Adieu

Adieu
photo de Anya Bartels-Suerdmont

dimanche 22 janvier 2012

NFF : Ines Bacan et Antonio Moya

Il ne faut pas regarder Bacan avec les yeux d'un rationaliste. Sinon que voit-on ? Une vieille – mais qui ne l'est pas tant que ça - et très grosse – là, oui - dame dont on se demande dès qu'elle apparaît, si elle arrivera jusqu'à sa chaise pourtant seulement distante de quelques mètres. Quasiment confite dans sa graisse elle avance péniblement et on se prend à plaindre la chaise. Je suis vulgaire ? Superficiel ? Indélicat ? Désolé, mais elle se donne en spectacle et la vue est le premier sens par lequel on l'aborde. Une fois compris et admis qu'elle ne vient pas nous donner une conférence sur la façon de courir l'encierro à Pamplona, on l'écoute religieusement – d'autant mieux qu'on est à l'institut D'Alzon et en petit comité - puisqu'on est venu pour ça. Son visage, toujours à cause de cette hyper plénitude est inexpressif : qu'elle sourie, parle ou chante, cela ne modifie pas vraiment ses traits de semi-divinité sumo andalouse. Antonio Moya s'assoit, casse une corde en plaçant son capodastre et disparait pour effectuer la réparation. Ines Bacan sur qui trois cameras de télévision et tous les yeux du public sont braqués, apparait désemparée, seule, immobile et silencieuse sur sa chaise, incapable de la moindre communication avec son public. Etonnant. Et peut-être la preuve par cet incident que le chant profond ne produit pas de bêtes de scène mais donne maladroitement à voir des individus venus confier leur intimité.



Aux premières mesures de son chant, voulant analyser l'incompréhension qu'on éprouve, on se demande ce qu'on a raté puisque elle est universellement reconnue comme Diva du cante jondo, alors que sa voix n'est ni remarquable, d'une tessiture assez morne, son timbre même pas agréable pour le dire franchement, voire monocorde, adjectif qui reviens assez souvent dans la bouche de ses auditeurs au sortir de ses spectacles. Pire, lorsque son phrasé se prolonge un peu, elle vire au rouge cramoisi et le kiné observe qu'elle est en détresse respiratoire. Enfin, pour continuer d'énumérer les ''réserves'', au cours du spectacle, deux acolytes palmeros la rejoignirent, habillés en « faute de goût majeure » comme seule l'Espagne en produit, qui avaient cru bon de revêtir le même tee-shirt et semblaient être une équipe ringarde de magasiniers en attente de commande dans l'arrière-cour de ''Tamanti Matériaux''. Trop nuls !



Et puis, il y a eu cette berceuse. Une berceuse si lente, si ténue sur le fil perpétuel du décrochage, une berceuse si émouvante, que tous les ex-bébés présents dans la salle ont reçu dans leurs entrailles le couteau de la douleur de leur maman disparue ; Ah la salope ! Lecteur choqué, ce terme toujours, est affectueux dans ma bouche... J'ai régressé inexorablement. J'ai commencé à renifler. Et puis ce qui a suivi était aussi lent que la berceuse, et la Bacan, j'ai enfin percé son secret, plus c'est soi-disant monocorde et lent, plus jaillit ce qui est déchirant. Pire que la vecina j'ai chialé... en écoutant cette femme qui pendant ses quarante-cinq premières années n'a pas chanté une strophe. A emmagasiné, mutique, son art au sein d'une famille mythique pour nous le restituer soudain. J'ai lutté pour ne pas partir, c'était déchirant tendance insupportable. Inhumain.


Ma voisine m'a regardé, elle avait sûrement envie de me donner la main, enfin j'espère, me soutenir, me consoler, m'accompagner, je me suis tourné vers elle les yeux embués et lui ai juste dit :


Elle m'a eu... !


(et si j'ai pensé à nouveau "la salope" il n'est peut-être pas utile que je le réécrive à nouveau, si ?)




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Ines Bacan et Antonio Moya




Elle est la discrétion même Inés Bacán lorsqu’elle entre dans la salle lentement, comme une visiteuse qui ne veut pas nous déranger, sourire timide aux lèvres … Nous restons attentifs et silencieux.



Mais une corde qui saute à la guitare d’Antonio Moya et voilà l’atmosphère détendue par l’anecdotique incident.



Puis la voix s’élève naturelle et vraie, sans l’artifice de la technique, devant un cercle réduit de spectateurs chanceux qui lui font cercle. Car entendre la voix de Bacán se mérite comme un vin rare.



Por seguiríyas et fandangos, elle donne ou plutôt offre cette authentique voix profonde et enracinée dans ce flamenco naturel et vrai que des « passeurs » (peu nombreux) tels qu’Inés transmettent encore pour notre plus grand bonheur.



Bonheur boudé par des amateurs de trémolos et pirouettes vocales et qui reprochent parfois à Bacán sa voix monocorde ….. « amateurs » ci-dessus, passez votre chemin …



Car nous sommes en présence d’un monument vivant qui s’est donné pour raison de vivre de donner respectueusement le vrai, l’émotionnellement authentique, ce chant qui coule dans ses veines. Ce chant de ses ancêtres qui est souvent l’héritage le plus précieux et immortel que puisse véhiculer l’être humain.



Une oralité majeure et forte mille fois plus puissante et vraie que tous les réseaux internet. Certes plus restreinte, plus intime, mais plus pure et proche du cœur.



Inés Bacán nous a donné tout cela ce soir. Et une « Nana » exceptionnelle de sensibilité, de tendresse et de profondeur m’a fait venir les larmes aux yeux et a « converti » mon voisin de chaise.



Toute l’émotion du monde planait dans la salle, apaisée quelques instants après par un palmeo de Bobote qui est venu donner une patá sympathique, toujours ponctuation festive des messes flamencas.



Antonio Moya, à la discrétion également évidente, l’a accompagnée avec un toque personnel totalement en phase avec le cante d’Inés.



Et toujours avec discrétion, un sourire plus marqué et plus détendu, Inés Bacán a quitté la pièce sous les applaudissements enthousiastes et conquis du public.



Un public qui n’exigeait pas un « bis », qui ne criait pas, ne s’agitait pas … comme voulant préserver l’instant, rester le cœur apaisé et l’émotion intacte, ne voulant pas casser ce sortilège.



Muchas gracias, Señora Bacán.




PS : pas besoin de signer les textes, vous savez maintenant qui écrit quoi... les photos étaient interdites pour ne pas déranger la télévision. Il existe donc une possibilité que vous voyiez un jour ce concert dans votre écran plat... consolez-vous.

1 commentaire:

Pedroplan a dit…

C’est que c’est ça (ou ça devrait être ça), le cante, quelque chose d’intime, de profond, quelque chose qui vient du cœur et se fout de la technique, des projecteurs et des plans de carrière. Et tous les deux, dans vos reseñas respectives, vous parvenez à faire passer ce que vous avez ressenti. Olé pour les duettistes ! Mais c’est plus épuisant qu’une feria ce que vous avez vécu !