lundi 12 janvier 2009

OREILLES POUR MUSIQUE TUE

Sur le sable de l'arène, je n'aime pas ces sportifs de la banderille, ces athlètes cuissus. Je n'aime pas non plus les braillards combleurs de lacunes, ni les tremendistes parkinsoniens, ni les imposteurs de duende, ni le flamenquisme de pacotille. Ni les pornographes de la mort, exhibitionnistes du "même pas peur", ni les doués pompeurs de style, ni les grands communicateurs au sourire cordobésien, ni les désolés du bétail qui l'ont pourtant exigé, ni, je vais dire quelque chose d'horrible, ceux dont on voit bien qu'ils n'admettent pas aujourd'hui l'éventualité d'en mourir. Je n'exige rien, je me garde bien de gueuler quoi que ce soit durant le toreo mais je n'en pense pas moins. Faut dire que je m'y déplace depuis un demi-siècle, tout bébé déjà dans les bras de mes parents... D'après certains, je serai devenu un Barbare et sans m'en apercevoir encore... C'est possible.
C'est dire si mon seuil de sensibilité s'est donc considérablement relevé.
Ne m'émeut pas qui veut. Ce que j'aime, après Manuel Bénitez qui transcenda ma jeunesse, c'est la nature introvertie, (El Cid) élaborant son plan (Rincon) engagé et profond (Ordonnez) structurant un projet (Ojeda) précis et isolé du monde (Tomas) puissant et inspiré (El Juli) ou différent, émouvant et fragile, débordant d'âme et de courage dans l'adversité (Ruiz manuel ; Fernando Cruz ; Nimeno II) des belluaires machos au physique de super-léger -qu'on aurait plutôt crus faits pour couper des étoffes soyeuses dans des ateliers feutrés- mais durs au mal.
Au mental sans faille. La musique tue jouée, (eux tous) seulement entendue en son for intérieur et que l'émoi soudain accompagne, c'est ce que j'aime. C'est croiser son regard avec un autre, inconnu mais frère, et lire dans son regard la confirmation de l'interrogation lue dans le sien : tu as vu ce que j'ai vu ?

Là, c'est Fernando Cruz à Saint-Gilles. Cinquante kilos tout mouillé peut-être. Sec comme une trique. Devant peu de monde certes et dans une arène de modeste catégorie. Mais le pundonor est entier car le toro, camarguais, n'est pas un malade rondouillard gavé au pienso, il n'a pas un pet de graisse, regardez se dessiner sa musculature à l'estocade. Regardez l'effort de Cruz pour lui faire ingurgiter l'épée. Olé ! On avait poussé avec toi, Fernando. C'est ainsi que tu mouillas les doigts. Oreille. Au nom du père, du fils...











12 commentaires:

Anonyme a dit…

Tomas est tout sauf un torero "puissant" et le terme "profond" n'est pas adapté a rincon pétrie d'autres qualités...
Aficion superficielle..

Marc Delon a dit…

Euh...aficion superficielle pourquoi pas, la seule certitude étant qu'il n'y a rien de péremptoire en tauromachie mais en l'occurence c'est plutôt lecture qui fourche, car dans le texte "précis et isolé du monde" c'est Tomas et "puissant et inspiré" c'est pour El Juli...
En effet, les noms de toreros viennent après les qualificatifs pour les illustrer.
Bises quand même...
PS : je sais je suis énervant...

Xavier KLEIN a dit…

Marc,
Je suis assez dans le même sentiment que toi, et ton portrait impressionniste des toreros.
Manquent peut-être deux cocos:Morante et Rafaël, et quelques vieilles gloires passées de modes car sans concessions: Roblès, Antoñete, Viti et surtout Manolo Vazquez (Curroc V n'est pas mal non plus!)

Anonyme a dit…

«Seuls les charmes de l'inutile peuvent vous aider à supporter les horreurs de l'indispensable quotidien.»
[ Jacques Sternberg ]
En ce qui te concerne ce serait plutôt" seules les horreurs de l'inutile peuvent vous aider à supporter les charmes de l'indispensable quotidien"
Tu dis que ton seuil de sensibilité s'est considérablement relevé .N'oublie pas que dans la vie c'est comme en tauromachie, ce n'est pas l'épaisseur de l'habit du toréador qui fait sa protection mais la qualité du matériau.La soie est bien plus fine , bien plus jolie et beaucoup plus efficace contre les coups de corne que l'épaisse ouate de cellulose....
Et peux tu m'expliquer cette phrase étrange:La musique tue jouée, (eux tous) entendue qu'en son for intérieur et que l'émoi soudain s'accompagne, c'est ce que j'aime.
Il doit y manquer un mot...
isa

Marc Delon a dit…

A moins que ce soit :

si l'inutile n'a pas de charme pourquoi s'en accomoder, l'applaudir et aller le voir se reproduire indéfiniment ?

la soie, la ouate et alors mon raisonnement, quoi ? Tu sais je donne mon sentiment, je ne dis pas qu'il est le meilleur ou celui qu'il faut suivre. Personne ne doit se sentir obligé de le partager, mais rappelle toi seulement l'émoi de ton premier baiser et de celui que tu as donné hier... ;-)

Manque un mot...pour comprendre ? As-tu lu "la musica callada del toreo" (de mémoire) de Bergamin ? il faut commencer par ça.
Sinon c'est la résonnance que produit le toreo dans le coeur de l'aficionado, que tous les toreros que j'ai cité me semblent capables de susciter. Qui correspond en gros à une émotion jubilatoire, une nostalgie teintée de bonheur, une révélation heureuse, l'idée qu'enfin on peut croire à ce qui est beau, merveilleux, improbable... que sais-je encore...chacun le voit comme sa subjectivité le lui souffle.

