Adieu

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photo de Anya Bartels-Suerdmont

mardi 18 septembre 2012

Tomas tel qu'en lui-même

Corrida d'expectation, corrida de satisfaction. Le solo de Tomas a pour moi tenu les promesses auxquelles je m'étais interdit de penser. A vrai dire, il est allé au-delà de ce que j'espérais. Et après la mort du premier, je lui reprochais déjà d'avoir mis la barre trop haut, d'avoir en quelque sorte mal dosé un éventuel crescendo à venir. Mais non, toro après toro il confirmait et restait dans l'exception. Avant la course tout le monde avait peur : il faut dire qu'on avait encore dans l'oeil, les bouses affalées que des peons tiraient par la queue lors de son dernier passage chez nous. Vu de loin et en raison de généreuses oreilles précédemment accordées ici, je comprends que l'on puisse craindre que ce bilan ne soit qu'un moyen d'accorder à la réalité, l'événement annoncé. Mais cette fois-ci, il n'en est rien au moins concernant les oreilles et je ferais bien de ce lot de toros mon minimum syndical des courses du G10, ça relèverait le niveau général. Bien sûr, il faut peut-être filtrer un peu de bon sens au tamis de la réalité : non, Tomas ne vient pas de Saturne, il s'agit bien d'un terrien qui n'a peut-être pas envie de mourir tous les jours surtout depuis qu'il a un enfant, oui, il saute moins haut et court moins vite qu'il y a cinq ans, comme vous et moi, oui les toros ne passent plus à un millimètre de ses entrailles, oui les toros étaient choisis ce qui écorne un peu de l'essence de la tauromachie du moins la façon dont les aficionados la rêvent, ; cependant, à un torero de cette trempe qui a accepté dans un passé récent de s'exposer jusqu'à l'indécence, jusqu'à l'indisposition des critiques qui écrivaient que non, la tauromachie ce n'était pas accepter la mort, là, devant tout le monde comme si vous appeliez le suicide de vos vœux mais c'était dominer, maîtriser, conduire l'adversité pour la détourner de soi en s'engageant sincèrement certes, mais pas au point d'être indifférent à l'idée d'en crever. Je crois qu'à ce torero-là, très durement châtié, qui serait mort pour de bon il y a cinquante ans en raison d'une chirurgie moins performante, on peut concéder qu'en fin de carrière, comme tous ses pairs l'ont fait avant lui au cours des siècles, il soit un peu moins sauvagement servi pour épanouir son art. Alors en préalable soyons rigoureux et ne soyons dupes de rien puisque veillent les gardiens implacables et rigoristes : oui, le premier toro était trop doux, oui un autre n'avait pas le berceau assez ouvert pour être de la catégorie souhaitée, oui la présidence commit un contre-sens grossier en accordant un indulto comme s'il s'agissait d'un trophée supplémentaire, idiotie d'autant plus crasse qu'elle s'adressa au seul toro qui avait voulu fuir l'enceinte en sautant les barricades et en sortant seul de la deuxième rencontre. Oui, cela se passait à la tant décriée arène de Nîchmes sur Dombs, où des Parisiens terrorisés par le soleil du Sud se coiffent de Panama en sirotant des coupes de Champagne dans des tendidos avec la conviction de s'encanailler parmi une tribu exotique et populacière, oui y'a du people partout, pourquoi, ce serait mieux s'il n'y avait que des ruraux de la Lozère et du Gers ? Même que j'ai écrasé le pied d' Edouard Baer dans la cohue de la sortie, et refilé un coup de coude dans le flanc d'un Podalydes en train de filmer. Ouiouioui j'avoue, j'ai vu tout ça, je l'ai vu de mes yeux mais ce que j'ai vu aussi c'est que Tomas a été grand, que personne sur la Terre en face des mêmes toros choisis n'aurait pu créer l'équivalent et qu'une évidence toute simple se dessine alors : il y a Tomas et puis les autres et pour qu'on comprenne bien on le redit dans l'autre sens, il y a les autres et puis Tomas. Les autres, malgré toutes leurs qualités. Bien sûr, on parle d'art du toreo pas de baston de fond des ruedos. Car au final ce dont on emporte le souvenir dans son intimité, c'est la rencontre d'un homme et d'un toro, l'empreinte émotionnelle que cela a généré, pas le nombre d'oreilles. Alors, moi, cela m'a beaucoup plu. J'assume tout. J'ai kiffé un max, frissons et larmes compris. Structure des faenas, concision, efficacité, sobriété des attitudes, économie de geste, aimantation de la bête, douceur du temple, engagement des estocades, génialité de l'inspiration, du très grand art, le toreo des cîmes. Un trésor national  japonais - espagnol - et même au-delà, un trésor de l'art du toreo et de l'humanité même, en ce pouvoir qu'elle a de se transcender, j'peux pas faire plus lyrique, n'insistez pas... Nul doute que si les juges du conseil constitutionnel avaient assisté à ça, on était tranquille pour un moment !
De plus, on doit à l'objectivité de préciser que de ces toros choisis, aucun n'a franchi la frontière de la soseria, aucun ne s'est rabalé par terre, aucun n'a nécessité le monopicotazo économiseur de forces. L'énoncé du bilan vous donne la nausée et l'étendue de la mascarade ? Non, il ne doit pas, pas cette fois : comment refuser à cinq faenas supérieures conclues par cinq épées engagées et décisives les deux premiers trophées ? Cette fois-ci j'ai beau réfléchir, ou interroger les réactions autour de moi, il n'existe aucune raison objective pour ne pas les donner. Cela ne doit rien à la rareté de l'apparition ou à la relance médiatique, pas cette fois. Le contingent de coureurs d'encierros venus de Coria qui n'ont pas du toro qu'une approche intellectuelle et couarde – je parle pour moi - , mais affrontent comme l'an passé, un cornalon de six ans de Samuel Flores par recortes, dans la rue, torse nu, qui se sont tapé 36 heures de bus aller-retour pour voir Tomas, repartant juste après son solo, remontaient dans leur bus les larmes aux yeux en se congratulant pour vérifier qu'ils n'avaient pas rêvé. Moi, j'allais manger à l'ombre des platanes en regrettant de devoir retourner l'après-midi à une autre course : j'aurais voulu garder celle-là quelque temps, calme et intacte, confite dans son émotion avec la conscience que je venais de voir une course importante. Décidément cette temporada aura été marquée par trois solos  de gala : Castano avec les Miuras, Robleno avec les Escolar et Tomas avec... ses toros. Temps splendide, Mistral enfin absent, arène garnie jusqu'au ciel, en qui, ce jour-là, on pouvait croire.

