moitié de septembre, des temps pas ordinaires. Le 16, José Tómas remet à zéro le comput de toutes les lunes tauromachiques. Le 21, le Conseil Constitutionnel renvoie chez Plumeau les manigances du CRAC (le CRAC, sans déconner. Le CRAC. A-t-on suffisamment souligné la bêtise de cette raison sociale ? Et on imagine les colloques de rombières à teckel et de bateleurs maurrassiens en costards de flanelle occupés à combiner les mots et les lettres pour bricoler un acronyme qui résultât sonore et éloquent[1]). Et ce même 21, en sa livraison numéro 1936, (ce quantième fut aussi celui d'une année de pas mal de bouleversements) la couverture de la revue Toros « passe à la couleur », selon les termes d'un communiqué qu'on regrette trop laconique, regardant à un tel  événement.
On sait que, part l'effet de l'érosion, même les monolithes les plus compacts finissent par se transformer. En général, ça prend un bail. Pour paraphraser un apologue bouddhiste, ça peut jusqu'à « prendre le temps que met l'effleurement d'une soie de Bénarès, lâchée tous les cent ans, pour user un mont de pierre de dix-huit mille mètres de haut ». Dans le cas qui nous intéresse, l'avatar aura été un poil plus rapide. Guère plus de quatre-vingt-sept ans. Et on en est un peut déçu, au fond, parce qu'on se figurait que la revue Toros  matérialisait un monolithe aussi compact, aussi long à altérer que le mont Augustus.
Si on se laissait glisser sur la pente gentiment réac de la nostalgie poisseuse et du tout fout le camp, on pourrait tenir cette irruption [2] de la quadrichromie à la devanture de « la vieille dame de la rue des Lombards », comme on disait à l'époque du franc lourd, pour un épiphénomène sans doute regrettable de ce temps (quoique sans exagération : la vue aérienne de Ronda y est reproduite dans des pastels très distants des saturations pop des jeux vidéos). À vrai dire, on a eu d'abord un mouvement de recul, au kiosque, même un peu d'effroi, comme si on tombait nez à nez avec une aïeule de retour d'un lifting dans une de ces cliniques de Miami, les lèvres enflées à la silicone et le gris chignon remodelé en blondes mèches californiennes. Et puis on a pris sur soi. On a raisonné. Après tout, ce n'est pas la première fois, sûrement pas la dernière, qu'on voit changer des choses, le prix des allumettes, le Lagarde et Michard ou les faenas entières avec l'épée de mort, qui nous semblaient pourtant consubstantielles à la réalité du monde mondial. Et on a eu cette conclusion, dont on n'est pas mécontent : c'est la vie.
Du peu que l'on sait de la corrida, on a appris beaucoup dans les pages de Toros (y compris l'existence discutable, on est d'accord, du strict point de vue lexicographique du mot « cornupète »), quelque part entre le premier choc pétrolier et le climax de la carrière de José Luis Galloso, du temps qu'on en était le lecteur impatient. C'est vrai aussi qu'il n'y avait alors pas grand-chose d'autre à se mettre sous les lunettes, en fait de presse taurine française, et Toros tenait, pour les aficionados d'ici, un peu du bulletin paroissial (comparaison banale), un peu de l'organe du parti (analogie médiocre).
Les années ont passé et, comme en vieillissant on devenait gentiment réac, on a aimé retrouver périodiquement la même typographie sans chichis de l'imprimerie Barnier, ses photos à l'héliogravure, ses sempiternelles vignettes, ses culs-de-lampe invariables, ses immuables couillards, tout ça dans les gris, stable et rassurant comme le chignon d'une aïeule [3]. On aimait, quand on allait acheter ses clopes, la surprise du dernier numéro paru posée sur le comptoir du bureau de tabac, avec l'éternelle photo noir et blanc en couverture, avec juste le rouge immarcescible du titre, comme pour attester que non, les éditeurs de la revue n'était pas frappés d'achromatopsie.
Le communiqué qui annonce la sortie de la livraison 1936 (ce quantième fut aussi celui d'une année de pas mal de bouleversements) de Toros dit que « la couverture passe à la couleur ». Si on sait lire entre les mots, ça signifie que le changement est définitif et sans retour. Il faudra donc s'y habituer. Peut-être que ça nous plairait de voir chanter Fosforito par peteneras avec une plume dans le cul. Toute la question, c'est de s'habituer.
                                                                         
                                                               Antoine Martin

1) Si on avait été invité à participer à ces brainstormings (ce qu'à Dieu, enfin, à José Tomás ne plaise), on aurait volontiers proposé des variantes à l'adverbe « Radicalement », qui eussent produit des sigles non moins sonores et éloquents : « Largement », « Ouvertement » ou même « Activement » qui, lui, eût donné une anagramme tout à fait odorante et sonore.

2) Il y eut en réalité un précédent, que l'on sache, au moins : la couverture du numéro 1931, du 13 juillet 2012, était également coloriée. Mais on prit ça pour une originalité ponctuelle, un truc à usage unique pour marquer le coup. Aussi bien s'agissait-il d'un numéro anniversaire et l'illustration, à la place de la photo, offrait un croquis rehaussé du peintre Humberto Parra.

3) Évidemment, tout ce qu'on écrit n'a rien à voir avec le fait qu'on fut naguère le protagoniste d'un « Planétaire des Toros » dans lequel Miguel Darrieumerlou, il faut tout dire, chargea excessivement la barque de son indulgence.


5 commentaires:

Marc Delon a dit…

Chouette concaténation Martinienne pur jus...

Non, parce que pour ne pas mourir idiot je suis allé voir ce que le dico disait de "comput" et donc après tous les cons, connes, connards et connasses d'usage courant, je suis tombé sur concaténation dont j'avais aussitôt l'utilité.

Maintenant que tu as créé une dépendance envers les lecteurs assoiffés de mots, aie pitié d'eux, reviens quand tu veux.

Bon, désolé pour le titre, hein, mais tu n'en avais pas prévu...

ludo a dit…

Por PetenEras, por fa' !
et dans le libellé : FosforIto !
marco, si je passe pas derrière ramasser les morceaux, hein ?
dans "toros" il y a toujours le petit verre en métal précieux pour pendre à son cou et boire distingué et avec un sens de l'hygiène opportun son fino en feria ? j'adorais ça.ne me dites pas qu'il a disparu ! je ne m'en remettrai que difficilement.
sinon, bravo m'sieur Antoine. bel hommage de la langue belle à la vieille dame.

ludo

Anonyme a dit…

Et si septembre était tout simplement le mois de La Rentrée, cette rentrée qu'on continue à célébrer toute sa vie, d'un bouquet de bonnes intentions et de nouveautés comme dans l'enfance quand on projetait avec inquiétude de plaire aux parents et aux maîtres.
Gina

Maja Lola a dit…

Des textes originaux et aussi bien écrits que celui-ci sont du pur bonheur ... Bravo AM !

PS ... Revenez vite !?

El Jipe a dit…

Il me semble bien qu'ils avaient changé le "Radicalement" en "Résolument" les débiles mentaux, non ? Ou peut-être me trompe-je.