Moi et mon Piranha
Si j’avais un piranha, je l’appellerais Eusèbe, parce que je
trouve que c’est un très joli nom pour un piranha. Sentimental comme je
suis, je sais que je m’y attacherais très vite. Toute séparation serait
un déchirement. Alors, je l’emmènerais toujours avec moi dans un petit
aquarium de voyage. Il faudrait qu’il soit doté d’une poignée, pas le
piranha, l’aquarium, comme ça, Eusèbe pourrait me suivre dans tous mes
déplacements. Le soir, à l’hôtel, je poserais l’aquarium sur la table de
nuit, et ainsi je pourrais voir Eusèbe en m’endormant. Et lui aussi
pourrait me voir. Et nous serions heureux.
J’y pensais vendredi
dernier sur la plaça d’Espanya à Barcelone. La plaça d’Espanya, c’est
cette place pompeuse qui ouvre sur la colline de Montjuic, la Fira de
Barcelone et tout le tremblement. C’est une place moche. Ronde et moche.
Avec une fontaine au milieu. Moche aussi, la fontaine.
De
l’autre coté, il y avait Les Arenas. C’était autrefois une arène, comme
leur nom l’indique, une arène qui a été élevée par un architecte du nom
d’Augusto Font et fut inaugurée le 29 juin1900. À l’affiche, il y avait
Don Luis Mazzantini, un des rares toreros à avoir également été chef de
gare, et Antonio de Dios Conejito, c’est à dire le « Petit Lapin ». «
Petit Lapin », ça a quelque chose de ridicule comme surnom, surtout pour
un rude gaillard comme l’était ce Conejito. Personne ne dit, et surtout
pas le Cossío, pourquoi ce type a pris le surnom de « Petit Lapin ».
C’est un des mystères de la tauromachie.
Malgré la concurrence
de la plaça del Sport, l’actuelle Monumental, inaugurée en 1914, ces
arènes ont fonctionné, même si sur la fin ce fut plutôt plutôt caha que
cahin jusqu’en 1976. Et puis on les a fermées et elles sont tombées en ruines. Des photos montrent les gradins couverts
d’herbes folles : ça fait très Pompéi. Entre 1900 et 1976, j’y suis
allé une fois, plutôt vers la fin, pour une novillada nocturne. Un
certain Justiniano Blanco dit « El Zamorano » y officiait : il a coupé
deux oreilles, et ce fut son jour de gloire.

L’intérieur ressemble à tout centre commercial de ce
bas monde, de Copenhague à Pompertuzat, en passant par Singapour et
Villetronche-la-Breloque. Il y a douze cinémas, des centaines de
boutiques, des toilettes, des endroits pour se poser devant un café. Des
dizaines de boutiques. Pour résumer, une boutique Intimissimi, une
boutique Desigual, une boutique Nespresso (mais pas de George Clooney en
vue, ni de marchand de piano au-dessus), une boutique Casas (mais pas
de Simon). Bref, c’est comme partout, c’est comme nulle part, un
concentré de ce monde sans saveur qui s’impose à tous, sous prétexte de
mondialisation cet ersatz de culture qui nous tient lieu de
civilisation, avec la musique imposée qui va avec. Comme si les
Catalans, dans leur désir furieux de ne plus être Espagnols avaient
choisi de ne plus être quoi que ce soit.
Dans un coin, je suis tombé en arrêt devant un stand d’ichthyothérapie.
Il y avait là une Allemande replète qui trempait avec
ravissement des pieds potelés dans un aquarium où officiaient de petits
poissons censés boulotter ses peaux mortes. Elle poussait de petits cris
de ravissement quand un des poissons venait lui lutiner les arpions.
Et c’est là que j’ai éprouvé une grosse crise de manque en pensant à
Eusèbe. Si je l’avais lâché dans l’aquarium, je suis sûr qu’il aurait
mis un peu d’ambiance, Eusèbe. Dans cet endroit délibérément sans
saveur, au moins, il en aurait eu un qui se serait tapé la cloche.
Pedroplan
13 commentaires:
Jolie plume "invitée" Marcos ...
Ce texte nous en apprend beaucoup dans divers domaines, avec un humour empreint de finesse.
Pour le torero "Conejito" (?!) n'y avait-il pas, à l'époque, beaucoup d'apodos en "ito" ?
Quant à Mazzantini, j'ai lu dernièrement qu'il aurait passé une nuit torride avec Sarah Bernartd à l'Hôtel Inglaterra de La Havane, "combat" qui lui aurait "coûté" une lidia !
Pedroplan, Eusèbe me rappelle son copain Fulgence ... (aurions-nous les mêmes références ?)
En tout cas ce nom charmant et désuet est étonnant pour le baptême d'un féroce piranha ...
Entre Seville et Vic, juste le temps de laver les fringues, j'apprends des tas de choses sur ce qui s'est passé dans mon pays. Tout ce temps passé en Espagne m'a donné l'impression de vivre dans ce que sera la France en 2013.
J'ai quitté mes sévillans le coeur lourd après une feria "de almendras no de cigalas".
Le très bon texte de Pedroplan pourrait être suivi d'un autre, écrit par Christiane Taubira : "Moi et mon pire ragnagna". Cette femme me fout la trouille, elle a une tête de vipère ! Elle a sa place dans le "fondo de reptiles" de la Junta de Andalucia.
Allez roulez petits bolides !
JLB
PS : bonjour Maja Lola ! Mais était-ce Sarah Bernhardt avant ou après son amputation ?
Ouais merci Pedroplan... parce que je connais des "envoyés spéciaux" en Ibérie qui se sont bien envoyés mais sont restés très spéciaux quant à leur production littéraire.... je transmets au 36 quai des orfèvres pour enquête...
Bonjour JLB
Avant son amputation .... puisque le torero la rencontra à La Havana pendant la saison 1886 ...
Tiens,je l'ai raté le centre commercial de Pompertuzat mais en tant que voisin,allez voir juste à côté le Corte Lauraguès d'Escalquens.
En attendant,RDV à Vic
Tolosa
C'est une vraie promenade de guide touristique lente et précise, que le regard incisif de l'auteur ne magnifie guère. L'originalité serait plutôt dans le choix de l'animal de compagnie qui enlève tout son sérieux au texte.
Gina
Tu as compris Pedroplan ? Avisa te qu'avec la Gina tu as une redoutable revistera de la moindre ligne que tu écriras...
Je pense avoir senti ce qu'éprouve Pedroplan, ce touriste pas ordinaire qui ne se contente pas de clichés, mais qui voit et juge clairement au fil de sa lent promenade. Le texte est d'autant plus original (et beau) que la ville s'efface derrière l'importance du piranha.
J'ai précisé, pas pour Pedro, mais pour Marcos !
Gina
tres joli texte pedroplan, et bonjour tout de même à jlb.
cet hotel semble plus convenable que d'autres maja!
Ce Pedroplan en tout cas est pire qu'un torero question torture animale : filer des arpions boudinés de teutonne ménopausée à son petit animal favori... on voit bien qu'au bord de la mer ils n'ont pas de pitié pour les poissons.
Ah, mais elle n'était peu-être pas ménopausée, ma teutonne. Boudinée, ça oui. Mais Eusèbe a l'habitude, il adore ça. lui. Zn tout cas, merci Marc !: je suis très très fier d'^êe publié sur le site...
Je ne sais pas Chulo, je n'y ai pas dormi .... tout juste passé devant et photographié.
Mais je suppose qu'à la fin du XIXème il devait être à son apogée ...
pas de quoi être fier d'être publié sur ce site à la noix tenu par un malade, pourtant... ;-)
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