Adieu

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photo de Anya Bartels-Suerdmont

samedi 26 mai 2012

L'apprenti, le Bouillant et le Stoïque

Jimenez Fortes, vingt-deux ans, se demande encore si intégrer un tel cartel était une chance pour lui ou une malédiction, tant ses insuffisances résonnaient comme l'évident contrepoint de l'impressionnante maîtrise de ses aînés prestigieux. Il était aujourd'hui très compliqué d'exister face à ces deux monstres de l'escalafon, "Bouillant Juli" et "Stoïque Castella". Je suppose qu'on lira le mot "monstre" dans bien des resenas et même dans celles où il en sera absent, par ceux qui l'auront difficilement contourné pour ne pas grossir le club des utilisateurs de lieux communs...

Face au premier de ces toros de Garcigrande que j'attendais plus mous et plus niais et qui s'avérèrent piquants et donnant du jeu, certes pourvu qu'on les pique poliment, Fortes commit des erreurs de jeunesse, de zèle mal placé, nombre d'inutiles bravades et crâneries destinées à prouver son courage dont personne ne doutait à priori. On lui pardonna son enthousiasme engagé, cet excès étant plus valeureux et sympathique que toutes ces attitudes de senoritos blasés que les novilleros se donnent parfois. Et pourtant on a en horreur tous ces chevaliers vulgaires du "même pas peur" qui pensent qu'il s'agit -là du message surpême. Sur son second qui terminait la course, fort de ce qu'il venait d'apprendre de ses illustres aînés, il essaya de signer le numéro encimiste entre les cornes d'un violent pas d'accord, DROGUERO, qui lui administra quelques injections intra-musculaires d'endorphines pour l'aider à supporter ses coups de cornes qui généraient dans le vieil amphithéâtre les cris suraigus des femmes qui ne sont donc pas l'égale de l'homme mais bien supérieures puisque plus sensibles.

Puis le Juli donna un cours particulier à son premier toro le mal nommé "Professor". Plus je vois le Juli toréer, plus je suis impressionné par la puissance déterminée de ce torero. Ce que son regard traduit est une sorte de combustion interne. Il est a peu près certain que son coeur déverse des torrents de lave incandescente, que ses poumons brûlent et que son cerveau bout. Au centre d'une arène que son envie chauffait à blanc, il récita à "Professor" tout ce qu'il savait du toreo sur le bout des doigts jusqu'à ce que "Professor" qui n'était pas un toro distraito finisse par s'écarter soudain de lui, comme écoeuré, avant que le Juli ne le reprenne en classe pour le dominer encore jusqu'à en faire son élève collé... à la muleta. Des séries créatives et autoritaires sur les deux côtés, des changements de main par devant et par derrière, pratiquement toutes passes répertoriées par le Cossio enchaînées autour de l'axe intransigeant qu'il était devenu, parfois sans bouger un orteil. Au toro de s'arranger pour le contourner. Grandiose, phénoménal, énooorme... tel fut le Juli, hier. Absents, mordez-vous les ! Pour tout ça il ne récolta que l'admiration du public après avoir pinché deux fois car il semble que le palco de Nîmes veuille regagner en crédibilité en appliquant cette logique partout admise. Tant mieux.
A son second toro, la démonstration reprit, impérieuse et limpide, hachée aussi, avec un seul coup d'épée : deux pavillons, deux. Du ballet au combat de rue tout y passa et quand "Tozudo" le désarme, le Juli lui hurle à la gueule :  Malo ! Malo ! comme scandalisé... comme si le toro ne pouvait être qu'un référentiel obéissant à son ambition démesurée. Lors d'un autre désarmé, le Juli en conteste tellement la légitimité qu'il reste là, nu et dominateur de longues secondes tout près de la corne, dont il évite le coup d'une subtile appréciation de timing. Même ses ratages sont muy toreros !

Si Juli bout, Castella glace. Avec lui, le changement, c'est maintenant. Calme, serein, stoïque, impavide. Comme semblant vouloir dire à son concurrent :
- Regarde, pourquoi tu t'énerves...? On peut le faire sans toute cette agitation...
ça transmet moins, c'est plus intello, et jamais on ne sent l'Espagne irriguer ses vaisseaux. Son toreo laconique instille des cristaux de glace dans ses veines, son sang est froid, sa tête aussi et son style épuré. Le stoïque dédaigneux n'avait pourtant pas l'air mécontent, gagnant le match 3 à 2, d'ouvrir seul la grande porte tandis que les porteurs du Juli faisaient demi-tour sous une ovation qui l'emporta jusqu'au palais de justice...
Qu'elle lui soit rendue, c'est lui, sur son premier toro, qui se grave à mon souvenir. Il maîtrisa jusqu'à l'aléatoire par exemple alors qu'il nous brindait son toro et que celui-ci le chargea de très loin : il évalua la situation d'un coup d'oeil, ce qu'il avait le temps de faire ou pas, manipula ses affaires en conséquence, changer la montera de main, déplier la muleta, y loger l'épée, se coloquer et quand il fallut aguanter la terrible charge de cette torpille d'une demi-tonne arrivant au triple galop depuis le diable-vauvert, il était prêt, aguantait sans broncher ce qui aurait fait fuir l'humanité entière. Epoustouflant. C'est qui le fauve ?

3 commentaires:

Christian a dit…

Je n'avais pas encore laissé de commentaires sur ce blog que j'apprécie et visite souvent plutôt à l'occasion des férias. Je voulais juste dire que je m'attendais à mieux de la part des 2 vedettes que j'ai vu maintes fois toréer mais qui m'ont moins enthousiasmé car ils ont pris maintenant la facilité de toréer complètement de profil. Seulement 2 quarts de jambes avancé par le Juli à son premier et un seul cite de face pour Castella. On fait venir le toro et on lui enlève immédiatemment la muleta en fin de de course rectiligne. Cela m'a profondément agacé que les toréros d'école no cargan la suerte.

Anonyme a dit…

Merci Marc pour ce bel hommage au Juli, qu'un aficionado comme toi ose l'écrire me réconforte, on entend souvent tant de critiques à son sujet, je t'avoue que là, tu me fais réellement plaisir !!!
Victorina

Marc Delon a dit…

Désolé Christian, ton commentaire s'était classé dans le chapître "spam" que je n'ouvre jamais... Bienvenue...
Vrai, bonne remarque, je voulais faire un post là-dessus même : mettre la jambe, ça n'existe plus !