19 commentaires:

Maja Lola a dit…

Belle reseña. Tu as tout exprimé. Il nous a tant donné ... comme le criaient dans les tendidos les aficionados venus de Colombie, Mexique et tant d'autres pays (oui, peut-être parfois de façon perturbante pour cette belle messe ...)que les larmes aux yeux et la chair de poule on n'avait plus envie de quitter sa place. On ne sait jamais. Un miracle de plus.
Pour compléter le chapitre des personnalités tu en as oubliée une, et non des moindres : trois rangs au-dessous de mes pieds, j'avais sous mes yeux la belle chevelure argentée de Mario Vargas Llosa et son profil racé qui apparaîssait parfois aux déplacements des faenas...
Je me souviendrai longtemps de cette matinée du 17 septembre !

Anonyme a dit…

Effectivement après ça, tu aurais du faire comme mon mari: un jour il a dit qu'il ne verrait jamais mieux, il n'est plus retourné aux arènes. Plus du tout.
Et pour une fois, je regrette de n'être pas allée à Nîmes!
isa du moun

el Chulo a dit…

deux remarques si tu permets:
- la première tu n'as pas besoin de te justifier avec un revistero espagnol,
- la seconde est que tu n'as pas non plus à avoir honte du grand moment que tu as passé.
jt a au moins une chose qui manque à nos branleurs du g10, une grande personnalité, en piste et en dehors. c'est déjà énorme.
certes il me semble que cette inflation de trophées sans oublier un indulto découle d'une forme de liesse collective, mais après tout pourquoi pas?
le propre de l'émotion est de dépasser évidemment le rationnel, et l'émotion, c'est ce qu'amène tomas ou un artiste.
pour le reste, c'est vrai que j'ai aussi vu de la muleta accrochée mais bon, c'est vrai aussi dans toutes le grandes faenas.
j'ai vérifié.

Marc Delon a dit…

1)non chulo je ne me justifie pas avec un revistero espagnol dont je ne sais même pas d'ailleurs s'il est crédible ou pas... mais par contre j'ai conscience que ma resena ne décrit pas le fil des évènements or lui le fait toro par toro donc ça complète bien je pense...

2) ah non, moi j'ai pas honte !

Marc Delon a dit…

Autre chose, je suis par contre assez consterné par les commentaires ou plutôt les non commentaires de ceux qui n'y étaient pas...
Même Deck s'y livre avec pour tentative de preuve une proposition de démonstration par la video. Je lui ai écrit un commentaire en lui disant que cela ne me paraissait pas être aussi simple. De plus avec la sensibilité qu'il a, je suis certain qu'il en aurait retiré beaucoup, de cette course.