Marc Delon a dit…

Bien sûr Xav' ! Il n'y avait pas là l'idée d'une liste exhaustive.

Anonyme a dit…

Tu veux parler de "la solitude sonore du toreo" de josé bergamin comme bouquin sur l'emotion et la torera?

La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 octobre 2008, n°978:
" On peut ne pas s’intéresser aux débats autour de la corrida, trouver, devant la passion de ses adversaires, qu’il est nécessaire de choisir parmi ses indignations, et, devant la passion de ses adorateurs, qu’il est étrange de tant aimer les taureaux morts, et pourtant se prendre d’une vive affection pour ce bref essai tout en ellipses et fulgurances, où le torero, l’art de toréer, devient métaphore concrète de la transcendance. Sous le parrainage de Jean de la Croix et de Calderón, Bergamín lit le torero comme incarnation du style, où « l’émotion intime dépasse le jeu du combat », où rayonne la pure présence de ce qu’il nomme l’âme, qui permet de connaître la peur, et de se reconnaître mortel, et de mesurer la futilité des entreprises humaines, mais qui donne aussi l’élan pour dépasser ce petit bon sens, et chercher à donner forme à ce mouvement double qui est notre identité même.
Dans ce qui devait être son dernier ouvrage, José Bergamín, catholique et républicain, engagé aux côtés des communistes (quand on lui demande : « jusqu’où irez-vous avec les communistes ? », il répond splendidement « jusqu’à la mort, mais pas un pas au-delà »), et qui fut l’une des grandes figures intellectuelles de l’Espagne, reprend la réflexion engagée, un demi-siècle plus tôt, dans son premier livre, L’Art de birlibirloque. Mais si, jeune homme, il voit dans l’art de toréer un modèle esthétique, au soir de sa vie, c’est le mystère de la grâce qu’il salue en lui, et c’est magnifique. Et peu importe qu’on ne partage pas sa foi, car ce mystère, c’est simplement – si l’on ose dire – celui de la métamorphose de notre vulnérabilité, de nos limites, en célébration de leur fugace dépassement, dans l’émotion, pensée sous commotion, née de la joie devant le style qui affirme son insoumission aux contraintes des éphémères tout en les nommant. Évidemment, cette lecture-là rejette la corrida bruyante, où s’exhibe le risque, comme « pornographie de la mort », et « barbare massacre rituel », pour rêver de corrida s’ouvrant sur un toril… vide. Le torero est poème, est musique, car, comme le dit Carlyle, « la plus profonde pensée chante », en silence, dans le silence de ceux qui l’entendent, et qui deviennent alors un peuple et non plus un public. Évidemment, cette lecture-là entreprend de définir l’imaginaire espagnol, représenté alors au plus nu, au plus vrai, par le théâtre du Siècle d’or, et Quevedo, et Cervantès, et la guitare flamenca, et le peuple espagnol devient secrètement symbole de l’homme, double, contradictoire, faible et grandiose. Bergamín est merveilleusement emporté, enthousiastement radical, et d’un lyrisme coupant exactement irrésistible. Florence Delay a choisi de le traduire en « congédiant le glossaire » taurin, c’est un bonheur : rien ainsi ne vient réduire les « résonances » de ce chant d’amour à ce qui en nous, sait qu’il n’est rien de plus beau que l’instant d’éternité, « inutile » et indispensable, né d’un sonnet ou d’une faena, porteur de la lumière d’ombre qui est notre vie même."
Vu la critique je pense que je vais le lire
isa

Marc Delon a dit…

Oui, et merci beaucoup pour cette super contribution.

ludo a dit…

qui est l'auteur de cette critique parue dans la quinzaine ? et pourquoi a-t-elle été écrite ? je dis cela parce "la musica callada...", traduit "solitude sonore..." par delay (et elle s'en explique fort bien) est une traduction pas toute récente avec une photo de paula en 1987 à madrid face à un taureau de martinez benavides (vidal en fit un article somptueux) et que j'ai vu de mes yeux. si la quinzaine en reparle en octobre 2008 c'est qu'il y a eu une republication ou alors il y a un lien autre qu'éditorial et j'aurais aimé le connaître (une tribune, une prise de position sur la tauromachie...?).
c'est important de savoir , je crois, que les gens de lettres comme on dit , continuent sur la lancée des leiris, des bergamin ou des serge pey à s'intéresser à los toros. tiens , un lien vers un site de poésie contemporaine, "sitaudis" ,où là on prend carrément position pour :
http://www.sitaudis.com/Excitations/pour-la-litterature-ole-ole.php

on est souvent défendu par ceux qui ne crient pas trop qu'ils nous aiment fort et veulent pas forcément nous étreindre à tout prix (suivez mon regard avant que je n'étouffe sous les accolades ).

ludo

ludo a dit…

ps : fernando cruz est un coeur immense , réceptacle d'une tauromachie qui me soulève de mon siège quand elle s'épure à ce point. la photo du derechazo et de la mise à mort parlent de tout cela.

Anonyme a dit…

Je ne sais pas si vous avez vu ce que j’ai vu sur les photos : le taureau en position verticale, soit la tête en haut d’où il jette un regard triste, soit la tête en bas labourant l’arène de sa corne quand les deux pattes s’envoient en l’air. Le torero n’en revient pas.
Bravo pour ces instantanés…
Et on s’interroge à la suite de Sternberg et du texte transmis par Isa, sur la vie, son intérêt sans « les charmes de l’art – inutile - ?
gina

Anonyme a dit…

pour ludo

le livre de bergamin étant sorti aux éditions verdier, peut-être est ce jean michel mariou lui même qui a rédigé cet article.
http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-solitudesonoretoreo.html
isa