Anonyme a dit…

Ceux que j'ai rencontrés ce matin et qui n'y étaient pas, ont fait genre,"ça va toi ?" trois petits tours et puis s'en vont !!
Je suis sortie sans voix, les larmes aux yeux sachant que plus jamais je ne reverrai une telle œuvre.

Victorina

Marc Delon a dit…

ceux qui n'y étaient pas et ceux qui y étaient mais rejettent dogmatiquement tout ce qui vient de Nîmes s'emploient à minorer à tout prix ce lot de toros pour minorer l'événement... c'est très drôle...

Pedroplan a dit…

J'y étais. Et je n'ai pas de mots pour commenter. Et en effet, l'après-midi, j'y suis allé parce que j'avais mon billet mais avec le sentiment que nous ne pouvions que redescendre sur terre.

Pedroplan a dit…

Quant au lot da taureaux, certes ce n'était pas des Prieto ni des Escolar. Mais c'était plus qu'on n'en a l'habitude avec les vedettes. JT doit avoir un veedor qui a l'oeil (normal, vu l'intitulé de la profession)et le bo, (plus rare, apparemment)

Marc Delon a dit…

la petite histoire de cette course ne cesse de m'étonner... il parait qu'il aurait acheté, je sais plus, douze ou dix-huit toros et que son veedor allait les observer tous les jours longuement pour faire son choix... ça a un côté désagréable ce sur mesure et professionnel à la fois qui ne veut pas tout gâcher en se trompant... le système a fonctionné en tout cas, ils ne se sont pas trompés sur les toros.

Midi-Libre d'aujourd'hui annonce le tarif de la prestation : 100 000 euros le toro ! Bigre ! C'est possible, ça ???
Alors, 600 000 euros pour Tomas et 13000 places a une moyenne de quoi ? 50 euros ? ça nous fait 650 000 euros, reste 50000 moins les frais...

Un archi me disait qu'il faudrait pour que l'arène ne se détériore plus refaire (combler, recréer )tout le tour des gradins, et que là il y aurait au moins 45000 places : il en faudrait des Tomas pour remplir...

Pedroplan a dit…

Un seul aurait suffi hier si on s'y était pris à temps. Mais cet archi,il devait parler du Colisée, non ?

Pedroplan a dit…

Pour le calcul
1 Oui, mais les 13000 places, ça me fait toujours ricanre bêtement. Dans mo, jeune temps, on disait 18000. On en aurait perdu 5000 à cause de la sécurité ?
2 Si cette corrida a été donnée à perte, l'empresa s'est quand même goinfré avec les abonnements. M'étionneraitq ue Lecaret et Castano aient émargé à 200.000...
3 Ah mais c'est peut-être ce redoutable cumulard de Morenito qui nous met dans le rouge. Ou Carbonell... Il a falllu lui payer le voyage à celui-là...

Anonyme a dit…

Dommage que les commentaires s'achèvent dans les grands nombres du fric, pour une fois qu'on avait eu du beau à contempler, une harmonie homme nature jamais égalée avec le ciel d'été, les arènes, la ville à l'unisson.
Gina

el Chulo a dit…

bien gina! muy bien!

Pedroplan a dit…

Excusez-nous,Gina,de ces basses considérations. Ce qui me frappe dans cette corrida, c'est que des détails reviennent à a surface alors que d'habitude, c'est plutôt le contraire. Ainsi ce toque subtil qui détourne le 5 de la jambe du torero vers lequel il partait (et JT n'a pas bronché, preuve de maîtrise) ou ces dernières naturelles "ouvertes" laissangt partir le toro sans qu'il y ait besoin de recorte ou de pecho...

Anonyme a dit…

Des faenas dont devraient s'inspirer bien des "figuras" du G10.Mais certains auraient du mal.
Exact:le 1er était mollasson et d'autres cornes étaient un peu rentrées;l'indulto était scandaleux et l'épée du jandilla bien devant.Mais moi,monsieur ,je ne suis pas connoisseur!Je fais abstraction des récompenses:on est à Nimes quoi ! Mais quel toreo !quelle lenteur,quelle pureté absolue.Et puis,ces doblones sur le Jandilla!Ces trincheras!Et ces faenas COURTES d'une absolue domination !Qu'on était loin de tous ces pensums du G10.

manolo

Pedroplan a dit…

Eh oui : 20 passes pas plus et la messe est dite !

pedoplan a dit…

Marc, vouis déclenchez la haine : c'est sans doute bon signe...

Pedroplan a dit…

Il va de soi que ce dernier commentaire aurait du se trouver ailleurs (plus hait dans la page), mais j'ai dû me gourrer